Mediapart.fr. Notre collaborateur Matthieu Suc publie une longue enquête, Femmes de djihadistes, une plongée au cœur du terrorisme français.
Au-delà des itinéraires et du rôle particulier des femmes qui ont vécu avec les terroristes, ce sont les nombreux liens établis depuis des années entre ce groupe de personnes qui sont révélés. Nous publions plusieurs extraits de ce livre.
Notre collaborateur Matthieu Suc publie aux éditions Fayard une longue enquête, Femmes de djihadistes, une plongée au cœur du terrorisme français. Au-delà des itinéraires et du rôle particulier des femmes qui ont vécu avec les terroristes, ce sont les nombreux liens établis depuis des années entre ce groupe de personnes qui sont révélés. Et ces liens permettent de montrer le fonctionnement de cette galaxie terroriste, de la tuerie de Toulouse, à celle du Musée juif de Bruxelles, des attentats contre Charlie Hebdo et l'HyperCacher à ceux du 13-Novembre. Nous publions plusieurs extraits de ce livre.
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· Les Kouachi et le texto du Bataclan
Lors de ses auditions, Izzana, l’épouse de Chérif Kouachi, ne livre jamais le fond de sa pensée. Tout juste fait-elle une distinction en matière de djihad. Il y a le « djihad de l’âme, qui correspond au combat de ses passions, par exemple, trop manger, trop dormir… Il peut s’agir également de la guerre sainte à l’époque du Prophète lorsque celui-ci était agressé, il se défendait et cela créait des guerres ».
On devine en creux des propos moins diplomatiques à la lecture des SMS qu’une amie lui envoie le 5 janvier 2009. Deux jours plus tôt, Israël a lancé une offensive terrestre dans la bande de Gaza afin de mettre fin aux tirs de roquettes du Hamas. L’amie avoue son émotion à la vue de ces corps de femmes et d’enfants palestiniens tués au cours de l’opération militaire et se demande pourquoi Allah n’aide pas ses sœurs de Gaza. La réponse de la femme de Chérif Kouachi ne figure pas dans l’historique des messages envoyés, mais, deux minutes après son premier SMS, l’amie lui rétorque qu’Izzana va « trop loin » et se défend d’être une mécréante…
Deux semaines plus tard, le 19 janvier 2009, Izzana fait partie d’une chaîne de messages qui bat le rappel des troupes pour une manifestation devant se tenir le surlendemain devant le Bataclan afin d’empêcher la tenue d’un gala de bienfaisance au bénéfice du Magav, la police des frontières israélienne. SMS reçu le 19 janvier 2009, à 22 h 06 : « MANIFESTATION Ce Mercredi 21 Janvier à19H 2van le bataclan ou 1 Gala é organisé en loneur de larmé israelienne lé fond seront directemen versé o soldat du Magav é du Tsahal,ceux la meme ki massacre nos frères palestiniens. On pe pa toléré Ça!!! VENEZ NOMBREUX MANIFESTER Bataclan 19H, 50Bd Voltaire ligne9 métro StAmbroise ou Oberkamf FAITE PASSER LE MESSAGE SVP ».
L’histoire ne dit pas si les époux sont allés manifester devant la salle de concert parisien où, six ans plus tard, des terroristes envoyés par Daech tueront quatre-vingt-deux personnes lors des attentats du 13 novembre.
En revanche, le militantisme pro-palestinien d’Izzana trouve un terreau fertile dans l’antisémitisme de Chérif. À l’époque des Buttes-Chaumont, Kouachi avait dit à Farid Benyettou (lire l’enquête de Mediapart par l’auteur du livre sur ce mentor des frères Kouachi) « qu’il avait la haine contre les juifs et qu’il voulait s’en prendre à eux ». Selon Thamer Bouchnak [un autre complice des Buttes-Chaumont], « Chérif m’a parlé de casser des magasins de juifs, de les attraper dans la rue pour les frapper, il ne me parlait que de cela ».
