Nouadhibou : Echec et mat des candidats à l’immigration

(Archives. Crédit photo : Cimade)

Expulsé de l’Italie en 2006, pour séjour illégal, MD, jeune malien tente depuis lors de regagner la Grande Botte, sans succès. Poussé par le sentiment d’échec et de culpabilité, il a quitté depuis 2008 son pays natal pour venir s’échouer sur les cotes funestes et dangereuses de la ville de Nouadhibou.

Son rêve, foulé de nouveau, les rues de Milan. Ils sont sénégalais, maliens, guinéens, ivoiriens, ghanéens, nigérians à errer sans succès dans les rues de Nouadhibou.

Ils ont le même rêve, la même ambition : rejoindre les lumières tamisées des grandes villes occidentales. Mais, derrière cette lueur d’espoir, se cache deux autres obstacles, les lames de la mer et la surveillance accrue des gardes cotes mauritaniennes.
Rome, Venise, Milan, Paris, Madrid, les grandes villes Européennes continuent de faire rêver les jeunes africains. Porte ouverte de l’immigration clandestine, la ville de Nouadhibou est devenue depuis des années un point de départ d’émigrants africains tentant de rejoindre l’Europe. Situé à plus de 400 km de la capitale, Nouakchott, la ville de Nouadhibou est la capitale économique de la Mauritanie. Frontalière avec le Maroc et le Sahara Occidentale, la ville attire dans ses antres des milliers d’immigrés, à la recherche de lendemains meilleurs. Une route directe relie la ville à Dakhla et Layoune, deux villes marocaines situées sur la cote atlantique. Situé à vol d’oiseau des iles canaries (moins de1000 km) et à cheval entre l’Europe et le Maghreb, la situation géographique de la ville, a séduit depuis quelques années, un paria, de l’espace Schengen, MD, un malien, d’une trentaine d’année. Expulsé de l’Italie depuis 2006, il sait aujourd’hui, qu’il a un mince espoir de rejoindre son frère en Italie. Hilare, le regard hagard, il nous raconte sa mésaventure « j’ai rejoins l’Italie en 2006, via la France. J’avais un visa court séjour, alors pour éviter d’être refoulé par les autorités françaises, j’ai regagné l’Italie, une semaine après mon arrivée en France. Je suis resté une semaine en Milan, avant d’aller vivre à Brescia, chez un parent. Sans papier, je suis resté des mois sans sortir de l’appartement, par peur d’être arrêté par les « carabinieris ». Mon parent me trouva par la suite de faux documents de séjour, pour me permettre de travailler et de gagner ma vie. Macon de métier, j’avais réussi à décrocher un boulot dans une pizzeria, comme plongeur, la nuit. Avec le peu que je gagnais, j’envoyais chaque fin du mois un peu d’argent à ma famille »

« Milan, la ville de mes déboires »

Pris de remords, il continue « je suis resté à Brescia jusqu’à novembre 2008, date à laquelle, mon frère s’est séparé de son épouse, une italienne, originaire de la Sardaigna. Mon frère tenait coute que coute, à ce que je vienne m’installer à Milan, dans son appartement. Le 13 décembre 2008, je décide de quitter la ville multiculturelle de Brescia pour m’installer dans la capitale mondiale de la mode, Milan. Et c’est là où commencent mes déboires. Sans papiers, sans travail, j’étais pris en charge par mon frère. »
Perdu dans ses pensées, il continue « un jour, je décide de connaitre la ville. Sans arrières pensées, j’ai enfilé mon manteau pour me protéger du froid et quelques heures après, j’étais dans les rues de Milan. J’ai tournoyé des heures, dans le but de chercher du travail, sans succès. C’est au retour que je suis tombé sur une rafle de la police. Emprisonné quelques jours, je fus renvoyé devant un juge d’instruction qui signa mon autorisation d’expulsion. Mon frère ne pouvait rien faire pour me sortir de cette étreinte et finalement les autorités italiennes me renvoyèrent vers mon pays d’origine. » Crispé, déçu, il tonne « je suis rentré à Bamako, plus pauvre qu’avant mon départ. Je sais que je ne peux plus obtenir le visa, car je suis fiché, c’est pourquoi, je tente de retourner en Italie clandestinement. » dira-t-il.

