
Le débat actuellement relancé autour d’une éventuelle modification de la Constitution en vue d’un nouveau mandat connaît une intensification manifeste , sans que l’ on puisse clairement discerner s’il procède d’une dynamique institutionnelle assumée par l’État ou d’initiatives périphériques portées par des acteurs cherchant à inscrire, par anticipation ou par pression, une option qui n’a jamais été formellement actée.
Cette situation n’est pas sans rappeler des séquences antérieures de notre histoire politique récente, marquées par une prolifération d’initiatives informelles appelant à un troisième mandat, lesquelles, malgré leur bruit et leur persistance, n’avaient finalement débouché sur aucune remise en cause de l’ordre constitutionnel établi.
Loin d’être un simple instrument de régulation du jeu politique, la Constitution constitue le pacte fondamental par lequel une société accepte de se soumettre à des règles supérieures à la volonté contingente des gouvernants . Y toucher pour répondre aux impératifs d’un moment , aux calculs d’une conjoncture ou aux inquiétudes d’un pouvoir en fin de cycle revient à substituer la logique de la force à celle de la norme . Or, un État qui s’accoutume à remodeler sa loi fondamentale au gré des hommes et des circonstances se condamne à une instabilité chronique , même lorsqu’il prétend agir au nom de la continuité.
Les coups de force constitutionnels ne sauraient être considérés comme des formes atténuées de la rupture démocratique : ils en constituent l’équivalent fonctionnel. Ils se distinguent des coups d’État militaires par leurs procédés, non par leurs effets. Là où la force armée suspend la Constitution par la violence manifeste, la manipulation juridique la vide de sa substance par une violence plus feutrée, mais tout aussi corrosive. Les victoires arrachées par la fraude électorale relèvent de la même logique, en ce qu’elles visent à produire une légitimité factice en niant le consentement réel des gouvernés.
La quête du maintien au pouvoir par des artifices juridiques, par la mobilisation de ce que l’on désigne commodément comme « l’État profond » ou par l’activation de réseaux clientélistes, ne saurait constituer une option durable. Elle relève d’une recette usée, historiquement disqualifiée, dont les sociétés paient invariablement le coût différé : fragmentation du corps politique, affaissement institutionnel et désacralisation progressive de la norme constitutionnelle.
Toute tentative de contournement de la limitation des mandats — quelles qu’en soient les formes, les dispositifs ou les justifications rhétoriques — fragilise les fondements de la construction étatique. Elle entame la légitimité du pouvoir au moment même où celui-ci croit la consolider. Plus encore, elle érode un consensus national patiemment bâti et compromet les acquis, modestes mais tangibles, réalisés en matière de gouvernance et de stabilisation institutionnelle.
Dans un environnement régional profondément marqué par l’instabilité, la stabilité relative constitue aujourd’hui l’actif stratégique le plus précieux de l’État. Engager le pays dans une dynamique de modification des mandats, c’est fragiliser cet acquis central et risquer de rouvrir le cycle bien connu des incertitudes politiques, avec son cortège de défiance sociale, de replis identitaires et de ralentissement du développement.
Toute atteinte à l’équilibre constitutionnel encadrant la limitation des mandats ouvre mécaniquement la voie aux dérives et affaiblit l’ensemble de l’édifice institutionnel. La préservation de la stabilité de l’État doit primer sur les calculs étroits et les humeurs des gouvernants .
Aucun pays ne peut se permettre, à l’issue de chaque mandat, de rouvrir ce débat sans porter atteinte au principe même de l’État de droit et à l’inviolabilité de la Constitution.
Le débat sur un troisième mandat révèle, en réalité, une pathologie plus profonde de la vie politique nationale : la propension récurrente des élites à ériger le dirigeant en figure providentielle, parfois même contre sa propre parole. Cette personnalisation excessive du pouvoir traduit une défiance structurelle à l’égard des institutions et une difficulté persistante à penser l’État indépendamment des individus qui l’incarnent temporairement.
Cette dérive n’est pas nouvelle. Elle traverse l’histoire politique contemporaine, en dépit des transformations sociales et de l’émergence de nouvelles générations. Il convient dès lors de rappeler avec fermeté qu’il n’existe pas de « sauveur » en politique. Les nations ne se consolident pas par l’exception charismatique, mais par la routinisation vertueuse de la règle.
Dans ce contexte, la prise de parole publique d’un ambassadeur appelant à un troisième mandat sort manifestement du cadre républicain et du devoir de réserve inhérent à la fonction diplomatique. Elle illustre une confusion regrettable des rôles et contribue à banaliser un débat qui devrait demeurer strictement encadré par la loi fondamentale.
L’enjeu est désormais limpide : Mohamed Ould Ghazouani dispose aujourd’hui d’une occasion d’inscrire son nom non parmi les dirigeants ordinaires attachés à la prolongation du pouvoir, mais dans le cercle étroit des hommes d’État qui ont su partir. Achever son dernier mandat et quitter le pouvoir par la grande porte, dans le respect scrupuleux de la Constitution, constituerait non un renoncement, mais une consécration.
Un tel geste, jetterait les bases d’une démocratie stable, d’un État respecté et d’une tradition politique renouvelée où la règle l’emporte enfin sur l’homme. Dans les nations qui se respectent , la véritable grandeur ne réside pas dans la durée du règne, mais dans la capacité à rendre le pouvoir transmissible.
Et c’est peut-être là, paradoxalement, la forme la plus exigeante du courage politique — celle qui consiste à refuser les pièges de l’instant et à se montrer fidèle, jusqu’au bout, à l’esprit de la Constitution.
Mohamed Ould Echriv Echriv
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