· Sur le chemin de Mohamed Merah
Des mandats de recherche sont émis à l’encontre des deux frères Kouachi le 7 janvier 2015 en début d’après-midi, après la tuerie de Charlie Hebdo. La DGSI émet une fiche de renseignement, assez sommaire – deux pages –, concernant Saïd Kouachi, qui avait été placé en garde à vue dans le cadre de la filière dite des Buttes-Chaumont, mais contre lequel aucune charge n’avait été retenue. Les trois adresses fournies par le contre-espionnage français se révèlent erronées. Dans l’une d’elles, à Pantin, l’électricité est coupée. Son dernier occupant s’appelle bien Saïd Kouachi, mais il s’agit d’un homonyme âgé de 81 ans…
En revanche, au chapitre « implication dans la mouvance islamique radicale », la fiche de renseignement contient une information de première importance : Saïd Kouachi aurait pris l’avion depuis Paris, le 25 juillet 2011, à destination de Mascate, dans le sultanat d’Oman. Il avait, précise la fiche, « l’intention de rejoindre AQPA », l’organisation terroriste basée au Yémen et dont les tueurs de Charlie Hebdo se sont revendiqués. Il serait rentré le 15 août 2011.
Le sultanat d’Oman est une étape prisée des apprentis djihadistes afin de leurrer la vigilance des services de renseignement. Contrairement au Pakistan et au Yémen, Oman ne fait pas partie de la liste des trente et une destinations sensibles établies par les services. Quatre jours après que Saïd Kouachi est revenu en France, Mohamed Merah, le futur tueur de l’école juive de Toulouse et des militaires de Montauban, s’envole à bord de la même compagnie, Oman Air, pour le sultanat, à partir duquel il rejoint le Pakistan.
Sur la fiche dédiée à Saïd Kouachi, la DGSI prend soin de préciser que sur le listing des passagers du vol WY0132 d’Oman Air, à l’aller comme au retour, figurait aux côtés d’un des deux tueurs présumés de Charlie HebdoSalim Benghalem. Celui qui gravitait depuis 2009 dans l’entourage des anciens des Buttes-Chaumont a été placé fin septembre 2014 sur une liste désignant les organisations et les personnes les plus dangereuses aux yeux du département d’État américain. Ce gamin du Val-de-Marne serait devenu un des bourreaux de l’État islamique en Syrie.
· Mehdi Nemmouche et l’ami des Kouachi
Le 9 février 2015, Salim Benghalem apparaît de profil, une arme de guerre en bandoulière, dans la vidéo « Inside Halab ». Interviewé par John Cantlie, un otage britannique de l’État islamique, il commente les attentats parisiens de janvier. Le ton est mesuré, pas le propos.
« On a appris il y a quelques jours ces attaques qui nous ont fait grand plaisir. On attend que d’autres frères prennent le même exemple et les attaquent. […] Tuez-les avec des couteaux, crachez-leur au minimum à la figure, mais désavouez- vous d’eux ! […] À tous nos frères en France, nous leur disons : partez en opération seul ! Soyez un loup solitaire ! À vous tout seul, vous pouvez être une armée. […] Vous pouvez faire des carnages ! »
Le bourreau de l'État islamique
Entre juillet et décembre 2013, Salim Benghalem est suspecté d’avoir gardé en otages, pour le compte de l’État islamique et en compagnie du tueur présumé du Musée juif de Bruxelles, Mehdi Nemmouche, quatre journalistes français. Selon les services de renseignement français, il « ferait actuellement partie de la police islamique de l’EI et participerait aux exécutions et châtiments corporels administrés aux personnes jugées par leurs soins », il « occuperait les fonctions de bourreau au sein du tribunal islamique à proximité d’al-Bab [près d’Alep], où il aurait déjà exécuté une sentence de mort ». En deux ans, le petit Salim a tracé sa voie au sein de la hiérarchie de l’État islamique.
Toujours réfractaire à élargir le petit cercle de sa bande de copains d’enfance devenus islamistes, Chérif Kouachi peine à le cerner, se demande s’il est sérieux. Pour convaincre de sa bonne foi, Salim Benghalem effectue à son tour l’hajj en 2009, le pèlerinage à La Mecque. De retour en France, il épouse religieusement, dans le jardin de ses parents, une fille du XIXe arrondissement.
