Mohammed VI se voit en chantre de l’islam modéré

Le souverain chérifien, commandeur des croyants, condamne les djihadistes et demande à la diaspora marocaine à l'étranger de les rejeter.

 

Le Makhzen s'était comme mis en sommeil, après la dernière activité officielle de Mohammed  VI avant la pause estivale. C'était le 31  juillet, pour la cérémonie d'allégeance, au palais royal de Tétouan. Le Tout-Rabat avait fait le déplacement. Chorégraphiée sous le règne de son père Hassan II, la bey'a est un des moments marquants de l'année politique : le souverain a traversé la cour d'honneur à bord d'une Cadillac décapotable de 1962 et ses plus illustres sujets se sont inclinés.

C'est un discours qui a réveillé le palais, le 20  août. Dix-sept minutes sur le fanatisme musulman, l'Afrique et les migrants, prononcé par le monarque et descendant du Prophète. Un discours diffusé sur toutes les chaînes marocaines, dont l'objectif est clair : se positionner comme l'apôtre de la modération. Mohammed VI a voulu réaffirmer que le commandeur des croyants, c'est lui.

" Les responsables marocains, dont le roi, ont la conviction qu'ils ont construit une véritable politique religieuse, et qu'elle est une expérience exportable tant au niveau du dogme que de la gestion administrative de la religion. Ils sont sûrs de leur politique qu'ils prônent donc à l'international. Ce discours en est un aboutissement ", souligne le politologue Mohamed Tozy, spécialiste des mouvements islamistes.

Mohammed VI livre un sévère réquisitoire contre les djihadistes. " Nous sommes convaincus que l'assassinat d'un prêtre est un acte illicite selon la loi divine, et que son meurtre dans l'enceinte d'une église est une folie impardonnable, car c'est un être humain et un homme de religion, quand bien même il n'est pas musulman ", s'est indigné le roi, poursuivant : " Les terroristes qui agissent au nom de l'islam ne sont pas des musulmans (…), ce sont des individus égarés condamnés à l'enfer pour toujours. "

Le souverain s'est également directement adressé à la diaspora marocaine. " J'invite les Marocains résidant à l'étranger à rester attachés aux valeurs de leur religion et à leurs traditions séculaires face à ce phénomène qui leur est étranger ", a-t-il expliqué, les invitant à être des " défenseurs de la paix (…) dans leurs pays de résidence respectifs ".

Mohammed VI tire sa légitimité de son statut d'Amir Al-Mouminine (commandeur des croyants). Un titre que portaient les premiers califes, successeurs de Mahomet, et le même que lui conteste, depuis juin  2014, Abou Bakr Al-Baghdadi, le chef de l'organisation Etat islamique (EI). Le roi préside le conseil supérieur des oulémas, l'organe qui revendique pour le compte du souverain le monopole de la production de sens religieux.

" Bureaucratie du croire "

Une entreprise qui sert à asseoir la suprématie de la monarchie sur les autres acteurs politiques marocains, y compris les islamistes. Pour relayer sa lecture de l'islam, le roi du Maroc dispose d'une panoplie de moyens d'un Etat moderne, une " bureaucratie du croire ", comme l'explique M.  Tozy. Elle s'appuie sur des dizaines de milliers d'imams fonctionnarisés.

A l'intérieur du Maroc, le royaume a, en effet, fermement repris en main sa sphère religieuse après les attentats de 2003 à -Casablanca, qui avaient fait 45 morts. Chaque année, il forme 150 imams et 50 prédicatrices, et soumet deux jours par mois ses quelque 50 000 imams en activités à une " mise à niveau ".

Aucune enveloppe budgétaire n'est refusée au ministère des habous (biens de mainmorte) et des affaires islamiques, dirigé depuis 2002 par un historien, Ahmed Toufiq. Adepte de la Tariqa Boudchichiya, la plus puissante des confréries soufies marocaines, il est l'homme fort de la " restructuration du champ religieux " engagée depuis 2003. Cet homme discret ne jure que par le triptyque " rite malékite, doctrine achâarite et soufisme ", qui forment, selon lui, la particularité de l'islam marocain.

