Moussa Ould Ebnou : De l’esclavage

« Nul ne sera tenu en esclavage ni en servitude. L’esclavage et la traite des esclaves sont interdits sous toutes leurs formes » (Article 4 Déclaration Universelle des droits de l’homme de 1948)

L’esclavage constitue l’une des plus anciennes tares de la société humaine. Ce phénomène universel a pris des formes différentes au cours de l’histoire et sévit encore de nos jours.

 

«L’esclavage a été aboli depuis longtemps. Pourtant il existe encore aujourd’hui, au 21ème siècle, dans le monde entier. Chaque jour, des dizaines de millions de personnes vivent dans le désespoir et la servitude. Ces esclaves modernes constituent une main d’œuvre sans voix, sans défense et corvéable à merci. » (COMITÉ CONTRE L’ESCLAVAGE MODERNE)

1. Nouvelle : مَعْطَل

 La révolte des esclaves grondait déjà à Aoudaghost quand je fis la connaissance de Vala, une belle esclave berbère qui venait elle aussi racler le fond des puits de la mosquée. Cette fille bien saine avait les yeux clairs, comme un ciel lumineux lavé par l’orage. J’allais la retrouver chaque soir, dans une maison abandonnée du quartier artisanal, dans une rue où les rumeurs de la ville étaient assourdies. Tard dans la nuit, quand la montagne criait sous le vent, et quand le froid faisait éclater les roches, nous allumions de petits feux dans les anciens foyers ; alors des ombres étranges commençaient à se profiler sur les murs et la maison se repeuplait des fantômes de son histoire. Le vent nous apportait du cirque des lambeaux de bruits arrachés à la ville, un cri isolé, une syllabe perdue, une note de musique désincarnée ou un appel à la prière, qui allaient se perdre à la surface des échos résiduels…

L’été, on arpentait les rues sans trottoir du quartier, goûtant la douceur de la nuit. Quand nous voulions nous retrouver le jour, je la rejoignais dans une grotte à mi-pente de la falaise. L’entrée était masquée par de gros éboulis ; les damans et les pigeons de rocher en faisaient leur séjour. Nous y restions parfois jusqu’à la tombée de la nuit. De ce poste d’observation qui dominait la ville, elle aimait regarder partir les vaisseaux du désert dans de longs convois nonchalants. Je négligeais ce spectacle et regardais plutôt son profil régulier, ses cheveux bruns dépeignés, sa veste de gaz froissée et les expressions fugitives qui coloraient son visage rêveur…

Un jour elle me demanda de venir plus tôt. Et quand, après la première prière du dhouhr, le contremaître m’envoya chercher l’eau, je laissai les seaux près des puits et courus pour la retrouver. J’escaladai les éboulis de la falaise abrupte à cet endroit et arrivai dans la grotte en sueur, essoufflé. Elle était là le visage calme, épanouie dans l’ombre fraîche. Elle se mit à me parler doucement et m’avoua que depuis quelques temps, elle prenait une part active à la préparation de la révolte.

– Tu te rends compte ! Nous sommes des dizaines dans chaque maison ici, certains riches négociants ont chacun plus de mille esclaves. Nous pouvons prendre la ville et les chasser d’ici, d’autant plus facilement que beaucoup de riches envisagent maintenant de s’enfuir vers Ghana, devant la poussée des Almoravides. Ibn Yacine et ses Sanhaja se sont déjà emparé de Sijilmassa et les caravanes qui reviennent de là-bas parlent d’un assaut imminent sur Aoudaghost. Nous avons besoin de toi. Il paraît que tu es devenu savant en théologie. Il nous faut ton aide pour mettre la religion de notre côté. Nous ne nous reverrons pas ce soir, tu iras rencontrer Maatalla, c’est lui notre chef. Je lui ai déjà montré la maison abandonnée ; il y sera après la prière du ichaa.

Le soir du lendemain, Maatalla nous réunit dans une cour carrée où brillait la lune. Nous étions une vingtaine. Il ouvrit la discussion en disant qu’il fallait trouver une justification religieuse à la révolte et que pour cela il fallait savoir si l’Islam autorisait l’esclavage et sous quelles conditions, si un musulman avait le droit de maintenir en esclavage un autre musulman.

