Moi aussi j’étais à Oualata (Deuxième partie)/Par Oumar Ould Beibacar

[…] Pendant l’hivernage, l’administration de M’Bagne se déplaçait de M’Bagne à l’école de Niabina, à quinze kilomètres, au Nord, sur l’axe Boghé-Kaédi. Quand on vint à Niabina, je demandai à maman si l’on pouvait dire : Do weni Niabina (ici c’est Niabina), Do weni Bagodine (ici c’est Bagodine) situé à l’Est de Niabina, Bagodine dont on voyait la mosquée, à partir de Niabina. Elle me répondit : « vous pouvez dire tout ce que vous voulez. L’interdit, c’est Do weni Mbagne (ici c’est M’Bagne).

 

Le mardi 15 Août 1972, le Conseil des ministres annonçait la mutation de mon père comme chef d’arrondissement de Lixeiba 2 Podor Mauritanie, dans la région du Trarza. Consternation et tristesse de toute notre famille, tant la communauté peule avait conquis nos cœurs. Depuis, nous aimons la communauté peule du monde entier et, particulièrement, celle de Mauritanie, surtout celle du département de M’Bagne. Lorsqu’advint l’électrification des départements de l’intérieur, notre maman n’eut de cesse de demander si  M’Bagne l’avait obtenue et si le tronçon Niabina-M’Bagne,  d’une quinzaine de kilomètres, avait été goudronné. A chaque fois, je me renseignais et l’on me confirmait que M’Bagne, malgré son soutien indéfectible au pouvoir, n’avait encore obtenu ni l’électrification ni le goudron. Quand elle me posa la même question, en 2003-2004, je me suis encore renseigné et appris, ainsi, que pour l’électricité il n’y avait rien de neuf, mais que, pour le goudron, ils espéraient l’obtenir dans les meilleurs délais, puisque le ministre des Transports était un m’bagnois.

Un jour, je trouvai maman particulièrement émue et radieuse. Je lui demandai pourquoi. « Je viens d’apprendre », me répondit-elle, « que la fille de Tijani Kane a donné mon nom à sa fille qui vient de naître. »  A son décès, le 18 Octobre 2007, M’Bagne n’avait toujours obtenu ni électrification ni goudron.

Commandant du GR1 Néma

Avant ma mutation à Néma, j’étais en stage de capitanat à l’EMIA d’Atar. Prévue du 23 Octobre 1987 au 23 Avril 1988, la session fut prolongée de vingt-deux jours et ne donc prit fin que le 15 Mai 1988. A son issue, treize des vingt stagiaires furent déclarés admis, les sept autres se retrouvant ajournés arbitrairement. Quoique tous libérés le 16 Mai, seuls les militaires et les gendarmes bénéficièrent, le jour même, de leur retour à Nouakchott, assuré par leur corps respectif, alors que les gardes durent patienter une semaine à Atar, le chef de corps refusant de leur fournir un moyen de transport. C’est donc le lundi 23 Mai que nous arrivâmes à l’état-major de la Garde. On nous y ordonna de présenter un rapport de fin de stage que nous remîmes au chef secrétariat du corps, puis l’on nous demanda de revenir le lendemain.

Quand nous revînmes, le lendemain vers 9h, le chef secrétariat me dit de me présenter au chef d’état-major, dès son arrivée au bureau, et qu’il m’en informerait. En attendant, je rendis visite de courtoisie au commandant Guérardi, nouveau conseiller du chef de corps qui avait pris service pendant notre stage. J’entrai dans son bureau et me présentai. « Ah, c’est toi, le lieutenant Beibacar », me dit-il, « tu seras muté le plus loin possible de Nouakchott. – Pourquoi donc ? – Il paraît que tu es une grande gueule. – Merci du compliment », rétorquai-je, avant de l’entendre conclure, sibyllin : « le plus loin de Nouakchott, c’est Néma et Néma, c’est toujours la Mauritanie ».

