Lutte pour les droits humains en Mauritanie : 4 figures sacrificielles

«Qui a de grandes passion est nécessairement exposé à de grands sacrifices» affirmait Lao Tseu. Une citation qui vient à l’esprit, en allant à la rencontre de 4 figures de l’engagement pour la défense des droits Humains en Mauritanie. Portraits croisés.

 

Aminetou El Moctar. Crédit : Amnesty International / MLK

Aminetou El Moctar. Crédit : Amnesty International / MLK

 

Aminetou El Moctar, présidente de l’Association des Femmes Cheffes de Famille : « Je suis particulièrement fière d’avoir participé à l’émergence d’une élite de jeunes femmes braves, militantes pour leurs droits et ceux de leurs communautés »

Voile orange-jaune, sourire naturel avenant, Aminetou El Moctar, comme à l’accoutumée pour ceux la connaissant, se présente avec le scandale des droits humains de la semaine ou du mois. Une verve et un engagement sincère qui l’ont mené à fonder l’association des femmes cheffes de familles (AFCF), dont elle est la présidente, et qui a probablement levé certains tabous liés à la société mauritanienne, tel que le débat sur le mariage d’enfants, ou celui de l’héritage des femmes en milieu musulman. « Personne n’osait en parler, et grâce à l’étude conçue avec l’appui de 375 leaders religieux, nous avons pu la diffuser et libérer le débat sur cette question » soutient-elle. Le tabou qui lui tient le plus à cœur, et qui rend ses yeux humides d’émotion au moment d’en parler : la traite des filles et femmes vers l’Arabie Saoudite, avec le cas particulier d’Oumoul Khayri, mariée de force à 4 ans et divorcée à 6. L’AFCF, avec l’appui de Terre des Hommes, et de l’UNICEF ; ces trois entités sont à l’origine de l’ordonnance 2005/015, régissant la protection de l’Enfance, et qui a appuyé la diminution des pires formes de travail domestique des enfants, surtout des filles.

Une série de changement et de micro-révolutions qui démontrent à ses yeux, que le changement dans l’évolution des droits humains, comme dans tous les autres secteurs par ailleurs, viendra de la base, des plus vulnérables du peuple. « Ca passe par la conscientisation de la population, qui seule, ensemble, pourra exiger le changement, et pourra l’imposer ! » affirme-t-elle vigoureusement, l’index pointé vers moi. « Nous avons une population qui a été formatée par 40 ans d’éducation individualiste et d’opportunisme sidérant. Il n’y a plus de citoyen mauritanien, qui pense au bien-être général. La plupart sont en mode de survie immédiate. Tant qu’il n’y a pas une bonne gouvernance et un état de droit réel, et surtout une justice transitionnelle pouvant régler les problèmes pendant dans ce pays, on ne pourra jamais avancer. Il faut impérativement une telle justice ! Elle ne pourra venir que d’un état de droit, et l’état de droit ne viendra jamais des urnes truquées, avec un tel système corrompu ; il viendra d’en bas, du peuple. Comment pouvez-vous attendre du régime actuel qu’il joue honnêtement le jeu électoral, quand il doit protéger ses biens mal acquis ?» continue-t-elle, essoufflée.

Un regret dans la vie ? Celui de n’avoir pas continué sa scolarité. « J’ai arrêté à ma 4ème année de lycée ; les conditions, notamment familiales, n’étaient pas réunies pour que je puisse continuer » dit-elle sobrement. Long silence. « J’étais déjà divorcée, avec un enfant, et j’étais déjà engagée à cette époque de ma vie » reprend-elle avec plus de force dans la voix.

