Avomm : interview de Monsieur Hamdou Rabby SY, porte-parole de l’AVOMM

AVOMM : Depuis que vous êtes porte-parole de l’AVOMM vous ne vous êtes pas exprimé sur les changements intervenus au sein de votre ONG, est-ce par stratégie?

Hamdou Rabby Sy : J’ai voulu attendre que le bureau soit mis en place et que nous mettions en œuvre un programme de travail et un calendrier des activités comme il est de règle à Avomm depuis quelques années. Je dois dire aussi qu’il fallait un temps de réflexion et d’échanges internes pour faire connaissance et mutualiser nos expériences, nos perspectives et déterminer par quel angle nous voulions annoncer la couleur de ce bureau dont le credo est la continuité. Ce qui mérite un temps d’attente et une conscience forte des acquis et la nécessité d’aller de l’avant dans un contexte politique très difficile. La grande nouveauté, c’est le fait qu’une femme soit à la tête de l’association. Au-delà du symbole, c’est la reconnaissance de la personnalité et de la détermination de notre jeune et dynamique femme présidente que les Mauritaniens vont apprendre à connaître.

AVOMM : Pourquoi avoir choisi de militer à l’AVOMM, vous qui êtes un grand militant politique?

Hamdou Rabby Sy : Je dois dire que ma présence à AVOMM fut d’abord une réponse à l’invitation par confiance et par amitié qui m’avait été faite par l’ancien président Ousmane Abdoul SARR d’être conseiller. La nouvelle présidente comme les autres membres du bureau ont souhaité que je puisse faire partie du bureau. J’ai accepté, après réflexion, la proposition de faire partie du bureau avec les missions qui me sont confiées. L’invitation amicale a déterminé mon choix après quelques années de partage, de présence active et engagée auprès de ces hommes et femmes qui sont convaincus du sens du combat que nous menons contre le racisme, l’esclavage, l’impunité et pour l’exigence de justice et du devoir de mémoire.

Il faut plutôt dire un militant et non « un grand militant » dans la mesure où l’expérience militante que j’ai vécue et portée ne semble pas avoir convaincu mes anciens camarades. Ensuite, très sincèrement la Mauritanie compte des militants de très grande qualité, mais que les années de dictature, de répression et de marginalisation ont éclipsés du fait du jeu féroce du système et de son opacité. Les dirigeants mauritaniens ont entretenu des pratiques de mépris et d’exclusion de l’espace public et institutionnel ces hommes et femmes justes et déterminés dans le refus de l’injustice et de l’oppression. De ce fait, les autorités de l’État, par des stratégies sophistiquées, des pratiques d’humiliation et d’appauvrissement ont mis sous tutelle bon nombre de leaders dans une forme de dépendance confisquant ainsi toute prise d’initiative et de probité indispensables à la stature de militants porteurs des espoirs des victimes et des opprimés. A mon niveau, j’essaie d’apporter mes contributions par les idées, par un militantisme rigoureux, éthique et humaniste. Ce que les Mauritaniens ont du mal à apprécier parce que parfois, les victimes et les opprimés oublient l’essentiel et s’attachent à des querelles de personnes et à des attaques mesquines. Sans prétendre au statut de « grand militant », j’aspire et tente de m’inscrire dans le sens d’une pratique politique fondée sur la vertu, le sacrifice et le dépassement de soi.

AVOMM : Pouvez-vous nous dire quelle est votre vision de l’avenir politique de la Mauritanie, vous le porte-parole de l’AVOMM ?