A ma sortie du bureau du conseiller, le chef secrétariat m’informa que le chef m’attendait dans le sien. Je m’y rendis aussitôt pour y trouver un chef de fort mauvaise humeur. « Tu nous as pondu le plus long rapport de fin de stage », me lança-t-il, « et tu y parles d’injustice. De quoi s’agit-il ? – J’ai compté trois injustices », expliquai-je, « la première me concerne personnellement, il s’agit de mon logement de sous-officier où j’avais laissé ma mère et mes frères et dont vous les avez virés, manu militari, sous prétexte que j’avais obtenu un logement de la SOCOGIM, une chambre avec douche et toilettes, à  8 500 ouguiyas par mois, pendant 15 ans.

Mais le règlement prévoit que lorsque le stage est inférieur ou égal à six mois, le stagiaire garde son logement. Ce n’est que lorsque le  stage est supérieur à six mois que son logement peut être affecté un autre officier. Le capitaine Sy Moulaye, ordonnateur du budget au ministère de l’Intérieur, a obtenu un même logement de la SOCOGIM mais occupe toujours son logement d’officier, sans être inquiété. Ça, mon colonel, c’est de l’injustice ». Le chef me demanda de continuer. « La seconde injustice concerne l’état- major de l’armée nationale et l’ajournement arbitraire de sept de nos promotionnaires, pourtant parmi  les meilleurs. La troisième concerne la Garde nationale. A l’issue de notre stage, on nous a annoncé le concours du CPOS. Les ajournés de la gendarmerie et de l’armée ont été autorisés à s’y présenter mais pas ceux de la Garde, exclus sur instructions de son chef d’état-major. Ils avaient déjà perdu une année, à cause de leur ajournement arbitraire, et vous leur en avez donc fait perdre une seconde, tout aussi injustement. J’ai aussi relaté votre refus de nous envoyer un véhicule, après la fin de notre stage, ce qui nous a obligés de rester à Atar une semaine, avant de trouver les moyens de rentrer à Nouakchott ».

« Je peux comprendre ta réaction », me répondit le chef, « au sujet du logement où habitaient tes parents, ainsi que celle concernant l’ajournement de tes collègues. Mais je ne peux pas admettre ta réaction au sujet de tes deux collègues ajournés et empêchés de se représenter au concours. Eux-mêmes n’ont en pas fait problème, dans leur rapport de fin de stage.  – Peut-être ont-ils peur. – Et toi non ? », me rétorqua-t-il. « Je n’ai pas peur de dire la vérité », répliquai-je tout de go, « surtout quand on me le demande, et quelles qu’en soient les conséquences. « Enfantillages ! », conclut le chef, « tu peux disposer ». Je sortis du bureau. Une heure plus tard, le chef du bureau personnel nous remit des titres de permission de trois mois. Cela signifiait qu’on n’était pas les bienvenus.

A l’issue de cette permission, le jeudi 24 Août, le chef du bureau personnel nous notifia nos mutations. J’étais, moi, nommé commandant groupement régional numéro 1, à Néma, comme me l’avait prédit le commandant Guérardi. J’annonçai la nouvelle à ma maman. « Tu ne peux pas nous laisser seuls, moi, tes petits frères et sœurs », réagit-elle, « je vais voir mon fils Bibi » – c’est le surnom de Jibril ould Abdallahi, son beau-fils, alors ministre de l’Intérieur – « pour lui demander de te muter à Nouakchott. – Il ne pourra pas annuler une décision qu’il a déjà prise », expliquai-je, « le commandant de la Garde propose la mutation des officiers au ministre de l’Intérieur qui l’entérine et en informe le président de la République qui l’approuve. La mutation devient alors irrévocable, jusqu’au mouvement prochain, un an ou deux plus tard.  Et puis, ton fils Bibi n’a rien fait pour vous maintenir dans votre logement de la Garde, alors qu’il a épargné, à son collaborateur, le capitaine Sy Moulaye, de subir le même sort ». Résignée, maman répondit : « Le Hodh est une très belle région, ton père fut lui-même muté à Néma, dans les années 50, comme commandant de la brigade de la Garde, en remplacement de Hamma, le matricule 001 de la Garde nationale, et tu as beaucoup de parents là-bas. Puisse donc Le Tout Puissant t’y accorder bonheur et prospérité. »

