Comment les religieux pro-Khomeyni ont pris le pouvoir

L’ayatollah n’a pas trompé tout le monde, mais il a dévoilé au fur et à mesure ses stratégies.

En trois mois, le chah part, l’ayatollah arrive, une monarchie vieille de 2 500 ans est neutralisée, et une République islamique est instaurée. Tout est allé très vite entre janvier et mars 1979 en Iran. Dans le contexte de désordre et de confusion, comment un groupe de religieux, de surcroît organisé derrière un leader dont la théorie théologico-politique ne fait pas l’unanimité dans le clergé et chez les intellectuels religieux démocrates, a-t-il réussi à maîtriser la situation et à établir un État viable ? Plusieurs éléments sont à prendre en compte : la chute du régime du chah n’est pas accompagnée par le démantèlement total de la bureaucratie ; les comités (komiteh) mis en place dans toutes les régions du pays ont remplacé la gendarmerie (Žāndārmirī) dans la possession du pouvoir de coercition ; les autres forces composantes de la révolution sont divisées et/ou épuisées par la répression de ces quinze dernières années du régime du chah ; et la menace extérieure plane sur l’environnement politique iranien, alors que le désordre règne à l’intérieur. Par-dessus tout, il y a la finesse politique de Khomeyni, qui réussit à tirer le meilleur de tous ces éléments.

1er février 1979. Le jour de son retour et dans son premier discours, l’ayatollah n’hésite pas à manifester une confiance sans faille. Il menace le gouvernement de Chapour Bakhtiar, nationaliste de longue date et opposant à la monarchie absolue. M. Bakhtiar a pourtant accepté le poste de Premier ministre à la condition que le chah et son épouse quittent « temporairement » le pays, ce qu’ils ont fait le 16 janvier 1979. Quoique la nomination de Bakhtiar est une concession du chah, cela a valu au premier d’être considéré comme un traître par son propre camp nationaliste, qui avait alors cédé face à l’intransigeance de Khomeyni de ne pas accepter de compromis avec le chah. « C’est moi qui vais désormais nommer un gouvernement. Je frapperai à la figure de ce gouvernement. Je traduirai tous ses gens en procès devant des tribunaux que je dresserai », publie L’Orient-Le Jour dans son édition du 2 février 1979, citant Khomeyni qui s’exprime depuis la tribune installée dans le cimetière de Behecht-e-Zahra au sud de Téhéran. « La foule se lève alors, se met à délirer, à applaudir. “Je ne permettrais jamais que le chah revienne”, affirme l’ayatollah qui, s’adressant ensuite à l’armée, lui demande de se joindre à la nation et d’arrêter de tuer les enfants de ce pays. » L’armée vient seulement de faire une démonstration de force. La veille, un impressionnant convoi militaire s’étirait sur deux à trois kilomètres en plein centre de la capitale, et des soldats de la garde du roi descendaient de la colline de Niavaran, là où se trouve le palais du chah. Fleur au fusil, ils tiraient en l’air et criaient « vive la dynastie Pahlavi », selon l’édition de L’OLJ du 1er février 1979, qui explique qu’« à la veille du retour en Iran de l’ayatollah Khomeyni, l’armée a voulu montrer qu’elle ne démissionne pas et qu’elle reste le défenseur du régime ».