– Il nous faut aussi déterminer le moment à partir duquel la révolte devient justifiée et si, dans une situation de révolte légale, on a le droit de tuer un ennemi musulman, etc.

 

Plusieurs intervenants exprimèrent des points de vue divergeants sur toutes ces questions, avançant des arguments tirés du Livre et de la tradition du Prophète et de ses compagnons.

– Il faut d’abord nous préparer matériellement à la révolte, avant de chercher à la justifier moralement. Nous n’avons même pas encore trouvé les armes. Si la révolte commence maintenant, elle sera réprimée et noyée dans le sang.

– Alors nous n’avons pas le droit de nous révolter ! Ce serait un suicide. Or l’Islam interdit un tel acte, car il n’est pas permis au croyant musulman de porter atteinte à son corps. Et puis le Prophète n’a-t-il pas dit : «Celui d’entre vous qui constate un tort a le devoir de le redresser par sa main s’il le peut, si non par sa parole, si non dans sa propre conscience… »

– Mais tu oublis qu’il a ajouté : « … et c’est là le plus bas niveau de la foi ! »

– Pourquoi toutes ces arguties juridico-théologiques ? Nous sommes des esclaves et la raison naturelle justifie à elle seule notre révolte. Il y a dans ce purgatoire des limitations à la liberté et des lois qui permettent de traiter les hommes comme des choses et non comme des personnes ; il y a l’esclavage. Or, absolument parlant, aucune contrainte proprement dite ne peut être exercée contre l’homme, car chacun est une essence libre, capable d’affirmer son libre vouloir en face de la nécessité et de renoncer à tout ce qui appartient à sa réalité présente. Voici comment trouvent place la contrainte et la révolte…

– Ca va ! Arrêtez ce mécréant ! – Idolâtre ! – Pourriture ! – Insecte associationniste ! – Dahriste !

– Arrêtez ! Ne parlez pas tous en même temps, chacun son tour. Et respectez le point de vue des autres. Toi je te retire la parole, laisse les autres parler, tu parleras une autre fois… Oui, vas-y-toi, là bas.

– Moi je veux d’abord qu’on définisse qui sont nos ennemis et nos amis. Regardez par exemple les esclaves riches qui ne s’acquittent pas de la zakat, peut-on les considérer comme des amis ? Et ceux qui vendent les femmes esclaves avant l’observation de l’istibra ? Et les enfants de nos maîtres ? Doit-on les tenir pour des amis ou pour des ennemis ?

Pour ce qui est des enfants de nos maîtres, Thaalaba a déjà donné la réponse : ils ne sauraient être tenus ni pour amis, ni pour ennemis. Nous devons attendre qu’ils aient atteint leur majorité et qu’on les ait appelés à la Justice ; si alors ils l’acceptent, ils sont des amis, s’ils la rejettent, ils sont des ennemis. En ce qui concerne les conditions de ventes des femmes esclaves, les prescriptions de la religion sont claires : celui qui vend une femme esclave et la livre ainsi à l’acheteur est un de ces hommes de péché qui «rompent les liens que Dieu a imposés et qui corrompent la Terre. » (Coran). C’est le devoir de l’émir d’écarter le responsable d’une telle pratique en lui infligeant la peine de l’éloignement. L’émir ne doit pas croire celui qui affirme n’avoir pas cohabité avec son esclave,  sauf s’il s’agit d’une fille sans attrait. La pratique de l’istibra est obligatoire aussi bien pour l’esclave concubine que pour toute esclave avec qui le maître a cohabité suivant sa déclaration ou avec des preuves établies, même s’il s’agit d’une fille sans attraits. Il est requis de confier l’esclave à un homme sûr, jusqu’à ses règles par exemple…

– Pour moi, tout marchand d’esclaves, femme ou homme est un mécréant et un ennemi, qu’il observe les conditions légales ou non. Je vous le répète encore une fois, il s’agit d’un problème de droit naturel. Pour nous faire valoir et être reconnus comme libres il faut rejeter la réalité présente. Puisqu’il est nécessaire que les hommes s’opposent les uns aux autres, en s’efforçant de se manifester et de s’affirmer, ceux qui ont préféré la vie à la liberté se révèlent impuissants à faire par eux-mêmes, incapables d’assurer leur indépendance, entrant par là même en servitude. Nous sommes ici ce soir parce que nous avons décidé de nous révolter, de mourir pour la liberté. Nous avons préféré la liberté à la vie…

– Oh, mon Dieu, soit témoin que je rejette les paroles de ce mécréant !