Hamdou Rabby Sy : La question de l’avenir politique de la Mauritanie est une préoccupation récurrente depuis les indépendances au regard de la volonté politique et idéologique officielle d’homogénéisation du pays par la mise en place d’un système qui gouverne exclusivement pour une seule composante au détriment de la majorité noire (Africains noirs et Haratines). De Moctar Ould Daddah à Ould Abdoul Aziz, c’est le même principe qui fonde et oriente le système politique mauritanien. Tant que le tribalisme constituera la sève nourricière des pratiques de l’État mauritanien, le racisme et l’esclavage seront des vecteurs nocifs de la logique institutionnelle et de gouvernance du pays. En conséquence l’avenir politique de notre pays est sombre. Malgré son évolution promotionnelle dans le système sanguinaire et raciste du criminel Ould Taya, Aziz a bénéficié de la confiance des populations noires, mais il a vite trahi parce qu’il a montré son vrai visage. Le président Ould Abdoul Aziz avait une chance historique s’il avait le courage politique d’amorcer un virage patriotique dans le sens noble du terme.
En quoi devrait consister ce virage?

-Rompre avec les pratiques anciennes de marginalisation, d’exclusion et d’humiliation des cadres de la communauté noire.

-S’engager résolument dans une politique de développement, de modernisation du pays par des actions concrètes.

-Inscrire l’action du gouvernement dans un programme de construction des bases du développement et de la prospérité: la santé, l’école, la lutte contre la pauvreté.

-Avoir le sens des responsabilités et du mouvement de l’histoire en rompant avec cette logique politique ignoble que représentent le tribalisme, le régionalisme, le racisme et l’esclavage.

Il ne s’agit pas de slogans de campagne, mais de volonté pratique et de générosité en acte et non de discours de séduction dont l’intention mensongère est déjà connue de l’acteur lui-même. Ne plus se mentir et se résoudre à une politique de vérité et d’humanité, celle de la justice, de l’égalité et de la solidarité. Mais Aziz a commencé par un sentimentalisme de compassion, l’exemple de la prière de Kaédi, qui s’est révélée hypocrite. Comment croire sincèrement à cette prière alors que les rapatriés sont mis dans des conditions misérables, inhumaines au point de regretter leur retour dans leur pays où ils sont redevenus à nouveau des réfugiés? C’est dire que Ould Abdoul Aziz est un homme qui manque de courage politique et qui poursuit le cynisme barbare et cruel de son prédécesseur Ould Taya. Il est clair que l’avenir politique de la Mauritanie n’est pas encourageant quand on fait le bilan des décisions irréfléchies et démagogiques du président mauritanien. Il faut un printemps mauritanien à l’image du « printemps arabe »; il n’y a aucune autre perspective de changement et de mutation dans ce pays, l’un des plus arriérés et les plus archaïques au monde.

AVOMM : Quelle appréciation faites-vous du mouvement Touche pas à ma Nationalité ?

Hamdou Rabby Sy : Le mouvement Touche pas à ma Nationalité a redonné un souffle au combat de l’opposition politique qui semblait être en perte de vitesse. Mais, ces jeunes militants ont besoin d’encadrement et de conseils pour éviter de tomber dans le péché de jeunesse, à savoir une surestimation de leurs capacités à poursuivre le combat en ratissant large. Il me semble important au vu du succès qu’ils ont eu et des sympathies réelles et nombreuses dont ils ont bénéficié, ils doivent se concentrer jusqu’au bout à leur objectif. Ces jeunes ont fait preuve de courage, de détermination qu’il faut saluer et témoigner de l’élan qu’ils ont ainsi redonné à l’opposition politique.

AVOMM : D’aucuns disent que le passif humanitaire, cheval de bataille de l’AVOMM est réglé, est ce votre sentiment ?

Hamdou Rabby Sy : Le mensonge a toujours prévalu dans la politique de nos dirigeants. Ould Abdoul Aziz croit beaucoup aux petits gestes parce qu’il lui manque le sens de la grandeur en politique, surtout après une période aussi sombre de l’histoire politique de notre pays. Le discours officiel qui consiste à rendre opérationnel le déni de la réalité ne peut effacer le poids des faits et les marqueurs indélébiles d’une machine de guerre qui n’a pas fini de faire des victimes. Ould Abdoul Aziz a fait des victimes, la mort du jeune Mangame à Maghama constitue une preuve que le président mauritanien est un adepte de la politique de la mise à mort. Partant, il est faux de dire que le passif humanitaire est réglé. Je dirai qu’il y a eu des gestes timides qui ne représentent rien par rapport à l’ampleur des crimes, de l’expropriation, de la confiscation des biens et des richesses des victimes des années de terreur de 1986 à 1992. Les dirigeants mauritaniens sont habiles dès lors qu’il s’agit de camoufler la vérité, de manipuler l’opinion occidentale. C’est pourquoi, même l’Afrique noire n’est pas très informée du fonctionnement raciste et esclavagiste du système politique mauritanien. Aziz ne va pas résoudre le problème du passif humanitaire, qui n’est rien d’autre qu’un génocide perpétré contre la composante africaine noire mauritanienne.

