Quel président pour l’Egypte ?

(Un mur couvert d'affiches de campagne au Caire. Crédit photo : Hasan Jamali / SIPA)

Un islamiste ? Un membre de l’ancien régime ? Les Egyptiens élisent aujourd’hui leur président. De notre correspondant au Caire, Marwane Chahine.

Il semble loin le temps où les manifestants de la place Tahrir chantaient la démocratie, la liberté et la justice sociale. Près d’un an et demi après la révolution égyptienne, le premier tour de l’élection présidentielle, les 23 et 24 mai, est placé sous le signe du désenchantement et du conservatisme politique ou social.

Si, pour la première fois, le scrutin devrait être démocratique et porter un civil au pouvoir, tout laisse à penser que le prochain président de l’Egypte sera soit un membre de l’ancien régime soit un islamiste. Rien n’indique, en revanche, quelle sera sa marge de manœuvre : faute de consensus politique, le pays vit toujours sans Constitution, et les prérogatives présidentielles restent indéfinies. Les Egyptiens ne savent donc pas encore s’ils vont élire un homme fort ou un président fantoche.

Un « ex » du régime Moubarak favori

Crédité de 20 à 40% des intentions de vote dans les sondages, celui qui fut secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa, 75 ans, est donné favori. Mais avant d’être ce diplomate consensuel apprécié de la communauté internationale, l’homme a été pendant dix ans le fidèle ministre des Affaires étrangères de Hosni Moubarak.

Et, s’il a clairement pris ses distances avec cette époque (1991-2001), nombreux sont ceux qui le soupçonnent de maintenir des liens avec les anciens du Parti national démocratique (PND), de l’ex-président, et d’être en sous-main l’homme des militaires, celui qui défendra au mieux leurs intérêts économiques, une fois que le Conseil suprême des Forces armées (CSFA) aura quitté le pouvoir.

Un dissident des Frères musulmans pour challenger

Face à lui, Abdel Moneim Aboul Foutouh fait figure de challenger. Ce dissident des Frères musulmans, connu pour ses positions libérales, son engagement révolutionnaire et sa critique sans relâche de l’armée au pouvoir, a réussi sa campagne. Au point d’éclipser le candidat de la confrérie, l’austère Mohamed Morsi, qui aura sans doute du mal à atteindre le second tour malgré l’assise territoriale des Frères.

Plusieurs membres de la confrérie se sont ralliés à Aboul Foutouh au cours de la campagne. Son pari est audacieux : rassembler toutes les forces révolutionnaires, des libéraux aux salafistes. Ces derniers lui ont publiquement apporté leur soutien. Sauf que le grand écart idéologique semble difficile à tenir : au fil de la campagne, le discours de l’islamiste modéré, parfois décrit comme « l’Erdogan égyptien », en référence au Premier ministre turc, n’a cessé de se durcir au point de lui aliéner certains libéraux.

Vendredi, au Caire, pour son dernier meeting, Aboul Foutouh a réuni sur une même tribune Wael Ghonim et Nader Bakkar. Le premier, cadre chez Google, est considéré comme l’un des initiateurs de la révolution égyptienne pour avoir créé la page Facebook où a été lancé l’appel à la grande manifestation du 25 janvier 2011.

Le deuxième est le jeune et dynamique porte-parole du parti salafiste Al-Nour, fondé au lendemain de la révolution. Au sein d’une coalition islamiste, Al-Nour a réuni près de 25% des voix aux législatives de cet hiver et s’est imposé comme une des forces majeures de la scène politique égyptienne.

Pourquoi les salafistes ont-ils opté pour l’islamiste modéré plutôt que pour le candidat des Frères, plus conservateur ? Nader Bakkar évoque l’idée d’un « consensus national avec des exigences minimales du point de vue de l’islamisme ». Mais le calcul politique n’est pas étranger à ce choix des salafistes, qui trouvent là une nouvelle occasion d’affaiblir les Frères musulmans et de prouver que ceux-ci n’ont pas l’apanage de l’islamisme.

La surprise Ahmed Chafik ?

Troisième homme et possible surprise de cette élection, Ahmed Chafik, qui ne cesse de grimper dans les études d’opinion. Cet ancien de l’ère Moubarak a été général avant de devenir ministre de l’Aviation, puis éphémère Premier ministre du raïs. Poursuivi pour corruption, bête noire des révolutionnaires, il est néanmoins très apprécié chez les coptes, qui redoutent une victoire islamiste.

Les révolutionnaires en ordre dispersé

Quant aux révolutionnaires, c’est en ordre dispersé qu’ils abordent ce premier tour. Des quatre candidats en lice, le nassérien Hamdine Sabahi est le mieux placé mais ne devrait pas dépasser 10%. Ibrahim, la petite trentaine, reste néanmoins convaincu que l’avenir joue pour eux, qui ont jusque-là refusé tout compromis avec les islamistes et les militaires. Eux qui, désormais conscients de n’être qu’une élite marginale, viennent de créer un parti autour du diplomate Mohamed ElBaradei. « La révolution française a mis un siècle pour triompher, on ne peut pas tout changer en un an », sourit Ibrahim, qui sait déjà qu’il s’abstiendra le 16 juin pour le second tour.

Marwan Chahine

Source  :  Le nouvel Observateur le 23/05/2012

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