Le paradoxe de l’intellectuel

Une Danoise égale une Norvégienne, qui égale une femme de Hay Hassani, qui égale aussi une bergère du Moyen Atlas. C’est aussi simple que cela, et lui, l’intellectuel, l’a compris.

C’était la semaine dernière. Ou la semaine d’avant? Je ne sais plus.

 

J’ai foncé tête baissée, car je suis bélier, boulevard d’Anfa, sur un intellectuel casablancais. J’ai même failli percuter son torse de ma cabesa, il m’a d’ailleurs arrêtée in extremis. J’ai levé la tête pour le découvrir: mon voisin, qui vit dans ma rue.

 

«Tu es furieuse?, m’a-t-il demandé, à la fois inquiet et inquisiteur.
-Non, je marche vite, tête baissée, comme d’habitude, le rassuré-je.
-Alors figure-toi que je suis furieux!»

 

Et voici que mon voisin, cet intellectuel (re)connu, rasséréné quant à mon humeur, de se permettre ce rare luxe, lui en général si impassible, de pousser une sacrée gueulante, alors que nous nous étions remis en marche vers nos domiciles respectifs, que quelques mètres à peine séparent.

 

Quelques-uns, sur la toile, lui avaient vertement reproché de ne pas avoir publiquement manifesté son soutien, de ne pas avoir fait montre de sa solidarité après le double, horrible, assassinat d’une Danoise et d’une Norvégienne à Imlil, dans le Haut Atlas.

 

«Mais hier encore, un homme a égorgé sa femme à Hay Hassani!», s’est-il exclamé, indigné.

 

Et je renchéris, ici, sur cette page: quelques jours plus tard, une bergère du Moyen Atlas a été retrouvée décapitée, un crime aussi atroce que celui des deux touristes scandinaves. Le coupable? Le berger qu’elle employait…

 

Les faits divers se succèdent, au Maroc, dans une atroce régularité.

 

Des cellules terroristes sont, elles aussi, régulièrement démantelées à travers tout le pays, par une brigade spéciale, et ces funestes projets sont tués dans l’œuf.

 

Tu as donc bien raison, cher intellectuel.

 

Mais qui es-tu, d’abord?

 

Tu es l’exception au milieu de la foule.

 

Un homme pensant.

 

Une rareté dans notre pays, tant phosphorer et livrer à un public le produit pertinent de sa réflexion, bien peu ont su se l’accorder.

 

Un humaniste, au sens «humain» de ce terme, quoique je ne renie pas le sens que lui a donné cette belle période que fut la Renaissance en occident, nous en aurions bien besoin, par ici.

 

Un universaliste, qui a faite sienne l’idée de l’égalité entre les humains, quelles que soient leurs origines, leur couleur de peau, leurs convictions.

 

Une Danoise égale une Norvégienne, qui égale une femme de Hay Hassani, qui égale aussi une bergère du Moyen Atlas. C’est aussi simple que cela, et lui, l’intellectuel, l’a compris.

 

Etre un intellectuel, c’est d’abord entériner cette idée première. Pouvoir l’expliquer, la démontrer de mille façons.

 

D’ailleurs, ce que tu sais te conforte dans le fait que tu ne sais rien, et puis tu ne te revendiques pas en tant qu’intellectuel. C’est d’ailleurs là tout ton paradoxe.

 

Toujours se méfier de ceux qui se sont auto-décerné ce titre, surtout s’ils professent, en sus, des idées loin, très loin, des valeurs essentielles que je viens d’énumérer.

 

Avoir la tête bien pleine ne veut pas forcément dire l’avoir bien faite…

 

C’est à nous, ton public, très cher intellectuel, nous qui te lisons, t’entendons, te comprenons parfois -souvent, de te décerner ce titre, bien inconfortable, car forcément tout ce que tu diras (ou ne diras pas) t’exposera à de la vindicte, à de l’admiration, à des critiques peu amènes, parfois très déplacées et qui, de fait, sont risibles, comme ce fut le cas pour ta non-prise de position après le crime d’Imlil…

 

La vague d’émotion apaisée, la foule est retournée vaquer à ses habituelles occupations. Et oubliera l’innommable, jusqu’à l’inéluctable prochaine piqûre de rappel, quand toi, tes semblables, hommes et femmes d’exception, savent bien, déjà, que nous sommes condamnés à vivre avec ça. L’innommable.

 

Tu as tout de suite su prendre du champ.

 

Etre d’exception, intellectuel qui ne te revendique pas en tant que tel, qu’on te laisse tranquille. Car tu sais ce que tu dis.

Mouna Lahrech

Source : Le 360.ma (Maroc)

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