« Ils peuvent nous fermer leur frontière, après avoir spoliés nos biens et réduits nos ancêtres en esclavage pendant plus de 4 siècles »
Ville économique, Nouadhibou attire la main d’œuvre étrangère. Ils sont mâcons, peintres, pêcheurs, menuisiers à chercher leur pitance quotidienne dans les rues de Nouakchott. Certains y vivent depuis des années avec femmes et enfants. Ils sont sénégalais, maliens, gambiens, guinéens, Ghanéens, nigérians… On y rencontre aussi des chinois, des russes, des espagnols, des français italiens..
Les cotes de la Mauritanie sont réputées être les plus poissonneuses du monde. Le port de Nouadhibou accueille tous les jours des centaines de visiteurs et des dizaines de bateaux, battant pavillon européen. Dans cette ruche énorme, les pirogues et les bateaux viennent y débarquer tous les jours, leurs prises. Les accords signés avec l’UE en matière de pêche, a boosté les activités économiques de la ville.
Brahim, jeune pêcheur de 25 ans, a quitté sa ville natal, Atar (350km au nord-ouest de Nouakchott) pour chercher du travail à Nouadhibou. Son ambition, gagner de l’argent et ouvrir son commerce. Aller en Europe et vivre dans la clandestinité n’est pas son rêve « l’Europe ne m’intéresse pas, je préfère vivre prés de mes parents, que d’aller affronter la mer. En plus même si tu réussis à atteindre les iles canaries, il ya les gardes côtes espagnoles qui vont t’emmerder après. D’après les informations, leur centre de rétention est beaucoup plus horrible que le centre de « Guantamo ». Même si tu réussis à atteindre les autres villes européennes, il ya le froid et la barrière des langues et des cultures », dira-t-il
Même son de cloche pour IS, un jeune pullar qui a quitté sa région natale, le Brakna(350km au sud-ouest de Nouakchott) pour chercher du travail, à Nouadhibou. Lui comme des milliers d’autres jeunes, travaillent dans la plus grande société minière du pays, la SNIM. Un géant des mines qui exportent tous les jours des milliers de tonne de fer vers l’Europe. « Pourquoi risquer sa vie en Europe, la Mauritanie est un pays particulièrement riche. Nous avons le pétrole, l’or, le diamant, le fer…. «
Pour Malick, vendeur d’ailerons de requins que nous avons trouvé sur la baie de Nouadhibou, lieu de départ des pirogues vers les iles canaries, le flux migratoire est causé par les politiques « racistes »des pays de l’UE qui veulent fermer leurs frontières aux africains « ils peuvent nous fermer leur frontière, après avoir spoliés nos biens et réduits nos ancêtres en esclavage pendant plus de 4 siècles, sans parler de leur colonisation barbare », s’offusque-t-il.
En face de lui, MD, le jeune malien scrute l’horizon, il sait qu’il lui faudrait beaucoup de baraka pour quitter cette ville. Pour y arriver, il sait qu’il doit déjouer les pièges des chasseurs de prime (les gardes cotes), savoir renifler l’odeur espiègle des faux passeurs qui sont dans tous les coins et recoins de l’ancien Port Etienne (Nouadhibou)

50000 immigrés, clandestins selon les autorités
Ils sont des milliers d’immigrés à avoir le même rêve. Partagés par le même sentiment de fuir cette pauvreté quotidienne, ils sont prêts à tous les sacrifices pour rejoindre le vieux continent.
Un pari qui sera difficile à réaliser pour MD et les autres clandestins, quand on sait que la ville de Nouadhibou est dotée depuis 2006, d’un centre de rétention pour les migrants en situation irrégulière.
Baptisé « Guantanamo » par les populations, une ancienne école de Nouadhibou, située dans sa banlieue, sert de centre de rétention. Le Centre de rétention est ouvert en 2006 grâce au soutien de l’Espagne dans le cadre de la politique d’externalisation de l’asile menée par l’Union européenne. On y enferme les étrangers soupçonnés d’avoir tenté d’émigrer irrégulièrement, avant de les expulser vers leur pays d’origine
Selon la Croix-Rouge espagnole qui leur porte assistance, 3.533 Ouest-Africains y ont séjourné en 2007, et 3.148 en 2008.
Grace au 10e Fonds européen pour le développement (Fed 2008-2012), financé pour un montant de 8 millions d’euros, l’Europe exige à certains pays du Maghreb, dont la Mauritanie à verrouiller ses frontières. Chaque tête fichée et refoulée vaut des euros. Les gens qui sont détenus dans ce centre ne sont pas tous des candidats à l’immigration. On y retrouve des pêcheurs, des mâcons… de diverses nationalités qui ont été arrêtés pour séjour illégal.
Depuis son ouverture en 2006, le centre est décrié par les Ongs de droits de l’homme mauritanienne qui demande sa fermeture. Selon les défenseurs de droits de l’homme, ce centre a pour but de satisfaire la communauté européenne dans son entêtement à restreindre la liberté de circulation des populations du Sud.
Ce centre de rétention, constitue selon l’Association Mauritanienne des Droits de l’Homme (AMDH), une violation sans précédent des droits de l’homme en général et du droit des migrants en particulier

Selon les autorités sécuritaires, plus de 50000 immigrés sont rentrés clandestinement en Mauritanie au cours de ces dix dernières années.

Le 05 avril 2012, la police de l’immigration a effectué des rafles à Nouadhibou, aboutissant à des centaines d’arrestations. Une opération coup de poing qui selon les informations a été menée dans les maisons, les chantiers et en plein centre ville par les forces de sécurité de la capitale économique. Les travailleurs maliens, sénégalais, guinéens, ivoiriens, gambiens, ghanéens etc… ont fait les frais de ces rafles.
Selon la police d’immigration de la capitale économique « l’arrestation de ces étrangers, s’inscrit dans le cadre d’une campagne visant l’assainissement de la situation des étrangers se trouvant sur le territoire mauritanien ».
Ces étrangers, constitués de ressortissants subsahariens (hommes, femmes et d’enfants) ont été conduits manu militari par la police vers le centre d’accueil de rétention des migrants « clandestins » de Nouadhibou. Ils ont été transférés par la suite dans des bus, direction Nouakchott, en vue de leur rapatriement le vendredi 06 avril, vers leur pays d’origine.

Dialtabé

Source  :  Le Quotidien de Nouakchott le 28/06/2012

Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source : www.kassataya.com

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page
Fermer
Fermer