– Oui, nous rejetons le discours de cet athée

– Plutôt mourir dans la servitude et la foi que vivre dans la liberté et la mécréance !

Ce ne fut que peu avant l’aube que Maatalla suspendit les débats pour les reprendre le lendemain soir à la même place. On se retrouva par la suite tous les soirs, pendant près d’un mois, sans avancer d’un pouce. Nous étions maintenant divisés en plusieurs tendances dont chacune avait son chef. Il y avait ceux qui pensaient que la révolte n’était pas encore justifiée, qu’il fallait d’abord essayer de raisonner les maîtres ; ceux qui pensaient qu’on pouvait se révolter à condition d’observer strictement les prescriptions légales ; ceux pour qui il fallait d’abord identifier les ennemis et les amis. Il y avait aussi les partisans de l’esclavage légal et ceux de la mort pour la liberté. Je fis part de ma déception à Vala :

– Ces esclaves sont trop divisés, ils n’arriveront à rien…

Mais elle garda son optimisme intact :

– Nous réussirons, tu verras ! Patiente encore quelques nuits et une solution consensuelle sera trouvée, j’en suis certaine !

 

Un soir, fatigué par les sempiternelles discussions, Maatalla décida de faire avancer les travaux, et nous fit voter sur les différentes options. Les partisans du strict respect des prescriptions légales l’emportèrent de quelques voix. Les tendances minoritaires accusèrent Maatalla d’avoir abusé de son pouvoir.

– Ce n’est pas juste ! Tu aurais dû donner le temps nécessaire aux différents points de vue pour se faire valoir, pour convaincre plus de gens…

 

La nuit était sans lune et nous avions allumé un grand feu pour nous éclairer. Nous travaillions sur le manifeste suivant l’option dégagée par le vote, quand brusquement des hommes poussant des cris terrifiants, armés de gros gourdins, tombèrent sur nous, arrivant de tous les côtés et je reçus un formidable coup sur la nuque qui me fit pousser un cri bref étouffé et voir des milliers d’étoiles, puis tout sombra et moi avec.

 

Quand je me réveillai, j’étais dégoulinant de salissures nauséabondes et je pataugeais dans une mélasse infecte ; j’étais enfermé dans le puits perdu des latrines. De temps en temps, on me jetait les détritus de quelque chose, ou on  me donnait à boire de l’eau qui avait servi à laver la vaisselle ou le linge.

Une fois je sentis quelque chose bouger sur mon épaule droite, je portai ma main dessus. C’était une corde et j’entendis une voix qui m’ordonnait de monter. Je nouai le mou autour de ma taille et m’agrippai de mes mains engourdies. On me sortit du puits pour me jeter dans un coin de la cuisine. Je restai là plusieurs jours, la tête dans la cendre, incapable de bouger. Les esclaves me donnaient à boire et à manger, sans jamais m’adresser la parole.

 

 

Je restai dans la cuisine jusqu’au jour où, attaché à la queue d’un chameau, je quittai Aoudaghost aux premières lueurs de l’aube, dans la caravane de Sijilmassa. Au lever du soleil, la colline blanche d’Aoudaghost avait déjà disparu à l’horizon vers le Sud. La caravane avait atteint sa vitesse de croisière et traversait une région boisée de gommiers. Elle suivait un long couloir continu entre des bourrelets dunaires très hauts. Je découvris un plaisir nouveau en sentant mes pieds nus s’enfoncer au rythme de mes pas, dans le sable encore frais. Mais très vite j’éprouvai douloureusement, dans ma chair, l’efficacité de ses propriétés abrasives. Après la première heure du trajet, la marche devint une torture de plus en plus atroce. Heureusement le chameau qui me tirait ruait sans cesse et se débarrassait de sa charge, ce qui occasionnait des arrêts fréquents.

