Samir Amin, l’économiste du Sud, est mort

Le Franco-Egyptien s’est illustré par son analyse critique du système économique mondial et par son engagement en faveur des pays du Tiers-Monde.

Samir Amin est mort soudainement, dimanche 12 août, à l’âge de 86 ans, après avoir consacré sa vie, son travail théorique et sa praxis politique au service des pays du Sud et de leur émancipation de l’héritage colonial. Il a été probablement le seul économiste du Tiers-Monde étudié dans les universités du monde entier.

Dès le début des années 1960, Samir Amin brise l’univers fermé et opaque de la réflexion économique et porte avec une rare intelligence et une verve critique la voix du Sud. Il a ainsi dénoncé les rouages de l’économie mondiale qui sont au cœur de la « marginalisation de la périphérie », comme on le disait à l’époque, et a contribué à la réflexion sur un autre monde plus solidaire, bien avant que les altermondialistes ne soient à la mode.

Des générations entières d’étudiants, de chercheurs, d’universitaires et d’intellectuels ont été formées à la lecture de ses œuvres. Son travail a abordé toutes les questions qui se sont posées aux pays dits en développement, jusqu’à l’analyse de l’islamisme et du néolibéralisme. Mais derrière l’économiste et le grand penseur dont les idées ont marqué le monde, il y a l’homme qui a fait le choix de mener une vie simple et totalement consacrée aux idées.

Sortir du modèle colonial

 

Samir Amin est né le 3 septembre 1931 au Caire, d’un père égyptien et d’une mère française, tous deux médecins. Il passera son enfance et ses années de jeunesse entre la petite ville de Port-Saïd, où son père exerçait son activité, et la métropole cairote, où la famille se rendait régulièrement. L’univers familial, issu de la bourgeoisie copte ouverte sur la condition sociale, l’a marqué. Ses longues discussions avec son père et sa mère, engagés tous les deux, notamment en donnant des soins de santé gratuits aux familles pauvres dans les quartiers de Port-Saïd, ont forgé la conscience politique de l’adolescent. Ces années seront essentielles dans son choix d’inscrire son expérience dans l’histoire de l’engagement politique communiste et du militantisme arabe, africain et international.

Samir Amin fréquentera l’école française de Port-Saïd, où il obtiendra son baccalauréat en 1947, puis il partira l’année suivante à Paris, où il obtiendra un second baccalauréat en mathématiques élémentaires au lycée Henri-IV. S’ouvrira alors une longue carrière universitaire, au cours de laquelle il fréquentera les grandes écoles et les universités françaises après avoir obtenu un diplôme de sciences politiques à Paris et un autre diplôme de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee). Sa thèse de doctorat sur l’accumulation à l’échelle mondiale, dirigée par le professeur François Perroux, lui permettra de construire son analyse critique du système économique mondial.

Cette thèse fut reçue avec beaucoup d’éloges par le milieu académique français, qui n’était pourtant pas connu pour son indulgence envers les travaux d’inspiration marxiste, et elle sera à l’origine du développement d’un courant majeur d’analyse des raisons structurelles de « la marginalisation de la périphérie ». Elle sera publiée en 1970 sous la forme d’un essai intitulé L’Accumulation à l’échelle mondiale.

Ses activités de recherche n’ont pas éloigné Samir Amin du militantisme et de l’engagement politique. Ainsi a-t-il été de toutes les batailles en faveur de l’indépendance des pays du Tiers-Monde et a connu dans ce cadre la plupart des dirigeants des mouvements nationalistes, dont certains seront portés à la tête de leur pays. Il ne restera pas longtemps enseignant à l’université de Reims, préférant, quelques mois après avoir obtenu son agrégation, prendre la route vers le sud et particulièrement vers les pays africains, pour les aider à reconstruire leurs économies et à sortir du modèle économique colonial.

Traversée du désert

 

Ces longs voyages vont conduire Samir Amin du Caire à Dakar, en passant par Bamako et bien d’autres destinations. Directeur de l’Institut africain de développement économique et de planification (IDEP), à Dakar, il reçoit les ténors de la pensée mondiale de l’époque, dont l’ancien président du Brésil Fernando Henrique Cardoso, Celso Furtado ou Immanuel Wallerstein, pour discuter et construire les réseaux intellectuels de la pensée du Sud.

Mais cette expérience va connaître ses limites à partir du début des années 1980, avec l’échec des expériences de modernisation économique dans le Tiers-Monde et la crise de la dette à partir de 1982. Les années 1980 et 1990 seront celles du néolibéralisme triomphant, avec la victoire de Margaret Thatcher au Royaume-Uni et de Ronald Reagan aux Etats-Unis, et des débuts de la mondialisation qui a remis en cause le modèle de l’Etat-nation. Cette offensive néolibérale ne s’est pas limitée aux pays développés mais a emporté dans sa dynamique les pays du Tiers-Monde, avec les programmes d’ajustement structurels imposés par les deux sœurs de Washington, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI).

Même si Samir Amin va consacrer une énergie inégalable à la critique du néolibéralisme et des programmes d’ajustement dans le cadre du Forum du Tiers-Monde, le think tank qu’il a créé à Dakar et qui regroupe jusqu’à aujourd’hui des intellectuels et des économistes radicaux de tous les pays du Sud, ces deux décennies seront celles d’une traversée du désert pour lui et la pensée radicale tiers-mondiste.

C’est avec la vague altermondialiste, les forums sociaux mondiaux et les sommets de Porto Alegre, au Brésil, que Samir Amin reviendra au centre de l’actualité et du débat international au tournant des années 2000 et retrouvera une nouvelle jeunesse. Il sera, avec Toni Negri et quelques autres, parmi les penseurs de cette critique radicale de la globalisation. Jusqu’à sa disparition, il mettra toute son énergie dans l’appui à ces mouvements, par ses écrits ou en animant de grandes rencontres internationales.

Samir Amin fut un de ces hommes engagés du XXe siècle qui ont lié de manière étroite leur histoire à la lutte pour un autre monde et pour l’émancipation des peuples du Sud.

Hakim Ben Hammouda

(ancien ministre tunisien de l’économie et des finances)

 

 

 

Source : Le Monde

 

 

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