Le ban et l’arrière-ban des Buttes-Chaumont sont présents pour les noces. Les Bouchnak, les Kouachi, Farid Benyettou. Bien évidemment, femmes et hommes sont séparés : Kahina, la future épouse de Salim Benghalem, n’assiste pas à son propre mariage.
Un incident se produit lors de la cérémonie religieuse, qui doit être prononcée par un imam devant deux témoins et le tuteur de la mariée chargé de donner son accord à l’union. Guy, le père de Kahina, ne peut pas être son tuteur, car il ne fait plus la prière. Aujourd’hui à la retraite, ce conducteur de travaux natif de Blois s’était converti par opportunisme, pour travailler sur un chantier à La Mecque, autorisé aux musulmans seuls. Depuis qu’il s’est séparé de la mère de Kahina, il s’est détourné de la religion. Aussi est-il prévu que le petit frère de la promise se substitue au père dans le rôle du tuteur.
Seulement, à la dernière minute, l’imam refuse de célébrer le mariage si Guy ne tient pas son rôle. Alors on cède. Mais, une fois, l’union prononcée, Chérif, Mohamed, Thamer et le marié implorent Farid Benyettou d’organiser une cérémonie parallèle, conforme à leurs principes, avec un tuteur légitime d’un point de vue islamique. La petite troupe s’enferme dans une pièce de la maison, cette fois avec le petit frère de Kahina. Le savant Benyettou fait office d’imam. Les vœux sont de nouveau échangés, toujours en l’absence de la mariée.
· L’expert qui anticipait l’HyperCacher
L’attitude d’Hayat remplit de fierté Amedy Coulibaly, le mauvais garçon. Seul petit gars au sein d’une fratrie de dix enfants nés de parents maliens – un père agent de surveillance à la mairie de Paris, une mère femme de ménage –, celui qui n’aimait pas sortir (le poker, il y jouait sur Internet) et a pour seul bagage un BEP installateur conseil en équipement hi-fi, emprunte très tôt les sentiers de la délinquance. Il est renvoyé du collège pour une agression au cutter et multiplie les condamnations pour vols aggravés, trafic de stupéfiants. Il écope d’une peine de six ans de prison prononcée par la cour d’assises des mineurs du Loiret pour un braquage commis le 7 septembre 2002.
La cité de la Grande-Borne, dans l'Essonne, où il a grandi constitue son principal terrain de jeu. « Dans son milieu, je veux dire à Grigny, quand on parle de Dolly, on sait qui c’est. Il est connu comme quelqu’un de droit. […] J’entends par là respectueux des règles de la rue. Pour les gens de sa génération, c’était quelqu’un qui était en première ligne pour tout ce qui est business », raconte un rappeur du groupe Bisso Na Bisso que Coulibaly a un jour frappé à coups de batte de baseball pour une dette non honorée.
La batte est un ustensile dont il n’hésite pas à se servir pour corriger ses proches lorsqu’ils commettent un impair. Le « CRS », un copain lourdaud qui lui rend de menus services, en a fait les frais. « Il l’avait amené à la Sapinière, c’est une petite forêt qui se situe vers le stade Jean-Million à Grigny, confie le frère du CRS. Amedy lui avait donné des coups de batte de baseball. Son dos était violet, il avait le doigt cassé. […] Dans le quartier, tout le monde craignait Amedy, car il était méchant, il frappait pour de l’argent, il frappait pour n’importe quoi. »
Un autre natif de la Grande-Borne résume : « Il avait une sorte de haine. Quand il était jeune, il était très respecté. Il avait une parole. Il savait se battre, il était costaud. Les gens l’admiraient, mais aussi ils avaient peur de lui. Il s’était battu très souvent et en avait tapé beaucoup. […] Il montait vite et il descendait vite dans ses humeurs, comme s’il était bipolaire. Il pouvait s’énerver contre les gens pour une vieille histoire. » Sa violence est décuplée par un traumatisme : au cours d’un cambriolage ayant mal tourné, le 17 septembre 2000, Amedy Coulibaly assiste impuissant à la mort de son meilleur ami, âgé de 19 ans, tué par des balles policières.