La promotion d'un islam " modéré " n'est pas seulement une œuvre à vocation interne. Elle est aussi au cœur d'une intense (et ancienne) diplomatie religieuse. En mars  2015, le roi a inauguré l'Institut Mohammed-VI de formation des imams et des prédicatrices. La genèse du projet remonte à 2013, au Mali : après l'épisode de 2012 – les djihadistes avaient pris le contrôle du nord du pays –, un accord avait été signé avec le président Ibrahim Boubakar Keïta pour la formation d'imams maliens au Maroc afin de lutter contre l'extrémisme religieux. Dans la foulée, d'autres pays africains avaient fait la même demande à Rabat, décidant le Maroc à se lancer dans la construction de cette institution.

Situé dans le quartier Madinate Al-Irfane, à Rabat, le complexe, qui est sorti du sol en seulement un an et a coûté 21  millions d'euros, compte un millier de places et reçoit des pensionnaires africains et européens venus se former pendant plusieurs années. En juin, le roi a inauguré cette fois la Fondation Mohammed-VI des oulémas africains : rassemblant des théologiens de trente pays du continent, elle est la première tentative d'asseoir Rabat comme l'épicentre de l'islam africain.

" Depuis l'indépendance, la religion est un élément-clé de la diplomatie du Maroc vers l'Afrique. Les récents événements dans la région ont donné une actualité nouvelle à cette stratégie ", rappelait au Monde l'anthropologue Mohamed-Sghir Janjar en mars  2015. Avec la montée de la menace terroriste, cette expertise a été dirigée également vers les Etats européens.

Relations étroites avec les pays du Golfe

Le Maroc n'est d'ailleurs pas le seul à se poser en chantre d'un islam modéré. En Egypte, la mosquée Al-Azhar, qui abrite l'université du même nom, prestigieuse institution de l'islam sunnite, a proposé, fin 2015, de former des imams " modérés " pour la France et l'Europe afin de lutter contre l'organisation Etat islamique (EI). L'Algérie mène également avec la France des programmes de formation.

Le dispositif a pourtant ses limites. Depuis 2002, environ 160 cellules (une par mois en moyenne) ont été démantelées par les services de sécurité, qui se félicitent d'avoir aidé leurs homologues en Europe et en Afrique à prévenir plusieurs attentats. Et on estime à 1 600 le nombre de départs de djihadistes marocains pour la zone irako-syrienne.

Rabat entretient également des relations très étroites avec les pays du Golfe, notamment avec l'Arabie saoudite et les Emirats arabes unis. Des soldats marocains participent d'ailleurs à la coalition menée par Riyad au Yémen. Mais c'est surtout la pénétration du discours wahhabite, longtemps toléré par les autorités (moins depuis les attentats de 2003), qui contredit le discours de modération du pouvoir.

Au-delà des frontières marocaines, quel peut être l'impact du dernier discours royal ? " Concrètement, c'est une efficacité limitée ", souligne Mohamed Tozy, rappelant que les processus de radicalisation actuels échappent au mode classique de socialisation religieuse (mosquées, familles, etc.). Le contrôle du champ religieux se heurte aux nouveaux ressorts de recrutement de l'EI : rapide, individualisé, facilité par les réseaux sociaux.

Un tel discours a, par contre, " une forte efficacité symbolique ", poursuit le politologue. Le roi apparaît en " commandeur des croyants " (donc pas seulement musulmans). " Cette façon très directe de s'adresser aux Marocains de la diaspora est aussi une façon de marquer les limites des responsabilités du Maroc ", souligne M. Tozy. Après un tel discours, ceux qui se laisseront entraîner par l'EI ne seront ni Marocains ni musulmans. Pour l'universitaire, " ce discours est à relier à la cérémonie de décoration qui a suivi, avec un parterre de personnalités improbable dont des rappeurs, des artistes, etc. C'est très pensé : cela montre un roi de la pluralité qui n'est pas prisonnier du conservatisme ".

Cependant, certains pointent un islam très conservateur. En janvier  2015, le Maroc est le seul pays invité à avoir refusé de défiler à Paris après les attentats contre Charlie au motif que des caricatures du Prophète étaient visibles dans le cortège.

Charlotte Bozonnet, et Youssef Ait Akdim

 

 

Source : Le Monde

 

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