Soixante-dix jours après l’immolation de Bouazizi: La jeunesse arabe invente des noms nouveaux

Mohamed Bouazizi, 26 ans, diplômé chômeur  tunisien de Sidi Bouzid,  reconverti dans le commerce ambulant,  s’immola, le 17 décembre 2011, en réaction à la confiscation de son étal par les autorités. Deux mois après cet incident,  le monde arabe s’était fondamentalement transformé.

 

Deux Raïs ont quitté le pouvoir, sous la contrainte de la rue. L’un, le premier à prendre la fuite, Ben Ali, bénéficia d’un asile à Djeddah, en Arabie Saoudite. L’autre,  Moubarak, se résolut à démissionner, en optant pour une retraite chez lui.

Depuis lors, le sort du monde arabe se négocie, désormais, dans les rues arabes,  entre la jeunesse arabe à travers, justement, les réseaux sociaux virtuels, facebook, twitter et bien d’autres forums conçus pour l’occasion. Les dignitaires arabes, présidents ‘’royalisés’’, roi ‘’déifiés, ont commencé à promettre monts et merveilles à leur peuple. Une série de mesures visant à contenir la colère a été instaurée. Chaque jour, dans une capitale arabe, apporte son lot de réformes, d’augmentations salariales, de sursalaires gracieux, d’élargissements de prisonniers d’opinions, d’effacement de crédits logements, de recrutement, de distribution de terrains, de distribution de poissons et des tas de faveurs et de largesses envers les peuples arabes qui criaient depuis un demi siècle et que personne ne s’est jamais occupé de leurs détresses.
Les dignitaires occidentaux, chantres, en apparence, du modèle démocratique, défenseurs de façade des principes de liberté et de droits humains, ont été pris de court. Ils n’ont rien vu venir, dans l’espace arabe, aussi bien que les roitelets qu’ils ont maintenus, voire installés pour piétiner indéfiniment leur peuple. Les patrons d’Europe et même de l’Amérique n’ont rien vu. Ils n’ont vu, dans ce monde arabe, que des images auxquelles ils se sont habitués. Sarkozy et toute la classe politique française, de droite à gauche, ne voyait qu’une Tunisie stable, prospère. Pour la France officielle, la Tunisie et le peuple tunisien se résumaient aux chaussures griffées de Leila Trabelsi. Pour l’Amérique officielle, l’Egypte et ses 80 millions d’habitants se réduit à la cravate de Gamal Moubarak. La chemise du fiston du raïs égyptien se tient bien, les égyptiens se portent bien. Pour les démocraties occidentales, la Libye se limitait à une tente bédouine que Kadhafi pouvait dresser aux cœurs de leurs capitales.
Des symboles qui émergent
Pour  un Occident, nourri par les messages diplomatiques initiés par des diplomates exhalant les  encens orientaux, le monde arabe se scinde systématiquement en deux : Les méchants et les bons. Les méchants, pour l’occident, sont les islamistes qui sont hors de nuisance parce qu’ils croupissent, en grande partie, dans les prisons. Quant aux bons, ils sont incarnés par  les peuples dociles, asservis par des gouvernants. Lesquels gouvernants sont asservis par  l’Occident. Cette vision  du monde arabe, tant partagée dans le monde occidental, est consolidée par ‘’une légitimité intellectuelle’’ qui revient,  dans une multitude d’ouvrages ‘’d’universitaires occidentaux émérites’’, dans des milliers de revues spécialisées, dans une cascade d’articles et reportages signés par des célèbres journalistes du Nord.
Soixante-dix jours après l’immolation de Bouazizi, le monde n’est plus le même. Le monde occidental se doit de revoir sa grille de lecture sur le monde arabe, jeter dans la poubelle de l’histoire ses livres de référence sur cette partie de la planète.
Soixante-dix jours après l’immolation de Bouazizi, les jeunes du monde arabe deviennent maîtres chez eux. De plus en plus, des symboles émergent. Des places et  des dates font irruption dans l’histoire, le Jasmin et sa Révolution, Sidi Bouzid, (Tunisie) Place Tahrir, (Egypte-Le Caire) Place de la Perle, (Bahraïn- Manama)…etc.
La Mauritanie n’est plus en reste. Des jeunes facebookeurs se sont donné rendez-vous le vendredi, 25 février courant à la place des blocs, à Nouakchott, baptisée désormais, Place de la Liberté. A l’annonce de la révolution de Nouakchott, le pouvoir qui n’a jamais porté grand intérêt aux appels incessants des opposants, des parlementaires, a entrepris, dans l’urgence, dans l’anticipation, des actions à l’adresse des couches déshéritées. Les habitants des quartiers périphériques ont pu bénéficier, ce jour-là, de largesses allant de la distribution du poisson frais à l’octroi des terrains. La générosité subite de Mohamed Ould Abdel Aziz a même profité à une famille sinistrée, victime d’un incendie qui a tué cinq de ses membres. Cette famille a reçu la visite du ministre de l’Intérieur, émissaire du président de la République, qui était porteur non seulement d’un message de condoléances mais aussi d’un montant de deux millions d’ouguiyas en guise de soutien de la part de Mohamed Ould Abdel Aziz.
Si, l’immolation d’un jeune tunisien a enfanté, dans la douleur, des révolutions qui ont endeuillé des familles, détruit des biens immenses, dans le monde arabe, elle a produit également du miracle, en chassant Ben Ali, en destituant Moubarak, en augmentant les salaires des fonctionnaires saoudiens, en offrant du poisson frais, des terrains et de l’argent  à des pauvres familles à Nouakchott.
L’immolation du jeune de la province tunisienne a surtout démonté en pièces la crédibilité  et la vertu de l’Occident libre.

Didi Cheikhna

Source  :  Le Calame le 02/03/2011

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