« Il faut lui dire qu’elle est trop noire » : le calvaire d’une présentatrice de la télévision belge

Cécile Djunga, une jeune Belge d’origine congolaise et angolaise, présentatrice à la RTBF, fait face depuis ses débuts aux moqueries et aux insultes racistes. Au bout d’un an, elle a craqué et publié une vidéo sur Facebook pour dénoncer ces attaques.

 

Elle est joviale, dynamique, plus que compétente pour le rôle que lui a confié la RTBF, chaîne publique francophone belge. Et donc, où est le problème ? « Simplement », aux yeux de certains téléspectateurs, dans le fait que Cécile Djunga, une jeune Belge d’origine congolaise et angolaise, a la peau noire. La peau dure aussi : la jeune présentatrice vedette (28 ans) de la météo a résisté depuis ses débuts aux moqueries, aux insultes et aux propos du style « Retourne dans ton pays ! », ou « Il n’y a qu’une Africaine pour se réjouir des fortes chaleurs ! » vomis sur les réseaux a-sociaux.

Avant même que la présentatrice ne soit lancée à l’antenne, ce que Jean-Paul Philippot, le patron de la RTBF, a appelé « le torrent de boue », se répandait. De bonnes âmes se demandant s’il était raisonnable que la recherche de la diversité dans les médias conduise à confier le bulletin météo à une « Djunga » plutôt qu’à une « Dubois » ou une « Peeters », les patronymes les plus fréquents en Wallonie et en Flandre. Les mécontents ignoraient que dans la région de Bruxelles-Capitale, « Diallo » est devenu le nom de famille le plus courant…

Racisme spontané

 

Le 5 septembre dernier, une goutte d’eau a, en tout cas, fait déborder le vase. Une téléspectatrice avait appelé la chaîne pour confier que cette demoiselle Djunga, décidément, « ne passe pas bien », qu’« il faut lui dire qu’elle est trop noire ». Un racisme basique, spontané, qui se croit sans doute innocent. Un journaliste de la chaîne privée RTL-TVi l’avait déjà expérimenté : Pierre Migisha, spécialiste du sport, fut l’un des premiers à faire un face caméra dans un JT belge. Ce soir-là, une dame téléphona à son rédacteur en chef pour lui confier son malaise :

« J’ai un Noir à la télé. Je voulais juste vous le dire, je trouvais ça bizarre… »

Cécile Djunga, partagée entre les larmes et la colère, a décidé de ne plus encaisser après « des tonnes » de messages nauséabonds. Sa vidéo diffusée sur Facebook et vue 2,5 millions de fois a ému et révolté, en Belgique, en France et ailleurs. Au bout d’un an d’attaques, l’ancienne pensionnaire du Cours Florent a craqué, elle qui s’était jusque-là réfugiée dans les spectacles d’humour pour conjurer un racisme qui, explique-t-elle, oublie que ses cibles sont des êtres humains.

En Belgique, selon des études universitaires, on recense 10 % de racistes convaincus

Soutenue par ses collègues, par la hiérarchie de la RTBF qui envisage des actions en justice et par de nombreux téléspectateurs, elle est revenue à l’antenne cette semaine. « Je ne suis ni activiste, ni politicienne, juste une citoyenne qui a droit au respect comme tout le monde, a-t-elle tweeté. Je veux prôner le rire, le partage, et l’humour ».

Si elle refuse le statut d’icône de la diversité ou celui de militante, la présentatrice sait bien, pourtant, que son « affaire » a déclenché un mouvement dans le royaume où, selon des études universitaires, on recense 10 % de racistes convaincus. Une estimation qu’un panel de citoyens interrogés récemment par la RTBF juge très en deçà de la réalité : les personnes consultées estiment que de 25 à 30 % de leurs concitoyens sont xénophobes.

Propagande néonazie

 

« Pourquoi tant de haine ? », s’est interrogé la RTBF lors d’un débat organisé, mercredi 13 septembre, avec, notamment, Cécile Djunga. La discussion suivait la diffusion d’un reportage réalisé par la VRT, le pendant flamand de la chaîne francophone. Un de ses journalistes a effectué une plongée dans un mouvement de jeunes, « Schild & Vrienden » (Bouclier & amis) et découvert que ce mouvement que l’on croyait dans la lignée d’un nationalisme assez classique en Flandre était, en réalité, un groupuscule identitaire, anti-immigrés, antisémite et sexiste, tenté par l’action violente. Derrière l’image pacifique diffusée sur les réseaux sociaux, ses dirigeants dissimulaient des photos et des messages guère éloignés de la propagande néonazie.

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L’un des membres du mouvement, par ailleurs candidat aux prochaines municipales, a d’ailleurs été exclu de l’Alliance néoflamande (N-VA) de Bart De Wever parce qu’il avait écrit qu’à ses yeux Hitler n’avait « rien fait de mal ». Simple trait d’humour, a plaidé ce jeune homme. Qui comme une vingtaine d’autres activistes identifiés à ce stade, entretenait des relations avec le parti national conservateur qui dirige la Flandre et participe au pouvoir fédéral. « Nous allons faire le ménage », a promis M. De Wever, président du parti et maire d’Anvers. « Les propos nauséabonds et l’extrémisme n’ont pas leur place chez nous », a-t-il ajouté.

Son parti, qui avait aspiré de nombreux sympathisants d’extrême droite séduits jusque-là par le Vlaams Belang, tout en élargissant sa sphère d’influence jusqu’au centre de l’échiquier flamand, voit, aujourd’hui, son image écornée. M. De Wever affirme certes qu’il n’a « rien à voir » avec les membres de Schild & Vrienden.

Ses derniers auraient toutefois assuré, entre autres, le service d’ordre de Theo Francken, le très populaire secrétaire d’Etat à la migration, figure de proue de la N-VA. M. Francken nie aujourd’hui, toute sympathie pour le groupuscule. « Le racisme, c’est pour les idiots », déclare-t-il.

 

 

Jean-Pierre Stroobants

(Bruxelles, Correspondant)

 

Source : Le Monde

 

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