 

Après plusieurs jours de marche, la caravane longea une imposante barrière rocheuse dont les couleurs allaient de l’ocre au violacé qui fut franchie à un endroit où l’escarpement disparaissait entièrement sous des amoncellements de sable. Les bêtes formaient une seule file nez à queue, avec les esclaves attachés aux chameaux, marchant en biais, pour éviter de se faire piétiner. Les caravaniers marchaient devant, derrière et sur les côtés de la longue file, surveillant l’équilibre et l’arrimage des charges, dirigeant le convoi.

 

Le sable mou des dunes en croissant engloutissait les pattes des bêtes lourdement chargées. Le passage ouvrait sur la zone rocheuse du revers qui s’étendait sur plusieurs kilomètres avant de disparaître sous des formes sableuses plus simples et peu élevées, avec quelques rares affleurements rocheux. Puis commença une vaste pénéplaine où pointaient de place en place des petits cordons dunaires allongés. Les sables frappaient par leur constante finesse et par leurs couleurs variées et contrastées.

 

Les étapes succédaient aux étapes dans la même endurance monotone. On chargeait les chameaux au point du jour, on marchait jusqu’au moment où le soleil arrivait au dessus de nos têtes, au plus fort de la chaleur, quand la lumière effaçait nos ombres. Alors on déchargeait les bêtes et on les entravait ; on déballait les sacs contenant la nourriture, le nécessaire de feu, les outillages pour la réparation des outres et des sacs ; on dressait les abris pour se procurer un peu d’ombre et se protéger de la chaleur, du vent et chacun se figeait dans l’immobilité ambiante, comme une excroissance maligne à la surface de cet univers de quartz. Et quand le soleil commençait sa déclinaison vers le couchant, on repartait et on marchait le restant du jour jusqu’au premier tiers de la nuit. Alors on faisait halte quel que fût l’endroit où nous étions, et on passait le reste de la nuit jusqu’à l’aurore. Puis commençait une nouvelle étape.

 

 

Une fois, la caravane s’arrêta  dans une cuvette entourée de dunes blanches, allongées et très hautes, surmontées d’ergs vifs clairsemés. Nos ombres nous avaient rejoints rapidement, effacées par le soleil. Les chameaux furent baraqués en file, délestés de leur charge et relevés pour pâturer les buissons awarach qui seront de plus en plus rares sur le trajet ; les bagages restaient en place, tels quels, prêts à être chargés. Les esclaves furent débarrassés de leurs chaînes : le risque d’une tentative d’évasion s’amenuisait à mesure que la caravane avançait dans le Grand Désert, pays sans repères et sans eau, pays des égarés et des morts de soif. Les caravaniers se mirent à l’ombre des acacias pour manger un peu de viande séchée, et se reposer pendant que les esclaves surveillaient les chameaux ou massaient leurs maîtres étendus à l’ombre sur le sable. Un marchand, qui avait fait une chute de chameau pendant le trajet, s’était couché sur le dos au soleil et se faisait enterrer par son esclave dans le sable chaud, pour calmer les douleurs de ses muscles et de ses os. L’harmattan fouettait les visages, brûlant les yeux et gerçant les lèvres.

 

J’étais resté au soleil, enfouissant mes bras dans le sable pour cicatriser les blessures ouvertes laissées par la corde. La chaleur immobile avait tissé sa toile de lumière, figeant les êtres dans leurs ombres minuscules. Quelques chameaux avaient maintenant  baraqué à leur propre ombre, face au soleil, suivant l’instinct immémorial de leur espèce. «Comment cet univers qui a vu naître tant de créatures, a-t-il tout perdu pour ne conserver que ces quelques hommes et leurs bêtes ? Il n’est pas possible que l’homme, cet être injuste et corrompu soit meilleur que toutes ces créatures auxquelles il a survécu. Comment Dieu a-t-il pu le vouloir ainsi ? »  J’avais beau tourner et retourner mes bras dans le quartz incandescent, fermer mes yeux, en laissant baigner mon esprit dans l’univers violet et visqueux de la substance sans forme, je n’arrivais pas à trouver de justification à la persistance de l’humain. Ces dunes de sable blanc immaculé, baignées de lumière, seraient infiniment vraies et belles n’eût été la pollution humaine… L’appel sempiternel à la prière résonna entre les dunes. Les hommes s’oignirent le visage et les mains avec le sable puis, tournés vers l’Est, s’alignèrent derrière l’un d’entre eux dont ils répétaient les paroles et imitaient les gestes. Je les accompagnai avec un profond sentiment d’absurde. «Pourquoi cette égalité dans la prière, et pas dans la vie ? Pourquoi appliquer les préceptes formels de la religion et ignorer ses fondements en vivant dans le mal et l’injustice ? »…