Une puissance et une efficacité dans l’action, qui lui fait dire que tacitement, l’état reconnaît le travail accompli : « Nous avons nos bureaux dans les 3 brigades de mineurs de Nouakchott, des membres du gouvernement parfois nous présentent des cas en catimini, mais nous ne sommes pas accrédités malgré cela ; un paradoxe qui démontre la schizophrénie des autorités sur les thèmes évoqués plus haut. Mais je prends cela comme une reconnaissance de l’efficacité de notre action » martèle Aminetou. Une efficacité éprouvée à travers les soins, le transport, l’accompagnement, le référencement, le suivi et l’insertion des victimes de viol, de violences conjugales, d’esclavage, de mariage ou de travail forcés.

« La semaine passée, on nous a interdit l’accès au tribunal de Dar Naïm. Ce type de faits, entre dans le cadre de la nouvelle orientation de répression envers les actions des défenseurs de droits humains. C’est une inquiétude franche qui mobilise actuellement tous mes pairs » affirme soucieuse la présidente d’AFCF.

Son modèle en Mauritanie ? Sans hésitation : « Boubacar Ould Messaoud ; pour son engagement sincère et son désintéressement total des choses matérielles et de la renommée. Le combat contre l’esclavage est dans l’ADN de ce Monsieur. Et il doit servir de modèle à toute personne engagée dans une cause, de par sa sincérité, son désintéressement, et sa hargne » développe, admirative, Aminetou.

Salimata Lam. Crédit : Amnesty International /MLK

Salimata Lam. Crédit : Amnesty International /MLK

 

Salimata Lam, coordinatrice de programmes à SOS-Esclaves : « Certes l’esclavage a été criminalisé, mais cela ne veut rien dire si les jugements ne sont pas rendus, et SURTOUT, si les peines ne sont pas appliquées dans la réalité »

Elle est une des volontés discrètes engagées dans la lutte contre l’esclavage. Une force sereine, derrière les traits émaciés d’un visage qu’on devine marqué par de douloureuses épreuves de vie. « Les défenseurs de droits humains sont dénigrés au niveau des autorités ; elles font en sorte de nous stigmatiser, et de nous coller des étiquettes de semeurs de zizanie. Or, la zizanie est une institution de système d’abord en Mauritanie, au niveau administratif avec le racisme d’Etat, de l’économie avec la mauvaise répartition de revenus du pays… » marque Salimata.

Une stigmatisation qui ne cache pas la documentation, l’argumentation, et le travail de recherche colossal, sur l’ampleur des violations des droits de l’Homme en Mauritanie, effectués par les organismes sérieux de la société civile, luttant pour les droits Humains, selon l’activiste de SOS-Esclaves. Tout un travail qui appuie les plaidoyers, au niveau local et international, pour permettre aux structures de lutte, « d’apporter leur évaluation sur l’harmonisation faite (ou pas) par l’état mauritanien, des conventions internationales » suppute Mme Lam.

Des luttes de la société civile mauritanienne, dont elle fait fièrement partie, qui ont mené à des objectifs atteints, mais qu’elle touche du bout des doigts : « Il faut garder une certaine relativité de jugement par rapport aux objectifs atteints dans la lutte pour les droits Humains; d’abord, il y a des objectifs raisonnablement atteints, comme dans la lutte pour les femmes, la question du quota du genre lors d’élections. Mais, 13 ans après, aujourd’hui, les gens évaluent et pensent que dans le cadre de la participation politique des femmes, il y a un recul par rapport à 2005, même 2008. Donc c’est à relativiser ; la même nuance peut être faite dans la lutte contre l’esclavage : il y a des réussites que je partage avec fierté, notamment le processus de criminalisation de l’esclavage, dont S0S-Esclaves est un des artisans majeurs, dans le plaidoyer fait des décennies durant ! Mais là encore il faut relativiser certaines choses. Un exemple récent pour illustrer cela : il y a un mois et demi (au moment de l’entretien -ndlr), une maîtresse d’esclave a été condamnée à 10 ans d’emprisonnement ferme, et un maître à 20 ans par contumace (le maître ne s’était pas présenté en justice – ndlr), la peine la plus lourde prévue par le code pénal, une première en Mauritanie ; il y a 8 jours, la dame condamnée à 10 ans ferme a été libérée de prison après à peine 1 mois de prison, et placée sous contrôle judiciaire. Retour à la case départ. Au plus haut niveau on a impulsé une mascarade de jugement rendu, qui coïncidait avec les assises de la commission des droits de l’Homme de l’Union Africaine à Nouakchott. Les assises pliées, la dame est libérée. » raconte la dame la voix tranquille.