AVOMM : Vous avez été le représentant de l’AJD en France et porte-parole du Forum de l’Opposition Mauritanienne en Europe, au moment où on parle de dialogue politique en Mauritanie, les mouvements politiques et autres ONG en exil, ne sont-ils pas entrain de mener un combat d’arrière garde ?

Hamdou Rabby Sy : Dans le contexte de la mobilisation contre l’opération de recensement raciste menée unilatéralement et injustement, le dialogue politique est une forme de diversion qui n’a rien donné. Il y a un moment où il faut savoir ce qu’on veut. La situation de la Mauritanie, depuis les crimes commis par le régime de Ould Taya est devenue exceptionnelle du fait encore une fois de la tragédie de la communauté noire. Il n’y a eu aucun effort significatif, ne serait-ce que, par des gestes symboliques de la part des autorités au sommet de l’État en faveur de l’apaisement des tensions, de la souffrance vécue par la communauté noire. Il y a une forme de banalisation qui ne dit pas son nom par le fait que tout est fait pour ne pas traiter de ce problème prioritaire. Les procédures, les commissions et le calendrier relèvent du détail au regard de l’arrogance et du mépris avec lesquels Ould Abdoul Aziz traite des questions les plus fondamentales qui sont des questions de vie et de mort de citoyens qui assistent impuissants à leur exclusion au quotidien. C’est pourquoi le dialogue politique me rappelle en d’autres temps un certain dialogue qui fut « processuel ».

Par principe je ne suis pas opposé au dialogue. Vous savez que la philosophie s’est développée dans le dialogue pratiqué par Socrate. Le dialogue comme modalité d’échange et de confrontation des points de vue différents permet de faire jaillir des éclairages, de faire bouger les lignes et de parvenir ainsi à une position collectivement partagée. L’habitude du dialogue permet de faire reculer les points de vue sectaires et étroits. Le sectarisme et l’étroitesse d’esprit constituent l’état d’esprit dominant des dirigeants et des principaux acteurs du camp dominant. Je suis convaincu que sans la mobilisation, la veille et la vigilance de la diaspora, l’opposition politique à l’intérieur du pays serait définitivement étouffée.
Malgré les dissensions et les dispersions, la présence des organisations politiques et des associations de la diaspora joue un rôle d’avant garde décisif.

AVOMM : Où en êtes-vous avec la plainte contre Taya ?

Hamdou Rabby Sy : Nous avons effectué un voyage à Bruxelles le samedi 8 octobre 2011 pour faire le point avec Me Marc Libert, l’avocat en charge du dossier de la plainte. En plus de la présentation du nouveau bureau, nous avons largement échangé sur la politique de Ould Abdoul Aziz en pointant ses décisions qui ne vont pas dans le sens du respect des droits de l’homme. Les échanges que nous avons eus avec notre avocat nous ont donné de l’espoir par rapport à l’avancement de la plainte. Nous sommes revenus à Paris vraiment rassurés des perspectives qui s’ouvrent et de l’ampleur que la démarche a prise. Une étape nouvelle est en train d’être franchie et elle sera décisive pour la suite de la plainte et d’autres tortionnaires ne manqueront pas d’être perturbés dans leur sommeil. C’est dire que la plainte avance et que nous avons pleinement espoir à ce qu’un jour Taya fasse l’objet d’un mandat d’arrêt international. Ce jour n’est pas trop loin, même si nous ne sommes pas dans le secret du calendrier judiciaire. Quand le compte à rebours va commencer, c’est une nouvelle ère qui va s’ouvrir dans l’histoire de la criminalité et l’impunité politiques. Ce jour, nous l’attendons avec patience et sérénité. Nous ne sommes pas agités ni excités, nous sommes plutôt inscrits dans la temporalité des convictions et de la détermination jusqu’à ce que la justice soit rendue. J’en profite pour remercier notre camarade BA Idy Yéro, secrétaire général AVOMM Belgique qui nous a toujours réservé un accueil militant, amical et fraternel, y compris dans des circonstances douloureuses.