Dans le cadre de l’instruction judiciaire du braquage commis dans le Loiret, un expert psychiatre ne relève aucune pathologie particulière, tandis qu’une analyse psychologique, révélée ici, conclut à « un profil psychopathique » et s’inquiète, avec une rare clairvoyance au regard des attentats commis douze ans plus tard, des futurs crimes du jeune homme âgé alors de 21 ans : « Si Amedy est éventuellement envahi par des représentations mentales anxieuses, il semble les dénier aussitôt. Et rien ne permet de dire, pour le moment, qu’il ne les terrassera pas à l’avenir via des actes puissants ou téméraires dans lesquels il chercherait une nouvelle fois la preuve de son invulnérabilité. »
· Sid Ahmed Glam et l’obsession pour Villejuif
Amedy Coulibaly est incarcéré à la maison d’arrêt de Villepinte, en Seine-Saint-Denis. L’homme qui avait dénoncé les conditions de détention à Fleury-Mérogis défend les revendications des pensionnaires musulmans de Villepinte, « du style repas halal, colis pour l’Aïd », selon l’ancien de la Grande-Borne.
Le 28 décembre 2010, deux clefs USB contenant des documents audio et vidéo de prosélytisme religieux lui valent un mois de prison supplémentaire. Amedy Coulibaly continue à se radicaliser. D’après les confidences d’un truand fiché au grand banditisme et incarcéré avec lui à Villepinte, Coulibaly n’adressait plus la parole à un jeune délinquant, pourtant musulman, parce que celui-ci lui avait indiqué habiter à Villejuif. L’acte d’un apostat selon Coulibaly, qui envisageait au pied de la lettre le nom de la commune. La ville des juifs. Des années plus tard, le 8 janvier 2015, un utilitaire piégé par ses soins y explosera, sans faire de victime. Cette ville de proche banlieue est au cœur des préoccupations des terroristes. L’étudiant Sid Ahmed Glam est actuellement mis en examen pour avoir, selon la police, tué une automobiliste le 19 avril 2015, alors qu’il se serait apprêté, toujours selon l’accusation, à faire un carnage dans une église située à proximité.
· Amedy Coulibaly et la vidéo d’Abaaoud
Après deux mois avec un bracelet électronique au pied, Amedy Coulibaly est enfin libéré le 15 mai 2014. Il a purgé sa peine de cinq années d’emprisonnement pour sa participation au projet d’évasion de Smaïn Ait Ali Belkacem. « Pendant cette période d’incarcération, c’est là qu’il est encore plus rentré dans la religion. Il en est sorti différent par rapport à quand il y était entré », estime la plus jeune de ses sœurs.
Un drame survenu au cours de sa détention joue dans la haine grandissante d’Amedy envers la société. Son père, atteint d’un cancer, décède. Le détenu obtient le droit de le voir mourant à l’hôpital, mais pas d’assister à l’enterrement. « Il avait demandé de sortir une journée pour aller voir le corps de son père, ce que la prison a refusé, se souvient un ancien de la Grande-Borne. On s’est dit que c’était certain que cela allait le toucher. Il était très proche de son père. C’était le seul garçon. C’était le chouchou des parents. »
Amedy, la journée, sillonne les mosquées de son Essonne natale pour dispenser son prosélytisme djihadiste. « On m’a dit qu’il s’était fait virer de la mosquée d’Évry par l’imam, car il “engrainait des jeunes”. Il a même été viré de la mosquée de Grigny », rapporte le frère du CRS. […] Depuis sa sortie de prison en mai 2013, Nezar est dépanneur automobile. Un an plus tard, toujours en mai, il reçoit la visite d’Amedy, à son tour libéré, qui a apporté son ordinateur portable pour lui montrer une vidéo. Il s’agit de celle diffusée le 20 mars 2014 sur le Net dans laquelle Abdelhamid Abaaoud, le futur coordonnateur des attentats du 13-Novembre, apparaît au volant d’un 4×4, dans lequel des djihadistes francophones traînent des cadavres à l’aide d’un pick-up pour les conduire vers une fosse commune. Au volant, Abaaoud rigole : « Avant on tractait des jet-skis, des quads, des motocross, des grosses remorques remplies de bagages et de cadeaux pour aller en vacances. » Il désigne alors les corps attachés à l’arrière du véhicule : « Tu peux filmer ma nouvelle remorque ! » Selon ses dires, Nezar n’aurait pas souhaité voir la suite de cette vidéo macabre.