Un regret ? Après un long silence : « J’aurais voulu m’impliquer davantage dans le plaidoyer pour le règlement du passif humanitaire, qui me touche directement ; notre famille a été une des innombrables victimes de ce drame » dit-elle doucement. Une question nationale, qui n’a pas encore l’esquisse d’un règlement sérieux et définitif à ses yeux. « C’est une question pendante et primordiale ! Elle prime sur toutes les questions de droits humains que nous défendons en Mauritanie aujourd’hui ; on en a insuffisamment parlé, et surtout, on en a insuffisamment fait » développe l’ancienne fonctionnaire, qui a été déportée vers le Sénégal en 1989 avec son époux, brusquement coupée de sa fille d’un an, en sevrage chez ses parents.

Son mari et elle, étaient alors fonctionnaires de l’Etat mauritanien. Lui ingénieur agronome, elle travaillait à l’équivalent du MASEF, alors appelé ministère de la condition féminine. « 20 policiers nous ont trouvé à la maison, nous ont mené à l’aéroport avec simplement les habits que nous portions, nous ont mis dans un vol d’Air Algérie, et moins d’une heure, nous étions hébétés au Sénégal. Vous imaginez sans peine, à quel point la vie de l’individu bascule alors dans l’inconnu le plus absolu ; en 1h nous étions devenus apatrides, en 1h j’étais coupée de ma fille, en 1h je perdais mon travail, en 1h je perdais ma maison, en 1h je ne savais plus si je reverrai les miens. » raconte-t-elle. La résilience humaine parfois héroïque, fera le reste : « Nous sommes restés debout ! » dit-elle la voix étouffée d’émotion. « Nous avons dénoncé, nous avons parlé, nous ne nous sommes pas laissés faire ! Et nous sommes revenus dans notre pays. C’est notre pays, je le dis avec fierté, même si ce pays est l’un des plus moches au monde, de par sa politique d’Etat raciste. Rien ne peut remplacer votre pays, malgré la ségrégation évidente que personne ne peut nier aujourd’hui, des écoles dites d’excellence, au concours publics, parfois annulés quand trop de « kwars » (noirs – ndlr)sont présents dans les admis ; on a vu ça. Le seul diplôme valable aux yeux de l’Etat, c’est parler et écrire arabe. » continue Salimata.

Une résilience, une persévérance inspirées d’un individu « unique en Mauritanie » à ses yeux : Boubacar Messaoud. « C’est un homme qui a façonné mon profil d’activiste des droits humains, qui a mis son expérience à mon service, qui m’a immergé dans la problématique de l’esclavage en Mauritanie. Quand je dis qu’il est unique, c’est par rapport à son engagement sans faille, dans le besoin et dans l’action de l’éradication de l’esclavage. Quand je le vois, je ne peux pas ne pas l’admirer, car j’ai vu tout ce qu’il a sacrifié dans sa vie, pour ce combat, sur lequel il ne revient jamais ! Toute la vie de Boubacar Messaoud, c’est l’éradication de l’esclavage en Mauritanie. Et pour cela, il l’a prouvé, il est prêt à tout : même à mourir. Il a tout perdu à cause de cela, et il est prêt à perdre ce qui lui reste pour cela. Quand vous voyez une telle flamme quotidiennement, on ne peut pas ne pas l’admirer, et ne pas s’en inspirer du point de vue de l’engagement sincère, trop rare chez nous » témoigne l’ancienne fonctionnaire.

 

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Mamoudou Lamine Kane

 

Source : Mozaïkrim (Le 19 juillet 2018)

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