Slate – C’est fini. La France est éliminée d’un Mondial de football qui semblait lui tendre les bras. Vous ne trouverez pourtant ici ni analyse tactique ni critique de ce non-match qui laisse aux supporters un petit goût amer. Non, ici nous allons prendre un peu de hauteur pour tenter de parler… football et des subtilités parfois bien obscures des règles qui le régissent.
La séquence n’a pas suscité, dans la cabine des commentateurs de M6, plus d’émoi que cela lors de la retransmission du quart de finale de la Coupe du monde entre l’Espagne et la Belgique, le vendredi 10 juillet. L’issue du match (victoire 2 buts à 1 des Espagnols qui rejoignaient ainsi l’équipe de France en demi-finale) a pourtant concentré une partie des commentaires sur les réseaux sociaux et de la couverture médiatique de cette rencontre sur ce contact du ballon avec le bras de Rodri, ignoré par l’arbitre anglais Michael Oliver et, manifestement, par ses confrères chargés de l’assistance vidéo à l’arbitrage (VAR).
Rappel des faits: un peu plus d’une heure de jeu, les deux équipes sont à égalité (1-1), Aymeric Laporte détourne de la tête un centre belge, le ballon vient percuter l’avant-bras de son coéquipier Rodri en pleine extension dans la surface espagnole et ne parvient donc pas à Romelu Lukaku, en embuscade derrière.
Les lois du jeu de l’International Football Association Board (IFAB), le texte qui grave dans le marbre les règles du football comme on le pratique dans le monde entier, semblent prévoir pour ce cas une faute de main. «Il y a faute si un joueur […] touche le ballon du bras ou de la main: en ayant artificiellement augmenté la surface couverte par son corps, nous dit la loi 12. Il est considéré qu’un joueur a artificiellement augmenté la surface couverte par son corps lorsque la position de son bras ou de sa main n’est pas une conséquence du mouvement de son corps dans cette situation spécifique ou n’est pas justifiable par un tel mouvement.»
Une interprétation de la loi
L’arbitre Michael Oliver décide pourtant de laisser le jeu se poursuivre. A-t-il donc considéré que l’impulsion de Rodri explique la position de son bras, malencontreusement sur la trajectoire du ballon écarté par Aymeric Laporte? C’est possible et ce serait une explication certes discutable, mais acceptable. Mais ce n’est pas l’explication que certains observateurs ont choisi de relayer.
Le journal L’Équipe nous explique que «si l’on s’en tient aux règles du jeu, l’arbitre de la rencontre Michael Oliver ne s’est pas trompé en ne sifflant rien à la suite de ce geste». Le journaliste du quotidien sportif se réfère au règlement: «Dans ses lois du jeu, l’IFAB précise qu’il ne s’agit pas d’une main si la balle qui heurte la main ou le bras est envoyée par un coéquipier.»
Personne n’y comprend rien: les partisans de chaque équipe érigent des règles qui n’en sont pas vraiment, mais qu’on ne peut pas non plus totalement ignorer puisqu’elles émanent de l’IFAB.
C’est exactement la même phrase qu’écrivait un des ses confrères en mai dernier pour expliquer la décision de l’arbitre de ne pas s’émouvoir de la main du milieu du PSG João Neves dans la surface de réparation parisienne, lors de la demi-finale retour de la Ligue des champions contre le Bayern Munich. La décision semble donc cohérente et va dans le sens du jeu. «La question centrale est: qu’attend le football? En l’occurrence, le foot n’attend pas qu’on sanctionne une main commise par un défenseur alors que le ballon est botté par un partenaire», résume Frank Schneider, ancien arbitre international français et aujourd’hui consultant.
Pourtant la loi 12 ne prévoit pas ce cas précis. Le texte auquel le journaliste et de nombreux autres commentateurs font référence est en réalité issu d’un site, footballrules.com, qui est bien administré par l’IFAB, mais qui est distinct du site qui édicte les fameuses lois du jeu (theifab.com). Football Rules est présenté par l’IFAB comme une version simplifiée des règles sur la page d’accueil, qui propose un lien vers les règles complètes de l’IFAB, les fameuses lois du jeu. Les pages du site évoquent différentes situations et proposent une réponse à des questions: que faire dans ce cas précis? Pas de faute de main, affirme ce court paragraphe, présent en ligne au moins depuis avril 2023.
La VAR renforce l’idée qu’une décision arbitrale doit être objectivable
Cette phrase reprise par les journalistes et donc par une partie de la communauté des fans de foot doit-elle donc avoir un poids sur la décision d’un arbitre? Dans sa page «à propos», Football Rules explique sa raison d’être. Face au langage «parfois complexe [des règles], de nombreuses personnes qui regardent, pratiquent, entraînent, arbitrent ou commentent ce sport ont réclamé une version simplifiée offrant une vue d’ensemble plus concise mais claire. C’est pourquoi nous avons créé “Football Rules”, une version abrégée des lois du jeu officielles».
L’organisme précise néanmoins la portée de ce texte: «Alors que les lois du jeu s’adressent principalement aux arbitres, “Football Rules” utilise un langage plus simple et une structure différente, afin de rendre les lois plus faciles à comprendre pour tout le monde.» Football Rules ne serait donc pas un complément des lois du jeu, mais bien un outil pour les comprendre.
Les décisions s’appuient sur une hiérarchie floue entre la loi officielle, ses guides pédagogiques et l’interprétation arbitrale en situation réelle.
Et pourtant, personne n’y comprend rien: les partisans de chaque équipe érigent des règles qui n’en sont pas vraiment, mais qu’on ne peut pas non plus totalement ignorer puisqu’elles émanent de l’IFAB. Au-delà de ce cas, anecdotique (sauf peut-être pour les Belges), il devient compliqué de percevoir la cohérence dans le traitement des fautes de main, dans les modalités d’usage de la VAR ou dans la gestion du temps additionnel, par exemple.
Source : Slate (France)
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