 

 

Une idée de plus en plus nette germait dans mon esprit : il n’était plus question d’aller jusqu’à Sijilmassa ; il fallait échapper au maître à la première occasion. Mais comment quitter la caravane sans mourir de soif, dans ce redoutable désert ? Absorbé dans mes réflexions, je marchai la tête baissée, quand je trébuchai sur une butte d’alfa dérangeant un couple de zorilles du même pelage noir et blanc. L’un des carnassiers se précipita sur moi et il fallut l’intervention de plusieurs hommes armés de bâtons pour le décourager. L’autre attaqua un chameau aux pattes arrières ; fou de peur, le chameau blatérait et courait en ruant pour lui échapper. Des hommes couraient à ses côtés en essayant de le calmer : « Houki !, Houki ! Kkkkk ! kkkk ! karkar ! karkar ! » ; ils tentaient de l’attraper par le cou et par les pattes avant… Des lézards argentés très rapides apparaissaient et disparaissaient autour des mottes de graminées.

 

Un vent de feu s’était mis à souffler qui nous obligea à faire halte au milieu de l’étape. Les outres s’étaient asséchées ; l’eau qu’elles contenaient s’était complètement évaporée sous la chaleur du vent. Les hommes assoiffés se retournèrent contre les bêtes et deux chameaux furent tués. On enleva leurs panses pour y introduire des tortillons de paille, refoulant vers les parois les matières encore solides et rassemblant le liquide dans le petit puisard ainsi constitué. Puis, chaque panse fut percée d’un trou au centre et son liquide recueilli dans une outre. Chacun but quelques gorgées de ce liquide nauséabond, qui tout de  même nous sauva.

 

Le guide parlait d’un puits qui pourrait être atteint le lendemain dans la matinée si la caravane marchait toute la nuit. Dans tous les cas, le reste de la journée était perdu ; la soif nous interdisait de repartir avant le coucher du soleil. Les esclaves creusèrent des trous et chacun s’enterra, attendant la nuit. L’après-midi sournoise coulait lentement comme dans un sablier. A l’horizon, de longues dunes mortes et arrondies séparaient une série de vallonnements allongés et parallèles. De petits chaînons de dunes vives s’étiraient sur les sommets suivant les remous du vent sur les versants sud, murailles éclatantes de blancheur sur le fond rougeâtre des massifs de sable, donnant à chaque pli une allure imposante que la perspective renforçait encore en la prolongeant à l’infini vers l’Ouest. Une harde d’Addax passa, mais personne ne songea à inquiéter les antilopes qui grattaient du pied pour déterrer les racines du Zenoun amer et aqueux. Près de moi, un sirli bi fascié piochait une momie de sauterelle…

 

 

Dans le désert, j’avais acquis un sens  de l’observation extraordinaire, je pouvais voir dans ses moindres détails le plus petit grain de sable.  J’assistais souvent aux péripéties des drames ignorés de l’infiniment petit, devenu grand à mes yeux. Comme par exemple, ce drame qui mit en scène la guêpe, sa proie, l’asilide et le chameau : la guêpe solitaire avait presque tué sa proie qu’elle maintenait encore au bout de son aiguillon bien affûté, rayé jaune et noir. Quand elle la sentit complètement raide, elle lui coupa la tête, les pattes et les ailes avant de commencer à la traîner vers ses larves. Elle était déjà sur le seuil de son nid souterrain, quand l’asilide hématophage lui tomba sur le dos en lui enfonçant sa trompe empoisonnée dans la molle région cervicale. Il la prit entre ses longues griffes noires, en la maintenant suffisamment éloignée de son propre corps, pendant le temps très bref qui lui était nécessaire pour la paralyser. Il sirotait encore le sang de la guêpe, quand il sentit fondre sur lui, venant de très haut, une énorme masse sombre qui rapidement couvrit tout le ciel. A peine l’asilide avait-il eu le temps de lever son front triangulaire, profondément enfoncé entre les yeux, qu’une masse d’apocalypse l’écrasa en l’enfonçant profondément dans le sable. Prédateurs et proies venaient d’être enfouis dans une même fosse, au hasard de la marche d’un des chameaux de la caravane… Quand à l’horizon, en chute légère, plongea la boule rouge feu, les hommes sortirent de leurs trous, chargèrent rapidement les bêtes, formèrent la cordée et s’ébranlèrent pour une longue marche de nuit.