AVOMM : Quelle est la lutte de l’AVOMM aujourd’hui ?

Hamdou Rabby Sy : Aujourd’hui la lutte de l’AVOMM est celle de la préservation des acquis et de la continuité. Il y a eu des actions concrètes qui ont fait grandir l’AVOMM comme association: la caravane de santé, l’aide matérielle et le soutien aux réfugiés et aux rapatriés, l’attention constante aux veuves et aux orphelins. La présence dans l’espace public de la diaspora en organisant des journées, des débats, et les manifestations. AVOMM a su aussi, dans des conditions difficiles, rencontrer les autorités de l’État avec Sidi Ould Cheich Abdellahi comme avec Ould Abdoul Aziz en présentant les doléances qui reflètent la fidélité à un combat et à une cause. Il est clair qu’AVOMM occupe une place essentielle dans le paysage des organisations et des associations mauritaniennes au point que les demandes qui lui sont adressées vont souvent au-delà de ces missions classiques.

Il faut dire aussi que le nouveau bureau entend se recentrer sur les questions de droits de l’homme et de la plainte sans abandonner la nécessaire sensibilisation de l’opinion nationale et internationale. Suite aux réalisations significatives accomplies par le bureau sortant avec M. Ousmane Abdoul SARR qui a passé le témoin à Mme Rougui DIA, il est nécessaire de poursuivre l’action dans le sens de la tonalité acquise depuis quelques années. Nous nous proposons de lancer un programme ambitieux tout en restant humbles, sans oublier notre ancrage dans la lutte contre l’impunité, les crimes contre l’humanité, l’esclavage et le racisme. La défense des droits humains est un vaste programme dans un pays où il y a eu un génocide dont la reconnaissance a de longues décennies de combat et de travail devant elle.

AVOMM est à la croisée des chemins, mais les hommes, les femmes et les sympathisants de notre association sont déterminés à poursuivre la lutte pour l’avènement d’une société mauritanienne respectueuse de la dignité humaine, de sa diversité et de l’État de droit; de la démocratie et de la liberté. AVOMM agit dans ce sens parce que nous pensons que le peuple mauritanien mérite autre chose que le scénario de la tragédie, de l’intolérance, de l’injustice, de la haine, du racisme, de l’esclavage, de l’intégrisme, du tribalisme et du conservatisme.

AVOMM : Avez-vous quelque chose à ajouter ?

Je dois exprimer toute ma reconnaissance à la confiance et au respect que le bureau et les militants de l’association n’ont cessé de manifester à ma modeste personne. J’en appelle aux militants de l’AVOMM et au bureau à persévérer dans la cohésion et dans le respect de sa diversité, des différences et des divergences. La vérité finira par triompher sur le mensonge, la justice sur l’injustice, la liberté sur l’oppression, la fraternité sur le racisme, la citoyenneté sur le tribalisme, la démocratie sur la dictature, le respect de la dignité sur l’humiliation. L’humanité sur la cruauté et la civilisation sur la barbarie.

Merci à toi camarade Mireille pour le travail de qualité que tu accomplis avec beaucoup de générosité et d’engagement pour la cause de l’humanité bafouée en Mauritanie.

Merci Hamdou.

Réalisation de l’entretien : Mireille Hamelin

Source  :  Avomm le 07/11/2011

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