Cap sur Walata

Arrivé à Néma le lundi 29 Août 1988 à 8h30, par le vol d’Air-Mauritanie, je fus accueilli par le lieutenant Dahi ould El Mamy, commandant du groupement sortant, qui m’annonça immédiatement le décès de l’adjudant-chef Ba Alassane Oumar, le vendredi précédent. Je lui en demandai les causes, il me répondit qu’il était venu malade et qu’il en avait succombé. J’étais étonné que l’état-major ne m’en ait pas informé. De 10 à 13h, nous entamâmes la passation de service, au poste de commandement, puis je demandai à Dahi de m’en détailler le programme. « Après le déjeuner », me dit-il, « nous allons commencer par Timbedra puis Aouweinatt Ezbel, Djigueni, Bousteila, Adelbegrou, Amourj, Bassiknou, Vassala et Walata, ça prendra au moins une semaine ». Je lui proposai alors d’inverser le circuit et de commencer par Walata car je voulais d’abord voir la situation des prisonniers. Il acquiesça et, partis à 14h pour Walata, nous y arrivâmes à 18h.

Il y avait, au fort, deux compartiments. A gauche, plusieurs dizaines de prisonniers maures, blancs et noirs, très bien portants. Bien habillés, bien nourris et logés dans des chambres propres et meublées certains tenaient même commerce florissant. A droite, une très grande chambre de plus de 100 m², avec, à l’intérieur, des toilettes exposées, toutes fenêtres fermées avec du banco, sans donc aucune aération et beaucoup de pestilences : y étaient détenus, disait le commandant du groupement régional sortant, « les prisonniers les plus dangereux ». En entrant dans ce local infect, je fus complètement consterné : l’image de dizaines d’hommes, tous noirs et enchaînés, vêtus de haillons, à même le sol, me rappela la traite négrière, telle que j’avais découverte au cinéma. A ceci près, cependant, que les esclaves de la traite étaient fort gros et bien portants, puisque, pour les vendre il fallait qu’ils soient en très bon état. Alors que les prisonniers que je découvrais maintenant étaient très maigres et en très mauvais état ; de véritables squelettes vivants ; avec, malgré tout, dans leur regard, beaucoup de dignité et de responsabilité, et dans leur comportement, une tout aussi respectable attitude.

Je reconnus, en cette assemblée déshéritée, plusieurs officiers de ma promotion, mes frères les lieutenants Ba Abdoul Khoudouss et Barro Moussa Gomel, ainsi que d’autres de la promotion des officiers de réserve en situation d’active – il y eut deux promotions : 80/81 et 82/83 – dont Ngayde Aliou Moctar et Yongane Alassane. A notre sortie de cette horrible cellule, je suis allé voir l’ordinaire. C’était l’heure du dîner : deux marmites ; une pour les prisonniers maures, un bon repas ; quant à la marmite des noirs, juste du riz de mauvaise qualité, fade, sans viande ni épices, vraiment immangeable.

A notre sortie du fort, je demandai, à Dahi, pourquoi les prisonniers étaient-ils enchaînés, en tel pitoyable état.           « Ce sont les consignes du commandement », me répondit-il, « il a lui-même fait fabriquer les chaînes – Des ordres écrits ? – Non.  – A moi, par contre », commentais-je, « on ne m’a  donné aucune consigne de maltraiter des prisonniers. M’en aurait-on donné que je n’allais, d’ailleurs, jamais les exécuter : elles sont hors-la-loi. Car il y a une loi qui régit les établissements pénitentiaires et j’entends bien la respecter ».

J’interrogeai encore : « Le wali, qui est aussi le directeur de la prison, a-t-il rendu visite aux prisonniers ? – Non mais je lui rends compte régulièrement de la situation ». Nous nous rendîmes alors chez le préfet de Walata et je lui fis mon rapport. Il m’affirma qu’il n’avait jamais été informé officiellement de ce qui se passait dans la prison. Seuls des civils lui avaient parlé de noirs enchaînés qui transportaient des bidons sur une distance de plus de deux kilomètres, cela les avait beaucoup surpris et  tous condamnaient cet inhumain traitement.