· L’association d’aide aux terroristes
« T’es pas au courant de l’actualité ?, demande Chaïneze au téléphone.
– De l’actualité de quoi ? Ça dépend… J’ai vaguement… Euh…., hésite l’amie appelée.
– Des attentats, tout ça, là !
– Ah si ! Si, si, si !Mais tout ça, c’est le Mossad ! Tout ça, tu sais, ça ne m’étonne même pas. C’est… Ils fomentent…
– C’est quoi ?
– Bah ça, c’est les renseignements généraux israéliens ! Tu crois que c’est qui qui fait ça ?! »
Sur fond d’antisémitisme, les thèses complotistes se sont répandues sur la Toile et ont trouvé un écho favorable en banlieue. Les attentats de janvier seraient des coups montés. Les frères Kouachi et Amedy Coulibaly n’auraient assassiné personne, les vrais tueurs seraient des commandos juifs.
Chaïneze rabroue son interlocutrice :
« Non, mais, atterris !
– Ben oui, tu crois que c’est qui ? persiste son amie.
– Oublie la théorie du complot !
– Non, mais, ce n’est pas la théorie du complot. C’est pas un complot, je te dis. C’est la réalité !
– Non, c’est mon entourage ! Enfin, c’est mon entourage entre guillemets !
– C’est des gens que tu connais ??? »
Chaïneze rit.
« C’était de mon entourage, c’est Hayat et Amedy ! »
[Silence.] « Allô ?
– Je ne savais pas… Vas-y, explique-moi là, parce que c’est un truc de ouf que tu viens de me dire ! […]
– Quand j’ai vu leurs têtes placardées à la télé, j’ai tout de suite pensé que c’était tout à fait en accord, assure Chaïneze. C’était tout à fait plausible puisque c’était des genres de propos qu’ils tenaient. »
À une autre copine, la jeune femme précisera à propos d’Amedy Coulibaly : « La personne qui est à la télé, c’était mon témoin de mariage, et sa femme Hayat, c’est elle qui m’a présenté mon mari… »
Le 9 août 2014, Chaïneze est cloisonnée dans l’appartement familial à Bobigny, en compagnie de quelques amies et d’Hayat Boumeddiene qu’elle rencontre pour la première fois. Jusqu’ici les deux sœurs n’ont échangé que par téléphone et SMS. « Toute petite, menue », Hayat s’est habillée « en africaine », « comme une renoi », elle porte un boubou de couleur jaune.
Les hommes restent au domicile, prêté pour l’occasion, de la voisine. Chaïneze y est représentée par son père. Une fois le mariage prononcé, Nezar Pastor-Alwatik vient à la rencontre de sa nouvelle épouse. L’ancien trafiquant de drogue a invité ses camarades de la buanderie de la maison d’arrêt de Villepinte, Amar Ramdani, Mohamed Belhoucine et Amedy Coulibaly. Il a fallu attendre le retour de ce dernier, en voyage au Mali, pour pouvoir célébrer l’union.
À l’âge de 28 ans, Chaïneze, qui se revendique comme « musulmane salafiste » réalise enfin son rêve. Cette infirmière de profession, très pieuse, a patienté des années avant de tomber sur un prétendant qui soit du même minhaj [courant religieux] qu’elle. L’essentiel de la prose sur son téléphone est constitué de chaînes de SMS reproduisant les préceptes de savants musulmans.
Elle ne fréquente qu’un petit nombre de sœurs : sa cousine, une amie en Algérie, une amie en Normandie, une certaine Emmanuelle […] et enfin la voisine de sa cousine, une convertie qui se fait appeler Shayma. C’est cette dernière qui, en mai 2014, a mis en relation Chaïneze – en quête d’« un homme pieux, […] quelqu’un qui soit attaché aux valeurs de l’islam, qui craint son seigneur et qui vive en conformité avec le Coran et la sunna » – avec Hayat Boumeddiene. Celle-ci sollicite son mari pour trouver parmi ses relations le candidat idoine. Très vite, Hayat reprend attache avec Chaïneze. « Elle m’a dit qu’elle avait un homme à me proposer », dira l’infirmière dévote aux policiers.