 

Aux premières lueurs, le guide se mit à crier : « Ghallawiya ! Ghallawiya ! » et les caravaniers se passèrent la nouvelle en précisant qu’il s’agissait de la montagne au pied de laquelle se trouvait le point d’eau. La journée se passa autour du puits à se désaltérer, à faire boire et reboire les chameaux, à remplir les outres et laver les hardes. Vers le midi, tout fut prêt pour le départ, mais le guide préféra passer la nuit pour, le matin, faire boire les bêtes une fois encore. Cette nuit-là, une voix ne cessa de me tourmenter : «Si tu contestes ton destin, fuis les hommes, va dans le désert et attends un signe de Dieu… » Je décidai de suivre sa maxime et restai sans dormir, les étoiles plein mes yeux. Un quartier de lune éclairait faiblement le camp en désordre.

 

Autour de moi, les visages avaient tous pris la couleur du sommeil. Je me levai et glissai furtivement entre les demi-charges alignées, à la recherche d’une provision à emporter. Je tombai sur un petit sac en toile semblable à ceux où l’on mettait habituellement la viande séchée. Je vérifiai au toucher avant de l’emporter ainsi qu’une bonne outre à moitié pleine et, quittant précipitamment le camp endormi, je courus en direction de la montagne, glissant comme un fennec sur les sables du baten très venté. Au matin, mes traces, peu profondes d’ailleurs, seront déjà complètement effacées, décourageant toute tentative de recherche ; et je pourrai commencer ma retraite au sommet de la montagne, sans risque d’être dérangé.

 

 

Fin

2. L’islam et la question de l’esclavage.

 

Allah a révélé l’Islam pour sauver le genre humain des ténèbres de l’ignorance et de l’injustice. Dès lors on est en droit de se demander pourquoi cette religion n’a pas été plus radicale dans sa solution préconisée pour résoudre la question de l’esclavage.

 

A son avènement, l’Islam a eu à faire face aux réalités amères de la société humaine d’alors. L’esclavage a constitué l’une des plus amères de ces réalités. Il n’était pas pratiqué par les Arabes seuls, mais par les Perses, les Grecques, les romains et par tous les peuples de la Terre. La nouvelle religion pouvait, soit s’occuper à éradiquer totalement cette pratique, au prix d’efforts colossaux qui ne pouvaient qu’engendrer une guerre des classes destructrice et conduire à délaisser la résolution d’autres maux sociaux, soit opter pour une solution progressive, qui ménage les croyances en vigueur et instaure de nouveaux rapports de fraternité islamique entre les maîtres et les esclaves. L’Islam a choisi d’adopter cette dernière démarche. L’islam parvint ainsi à faire des maisons des maîtres de véritables écoles pour les esclaves introduits dans la société islamique à la suite des conflits et dont plusieurs sont parvenus à se hisser au sommet de la pyramide sociale, grâce à cette éducation dispensée par les maîtres. Ce qui prouve, s’il en était besoin, la justesse de la démarche de l’Islam.