Nous passâmes la nuit à Walata et revînmes au fort, le lendemain 30 Août, pour mieux examiner l’état de Tène Youssouf Guèye, les conditions de sécurité et les problèmes des prisonniers de droit commun. Je demandai à Tène comment se sentait-il. « Mon lieutenant », répondit-il,  allez-vous laisser mourir, comme un chien, un des hommes de culture de ce pays ? – Tranquillisez-vous », le rassurai-je, « tout sera fait pour vous évacuer rapidement et vous prodiguer des soins appropriés, incha Allah ».

A 13h30, nous repartîmes de Walata pour Néma où nous arrivâmes à 20h. J’envoyai, immédiatement,  un message chiffré et un rapport à l’état-major sur la situation catastrophique des prisonniers. Dès 8 h du lendemain 31 Août, j’en rendis également compte à  monsieur Guèye El Hadj, l’adjoint du wali, le titulaire  étant absent. Il s’en déclara abasourdi, affirmant n’avoir jamais été informé de ce drame. Je lui proposai alors de saisir, d’urgence, le ministère de l’Intérieur, surtout au sujet de la santé de Tène ; de mettre, à ma disposition, un médecin  pour consulter les prisonniers ; et me permettre ainsi de poursuivre tranquillement ma passation de service. Le wali-adjoint me dépêcha aussitôt le médecin-chef directeur de l’hôpital, Mohamed ould Menou, avec qui je repartis, à 17h 40, pour Walata. Arrivée vers 22h, consultation rapide de tous les prisonniers, jusqu’à 2h30 du matin. Après avoir laissé, au fort, un véhicule, son conducteur et un infirmier, pour assurer le transfert, aux aurores, de Tène à Néma,  nous repartîmes, dès la fin de la consultation, vers Néma où nous arrivâmes, le 1erSeptembre à 6h, pour y rendre compte au wali-adjoint, à 8h 45. Le médecin-chef insista sur l’extrême gravité de l’état de santé de Tène qui nécessitait, s’alarmait-il, « une évacuation d’urgence à Nouakchott ».

Le wali-adjoint nous informa, en réponse, que le ministre de l’lntérieur l’avait saisi au téléphone au sujet de Tène, demandant s’il était possible qu’un avion atterrisse à Walata. « Le préfet m’a dit qu’il n’y a pas de terrain d’aviation à Walata », ajouta le wali-adjoint, « j’en ai informé le ministre, il a décidé d’envoyer un avion sur Néma, pour assurer l’évacuation de Tène ». J’avais donc un peu de temps pour reprendre ma passation de service et, après accord avec le wali-adjoint, je me rendis avec mon prédécesseur à Timbedra. C’est ici qu’on m’annonça, à 10h, l’arrivée de Tène à Néma. Le chef de poste de la prison civile me fit savoir, par radio, que Tène avait été installé dans sa prison, sur ordre du ministre de l’Intérieur, mais qu’il était suivi par le médecin-chef de l’hôpital de Néma, en attendant l’avion médical. Un isolement censé lui interdire tout contact avec des infirmiers négro-africains à l’hôpital, dont le frère du prisonnier Ngaide Aliou Moctar, un activiste du MND, auxquels il pourrait rapporter la situation catastrophique des prisonniers. Mais une mesure d’autant plus ridicule que le poste de garde de la prison était entièrement composé de toucouleurs, qui y avaient été mutés suite à la tentative de putsch de 1987.

Je poursuivis ma passation. Le vendredi 2 Septembre, c’est pendant notre sieste à Djigueni, qu’on m’annonça le décès de Tène, survenu, très exactement, à 13h56. Je partis de Djigueni à 15h30, pour arriver à Bousteila trois heures plus tard. J’en repartais à 20h, pour Timbedra où je passai la nuit. Le 3 Septembre à 6h30, je reprenais la route de Néma. Trois heures plus tard, j’étais devant la tombe de Tène où j’inscrivis ses initiales, TYG, en grattant avec une pierre sur son épitaphe. (A suivre).

 

Source : Le Calame

 

 

 

Lire aussi : Moi aussi j’étais à Oualata – 1 : Mes liens avec les Peuls/Par Oumar Ould Beibacar

Lire aussi : Réponse à Oumar Ould Beibacar : On ne s’improvise pas historien !

 

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