Un rendez-vous s’organise entre Nezar, le prétendant, Amedy, le garant, et le petit frère de Chaïneze chargé de s’assurer que « Nezar rentrait bien dans [ses] critères ». « J’avais des questions bien précises. Les réponses de Nezar m’ont alors convaincue, car nous avions les mêmes attentes, à savoir fonder une famille, obéir à notre créateur et nous épanouir dans notre foi. De plus, Nezar était d’accord à ce que je reste proche de mes parents dans un premier temps et que, si par la suite je voulais m’exiler, ce ne serait qu’en Algérie ou en Arabie saoudite. » Son frère l’a tout de même prévenue que le potentiel fiancé a fait de la prison pour trafic de drogue, mais elle s’en moque. Au contraire, le repentir du délinquant la touche.
Toujours selon Nezar, ce serait à l’initiative de Chaïneze que le couple aurait effectué une de ses uniques sorties publiques. Le samedi 23 août 2014, les jeunes mariés se sont rendus à Lognes, en Seine-et-Marne, pour participer au pique-nique organisé par Sanâbil, une association de soutien aux détenus musulmans et à leurs familles. « Officiellement, on aide tous les prisonniers musulmans. En réalité, cela s’adresse à ceux condamnés pour terrorisme », confie un de ceux qui aurait pu bénéficier de leur aide.
De près ou de loin, Sanâbil se retrouve associée avec les principaux auteurs des attentats de ces dernières années. Ainsi, l’association reçoit un courrier en septembre 2011 du détenu Mehdi Nemmouche, qui demandait des précisions sur « l’obligation du niqab et du hijab » ou sur la longueur requise pour sa barbe, quelques mois avant qu’il ne devienne le tueur présumé du Musée juif de Bruxelles. Dans son très documenté « Merah, l’itinéraire secret », le journaliste Alex Jordanov révèle que l’assassin de militaires et d’enfants de l’école juive Ozar Hatorah a été photographié en 2011 en compagnie de son éphémère beau-frère, Sabri Essid, devenu depuis tortionnaire en Syrie, et d’un individu noir de forte corpulence qu’il identifie au président de l’association…
Le pique-nique de Sanâbil
Le pique-nique de Sanâbil, dans le respect du principe de non-mixité, est l’occasion, chaque été, de « réunir tout le gotha des islamistes », selon l’expression d’un de ses participants. En 2014, autour de sandwichs à la dinde ou au thon, on y croise Imène et Mohamed Belhoucine, Hayat Boumeddiene et Amedy Coulibaly, et donc Chaïneze et Nezar Pastor-Alwatik.
Les trois couples se retrouvent également un samedi soir, à l’invitation de Nezar, à son domicile d’Épinay-sur-Seine. Lorsque les invités arrivent, Chaïneze patiente dans la salle de bains, Nezar dans la chambre. Les hommes et les femmes, chacun de leurs côtés, prennent une collation. À la fin, Mohamed Belhoucine, venu avec un livre sur les bienfaits du mariage, fait un rappel religieux. Il interpelle Chaïneze. « Il avait l’air d’avoir des connaissances de la religion, mais, malgré tout, il n’avait pas la barbe et s’habillait en civil, s’étonnera l’infirmière. Cela m’a fait penser à la secte des takfiri […] qui ont tendance à vouloir se dissimuler, se fondre dans la société où ils vivent. »
Imène s’approche de Chaïneze et lui susurre que son mari va donner des cours de religion toutes les semaines, que cela serait bon pour Nezar et elle qu’ils y assistent. La jeune mariée refuse : « Je leur ai dit non, je leur ai dit : “Moi, je ne rentre pas dans ce truc-là !’’ […] Leur dîn [religion], c’est un fléau. Et moi je disais que j’étais contre des trucs et on m’a dit : “Oui, de toute façon, vous les salafistes, vous préférez étudier votre religion, ouvrir des grecs, aller dans des écoles. […] Vous ne faites rien pour la communauté.’’ »
Contrairement aux idées reçues – « Oui, nous avons un ennemi, et il faut le nommer : c’est l’islamisme radical. Et un des éléments de l’islamisme radical, c’est le salafisme », claironne Manuel Valls –, salafistes et djihadistes se détestent. Obéissance à la charia, refus de la mixité hommes-femmes, port du niqab ou de l’abaya pour les femmes sont certes des caractéristiques communes aux deux mouvements. Mais, en France, les 12 000 à 15 000 salafistes sont dans leur très grande majorité quiétistes. Ce fondamentalisme, autorisé dans l’Hexagone au même titre que les lectures rigoristes de toutes les religions, demeure très visible du fait de son rejet de la modernité, mais n’appelle pas à la violence, ne cherche pas à changer la loi de la République, quand bien même il n’en reconnaît pas la légitimité.