Khomeyni utilise Bazargan

Dix jours plus tard, l’armée annonce sa neutralité. Le gouvernement de Chapour Bakhtiar, qui ne peut plus mettre en pratique ses décisions, tombe le 10 février 1979. Premier pari gagné pour Khomeyni. M. Bakhtiar s’exilera en France en avril où il sera assassiné en 1991. Le gouvernement qui prend officiellement la relève est celui de Mehdi Bazargan. Nationaliste également, cet Iranien francophone de l’ethnie azérie est nommé Premier ministre le 4 février par l’ayatollah Khomeyni, qui a tenu parole. En plus de ses capacités à être à la hauteur de la tâche, une raison simple permet d’expliquer sa nomination. Respecté, « perçu comme un homme honnête » par la population iranienne, selon Ervand Abrahamian, historien spécialiste de l’Iran interrogé par L’OLJ, il fut le premier chef de la Société nationale iranienne du pétrole (SNIP) sous l’administration de Mohammad Mossadegh (1951-1953), qui a nationalisé la compagnie pétrolière iranienne alors sous contrôle britannique, avant d’être renversé par un coup d’État orchestré par la CIA en 1953. Mettre sous le feu des projecteurs un démocrate respecté est une tactique que Khomeyni a continuellement su utiliser pour temporiser et favoriser le soutien, ou du moins l’acceptation, d’une majorité en Iran et à l’étranger. C’est un « maître dans l’art de la politique », souligne M. Abrahamian. Dans le cas de Bazargan, Khomeyni met au-devant de la scène une figure centrale de l’ère Mossadegh à laquelle beaucoup de révolutionnaires s’identifient partiellement.

L’administration Bazargan ne détient pourtant pas le pouvoir. À ce stade-là, les institutions de coercition de l’État telles que la gendarmerie ne sont plus fonctionnelles. Ce qui continue de fonctionner relativement est une partie de la bureaucratie, dont une large majorité de membres a manifesté contre le régime du chah. Quand celui-ci s’est effondré et que « la gendarmerie a cessé de fonctionner », des komiteh se sont formés « autour des mosquées dans chaque quartier », rappelle M. Abrahamian, qui ajoute que « peu avant la chute du régime », des komiteh locaux faisaient déjà la loi « dans les régions provinciales telles que les villes d’Ispahan ou de Chiraz ». Conscient de cela, l’ayatollah Khomeyni crée un comité central au niveau national deux semaines avant son retour triomphal. Le Conseil de la révolution islamique a pour buts « d’organiser et de s’assurer que les comités locaux soient mis sous son contrôle », indique M. Abrahamian. Le Premier ministre Bazargan tente aussi de rallier à son gouvernement des komiteh, alors que les régions turkmène et kurde, ainsi que la ville de Tabriz dans l’Azerbaïdjan iranien, où les religieux sont des disciples de l’ayatollah Mohammad Kazem Chariatmadari, « le plus important homme de religion en Iran à avoir participé à la révolution », selon M. Abrahamian, n’acceptent pas l’autorité de Khomeyni.

Référendum

La tenue d’un référendum pour l’instauration d’une République islamique, et par définition l’abolition de la monarchie, s’organise. Mehdi Bazargan tente d’influer sur la terminologie, il « propose la République démocratique islamique », indique Mohsen Mottaghi, sociologue et auteur de La pensée chiite contemporaine à l’épreuve de la révolution iranienne (L’Harmattan, 2012), qui explique que « très vite, Khomeyni a réagi : ce sera la République islamique, ni un mot de plus ni un mot de moins ». À ce stade-là, le vrai fond de la pensée politique de l’ayatollah n’est pas encore connu du grand public. « Il a aménagé ses positions en fonction des situations, il n’a pas trompé tout le monde, mais il a dévoilé au fur et à mesure ses stratégies », note M. Mottaghi. « Seules quelques personnes autour de lui étaient vraiment conscientes de sa pensée, il n’a pas dévoilé toutes ses cartes trop tôt. Vous pouvez induire les gens en erreur en ne mentant pas », renchérit M. Abrahamian. De plus, la majorité des komiteh sont acquis à Khomeyni grâce à la mission réussie du Conseil de la révolution islamique, ce qui lui procure le pouvoir sur le terrain.