 

 

Il faut se rappeler que l’esclavage a été nourri au sein de la Jahiliya, la société antéislamique, que l’Islam avait pour mission de moraliser :

لخص الرسول صلى الله عليه وسلم مهمة رسالته بقوله:

»إنما بعثت لأتمم مكارم الأخلاق «.وقال عز وجل :* وَلا تَسْتَوِي الْحَسَنَةُ وَلا السَّيِّئَةُ ادْفَعْ بِالَّتِي هِيَ أَحْسَنُ فَإِذَا الَّذِي بَيْنَكَ وَبَيْنَهُ عَدَاوَةٌ كَأَنَّهُ وَلِيٌّ حَمِيمٌ * وَمَا يُلَقَّاهَا إِلَّا الَّذِينَ صَبَرُوا وَمَا يُلَقَّاهَا إِلَّا ذُو حَظٍّ عَظِيمٍ*.

L’esclavage était l’une des nombreuses tares que cultivait la Jahiliya et contre lesquelles l’Islam s’était érigé, non pas de manière brutale et maladroite, mais de façon raisonnée et efficace :

 ادْعُ إِلَى سَبِيلِ رَبِّكَ بِالْحِكْمَةِ وَالْمَوْعِظَةِ الْحَسَنَةِ وَجَادِلْهُمْ بِالَّتِي هِيَ أَحْسَنُ إِنَّ رَبَّكَ هُوَ أَعْلَمُ بِمَنْ ضَلَّ عَنْ سَبِيلِهِ وَهُوَ أَعْلَمُ بِالْمُهْتَدِينَ (125) وَإِنْ عَاقَبْتُمْ فَعَاقِبُوا بِمِثْلِ مَا عُوقِبْتُمْ بِهِ وَلَئِنْ صَبَرْتُمْ لَهُوَ خَيْرٌ لِلصَّابِرِينَ (126) وَاصْبِرْ وَمَا صَبْرُكَ إِلَّا بِاللَّهِ وَلَا تَحْزَنْ عَلَيْهِمْ وَلَا تَكُ فِي ضَيْقٍ مِمَّا يَمْكُرُونَ (127) إِنَّ اللَّهَ مَعَ الَّذِينَ اتَّقَوْا وَالَّذِينَ هُمْ مُحْسِنُونَ (128) [سورة النحل : 125: 128]  يعني من احتاج إلى مناظرة وجدال، فليكن بالوجه الحسن، برفق ولين وحسن خطاب.

Pour éradiquer l’esclavage, l’Islam a choisi d’éduquer les maîtres en les incitants à libérer les esclaves, pour que le problème trouve une solution progressive et non coercitive, qui préserve les équilibres sociaux et économiques et évite un chaos social inutile.

 

Partant de son principe de liberté individuelle, l’Islam exhorte les musulmans à la libération de leurs esclaves. D’un coté, il mentionne le mérite et la rétribution liés à la libération des esclaves, d’un autre coté il considère cette action comme une pénitence qui efface les péchés commis. Par ces deux voies l’Islam œuvre à libérer un maximum d’esclaves et beaucoup ont effectivement recouvré leur liberté par l’une ou l’autre de ces voies.

 

Après l’avènement de l’Islam, l’esclavage a surtout concerné les combattants infidèles vaincus qui n’ont pas accepté d’embrasser la foi. A l’issue de la guerre contre ceux-là, l’esclavage imposé à leurs femmes et à leurs enfants constituait une forme d’éducation qui visait leur intégration à la société islamique et assurait leur cohabitation avec les musulmans dans des conditions bien définies qui garantissaient leurs droits et leur permettaient de s’intégrer dans la société et d’acquérir les préceptes de la religion. Les conditions de leur affranchissement, définies avec une grande précision, leur assuraient une libération rapide. Cela ressort de la manière avec laquelle le Prophète (PSL) et ceux de sa maison traitaient leurs esclaves, qu’ils veillaient à éduquer et à affranchir.

 

L’Islam en tant que religion divine propose des solutions souples à tous les problèmes sociaux. Ces solutions sont conçues pour écarter des groupes humains les dangers inhérents aux bouleversements et aux changements brutaux. C’est de cette façon qu’il a fait face aux problèmes et aux difficultés qu’il a hérité de la jahiliya, l’époque de l’ignorance et de la mécréance, en dénonçant toutes les tares et en traçant la voie pour parvenir à ses nobles objectifs, sans pour autant faire table rase des valeurs de cette société.

 

Source : Adrar-info.net (Le 1 décembre 2014)

 

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