« D’un point de vue sécuritaire, […] il apparaîtrait même que l’adhésion à ce type de croyances fermées et intolérantes constituerait au contraire une barrière à la radicalisation », considère le sénateur socialiste Jean-Pierre Sueur. À l’inverse, la doctrine takfir prône – on l’a vu – le renversement par les armes des pouvoirs existants pour les remplacer par un État islamique ressuscitant le califat des premiers temps de l’islam. Les radicaux jettent l’anathème (takfir, en arabe) contre les salafistes, qui auraient trahi le modèle islamique.
La soirée chez les Pastor-Alwatik s’achève. Les trois femmes descendent en bas de l’immeuble pour permettre aux hommes coincés dans la pièce d’à côté de sortir. Chaïneze et Hayat se retrouvent dans une voiture. L’épouse de Coulibaly reprend la conversation. « Elle me dit : “Je sais, tu penses qu’on est dans une secte et tout, na, na, na, na.’’ Je lui dis : “Écoute, moi, je ne t’accuse pas ! […] Par contre, tu tiens des propos dits novateurs, je ne cherche pas à te discriminer, mais les propos que tu tiens, c’est très, très grave !’’ » Hayat nie. « Elle me dit : “Je ne suis pas salafiste, je ne suis pas takfiri comme tu me dis. Je ne suis rien du tout, je suis avec la vérité…’’ Tu sais comment ils te parlent ! Ils te retournent le cerveau. Ils te retournent comme il faut, ils te le lavent, le cerveau, comme il faut… »
De retour au domicile conjugal, Chaïneze prévient son mari : « Tu ne me les ramènes plus ! »
· La prophétie de Coulibaly
Le temps passe dans l’HyperCacher et le terroriste noue un dialogue avec les dix-sept otages. Il veut connaître leur identité, leur religion, leur profession. […] Paulette racontera avoir été « frappée par sa double personnalité, […] il avait l’air humain, je le trouvais presque sympa alors qu’il avait tué des gens froidement ». Amedy Coulibaly se présente à son tour, donne son âge, se déclare malien et musulman. Il revendique le meurtre de la policière municipale – « Montrouge, c’est moi ! » – et l’amitié des deux frères qui ont perpétré l’attentat de Charlie Hebdo. Les attaques avaient été coordonnées, même si, aujourd’hui, il a dû « accélérer les choses », car la police l’avait repéré.
Il explique les raisons de son acte. Il se justifie en disant qu’en Irak, en Syrie, les bons musulmans sont opprimés et tués. Il évoque aussi la Palestine. Tant que le monde et la France persécuteront ses frères, découvriront ses sœurs, lui et son groupe continueront à combattre les mécréants, à vouloir tuer « tous les croisés, tous les juifs et tous les infidèles ». Il se revendique de l’État islamique. Face à ceux qu’il terrorise, il s’emploie à les convaincre qu’on leur ment et que lui détient la vérité. « Moi je vous le dis à vous, vous n’êtes pas très au courant de ce qui se passe. Mais c’est bientôt fini. Des comme moi vont venir et il y en aura de plus en plus et ils vont être de plus en plus des terroristes… »
Femmes de djihadistes
Au cœur du terrorisme français
Par Matthieu Suc
Éditions Fayard. 380 pages. 19,50 euros
Source : www.mediapart.fr
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