M. Bazargan dépose sa démission en mars. Khomeyni refuse. Il n’a sans doute pas fini de tirer profit de l’image du Premier ministre. Le Conseil de la révolution islamique organise un référendum les 30 et 31 mars 1979 pour la création d’une République islamique. Approuvées à une très large majorité (98-99,5 % selon les sources) quoique massivement boycottées dans les régions kurdes, la République islamique est déclarée et la monarchie est abolie. « Le peuple a voté pour un régime qui était soutenu et approuvé par Khomeyni, sans en connaître le contenu » à ce stade, indique M. Mottaghi. Reste à écrire une Constitution. Une Assemblée constituante est élue en août 1979, et la domination des pro-Khomeyni est notable. « La gauche dans sa version islamique et marxiste et les forces nationales sont très peu connues du grand public » à ce moment-là, explique M. Mottaghi. Épuisées par la répression du chah depuis le renversement de Mossadegh, ces forces-là sont de surcroît divisées, à l’image des deux Premier ministres nationalistes. Le clergé a pour sa part « échappé aux répressions durant la décennie qui a précédé la révolution », souligne M. Mottaghi. Fort de la majorité à l’Assemblée constituante, dont les Kurdes sont écartés, Khomeyni dévoile enfin sa philosophie théologico-politique. Le débat à l’Assemblée fait rage. Les hommes de religion ainsi que les hommes politiques ou intellectuels ayant une bonne connaissance de la religion tels que Mehdi Bazargan sont divisés. Ni ce dernier ni l’ayatollah Chariatmadari n’acceptent la notion du vilayet el-faqih telle que mise en avant par Khomeyni. « Avant la révolution, ce terme signifie que le clergé exerce une autorité sur les orphelins, les personnes âgées, les personnes handicapées, les imbéciles, les veuves. Avec Khomeyni, cela signifie que toute la population est sous l’autorité des hommes de religion », les ulémas, explique M. Abrahamian.

À ce moment-là, le camp de Khomeyni est en position de force pour prendre le pouvoir. Ses partisans « contrôlent l’État » dans les faits, note M. Abrahamian, qui explique que Khomeyni n’avait pas une vision marxiste de destruction de l’appareil de l’État afin d’en construire un nouveau. La seule institution qui est dissoute est la Savak, la police secrète et redoutée du chah. Pour le reste, « il s’agit d’en prendre le contrôle ». Cela est possible parce qu’une majorité des fonctionnaires sont des partisans de Khomeyni : « Bazargan n’avait pas ce charisme », quoique perçu positivement, « il n’avait pas de gens prêts à aller se battre pour lui », note l’historien. L’ayatollah a également d’autres atouts : il détient le pouvoir de coercition à travers le Conseil de la révolution islamique qui coordonne les komiteh ; il sort renforcé du référendum de mars en faveur de la République islamique, il détient la majorité à l’Assemblée constituante ; et les autres forces composantes de la révolution sont divisées et/ou impuissantes.

Le coup de grâce

Il ne lui reste plus qu’à donner le coup de grâce. Le 4 novembre 1979, des centaines de manifestants prennent d’assaut et occupent l’ambassade des États-Unis, avec le soutien de l’ayatollah ; ils y resteront 444 jours. Le spectre d’une invasion américaine est brandi par les pro-Khomeyni. « Il devient très difficile de faire valoir son opposition à l’Assemblée constituante, car le pays est en danger. La menace nationale a contribué à l’idée selon laquelle il faut se rallier à Khomeyni », note M. Abrahamian. L’ayatollah crée une dichotomie de fait : soit vous êtes avec la révolution et donc avec le vilayet el-faqih, soit vous êtes un traître à la nation. Mehdi Bazargan présente sa démission le 6 novembre. Khomeyni l’accepte. Il n’a plus besoin de se cacher derrière cette personnalité. Le Conseil de la révolution islamique assure l’intérim. L’Assemblée constituante achève ses travaux dans cet atmosphère, le 15 novembre 1979, et la Constitution de la République islamique intégrant la notion du vilayet el-faqih de Khomeyni est adoptée par référendum les 2 et 3 décembre 1979 à une large majorité (environ 98 % selon les chiffres officiels iraniens). L’ayatollah Chariatmadari, qui dénonce l’occupation de l’ambassade américaine le 26 novembre, est pour sa part arrêté en janvier 1980, et des manifestations monstres sont réprimées dans la violence à Tabriz. Les mollahs pro-Khomeyni n’ont pas détourné la révolution, « du moins pas tout à fait. Ce n’était pas un détournement systématique, ils ont su utiliser les situations » à leur avantage, conclut M. Abrahamian.

David NASSER/OLJ

Source : L’Orient Le Jour (Liban)

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