Courrier international – La solidarité africaine n’a jamais été un vain mot. Les pays africains l’ont souvent manifestée devant le monde entier, quand un pays ou un groupe de pays avait besoin de sentir le soutien de ses pairs. Cela s’est parfois fait en dépit de l’intérêt du continent. Les pères fondateurs n’étaient pas mus par des calculs.
On se rappelle qu’en 1973, après la guerre d’octobre, dite “guerre du Kippour” [entre Israël et ses voisins arabes], tous les États africains décidèrent, sous l’impulsion de l’Organisation de l’unité africaine (OUA, ancêtre de l’Union africaine), de rompre leurs relations avec l’État d’Israël. Pour certains, ce fut un crève-cœur, comme le dit plus tard l’Ivoirien Félix Houphouët-Boigny [premier président de la république de Côte d’Ivoire, de 1960 à 1993], qui mit en avant les nombreux intérêts économiques et sécuritaires qu’il avait avec l’État hébreu.
La même solidarité s’est manifestée quand il a fallu intégrer la République arabe sahraouie démocratique (RASD) [le Sahara occidental] au sein de l’organisation continentale. Les Africains se sont levés comme un seul homme pour accueillir cette bande de sable aride et quasi dépeuplée dont l’utilité, actuellement, n’est que de diviser les Africains en pro-Marocains et pro-Algériens. Tant que cela concernait un ou des Africains, on n’avait pas besoin de s’interroger sur l’utilité ou non d’un soutien à une cause quelconque.
Mais il faut croire que cela est une époque révolue, morte avec les leaders charismatiques. Sur tous les plans, aujourd’hui, l’Afrique est aphone, frappée d’atonie. Les leaders qui devaient servir de locomotive pour les grandes causes africaines sont empêtrés dans des difficultés du quotidien, qui mettent à jour leur mesquinerie.
Tentative sud-africaine
L’Afrique du Sud de Nelson Mandela s’est mise dans les rangs quand [l’ancien président sud-africain] Jacob Zuma a vendu son âme à la famille indienne Gupta [les frères Gupta ont volé, sous la présidence Zuma, entre 30 et 60 milliards de dollars en Afrique du Sud avec l’aide du gouvernement sud-africain], permettant à cette dernière de noyauter l’État sud-africain jusqu’au sommet.
Le pays qui se voulait le moteur de la “Renaissance africaine” n’a même pas été en mesure de faire entendre sa voix auprès de ses pairs quand il a voulu faire condamner [le Premier ministre israélien] Benyamin Nétanyahou pour sa politique génocidaire à Gaza et en Palestine occupée [Pretoria avait engagé en décembre 2023 une procédure devant la Cour internationale de justice]. Dans ces conditions, on peut oublier les autres prétendants.
En Afrique du Nord se vérifie ce que Houphouët-Boigny (encore lui !) disait : “Les Arabes ne sont d’accord que sur leurs désaccords” [il paraphrasait un adage attribué au penseur né à Tunis Ibn Khaldoun (1332-1406)]. Il est illusoire de trouver deux pays “arabes” en Afrique qui soient d’accord sur une question. Le seul trait de génie qu’ils ont eu a été de “fourguer” aux Africains leur différend sur le Sahara occidental, au lieu de régler la question à la Ligue arabe ou à l’Organisation de la coopération islamique (OCI) [dont l’Algérie et le Maroc sont membres].
Les Maghrébins ont laissé leur Union du Maghreb arabe (UMA) [fondée en 1989, l’organisation réunissant l’Algérie, la Libye, le Maroc, la Tunisie et la Mauritanie a été paralysée par les désaccords des membres] se dissoudre dans les beaux discours, quand le Maroc a voulu entamer la colonisation économique des pays d’Afrique noire. L’Algérie s’est mise à l’imiter, laissant la Mauritanie et la Tunisie en état d’hébétude.
En Afrique de l’Est, [le président ougandais Yoweri] Museveni et [le président rwandais Paul] Kagame ont failli faire illusion à une certaine période. Arrivés au pouvoir sous la vague de la “Renaissance africaine”, ces deux dirigeants ont fini par révéler leur vrai visage. Leurs beaux discours ne servaient qu’à masquer une captation du pouvoir, non pas au profit d’un groupe ethnique, mais au bénéfice d’individus et de leurs très proches familles. Ils ne se sont pas gênés, pour garder le pouvoir et les richesses qu’il leur procure, de mettre à feu et à sang la région tout entière. Leurs beaux discours ne servent qu’à leurs amis occidentaux.
Quelle voix s’élèvera ?
Dès lors, quelle voix africaine pourrait-elle s’élever et être assez audible pour exprimer l’indignation africaine face à l’état du monde ? Israël a décidé de raser l’enclave de Gaza de la carte, dans le silence assourdissant du monde entier. Les Occidentaux, qui ne ratent jamais une occasion pour attirer l’attention du monde et chercher à condamner les Russes pour les “atrocités” qu’ils commettent en Ukraine, sont bizarrement aveugles et muets quand il s’agit de condamner la politique de Nétanyahou.
D’ailleurs, un pays comme l’Allemagne sanctionne toute critique contre la politique d’Israël comme “attaque antisémite”. La France d’Emmanuel Macron, elle, n’a pour ennemie que la gauche représentée par le parti de Jean-Luc Mélenchon, La France insoumise, qui, pour Macron, ne doit absolument pas accéder au pouvoir, même s’il faut le céder à la famille Le Pen.
Quand le président sud-africain, [Cyril] Ramaphosa, et son gouvernement ont dénoncé le génocide de Gaza à La Haye, tous les Occidentaux, à l’exception notable de l’Espagne du Premier ministre Pedro Sánchez, se sont opposés à lui. Donald Trump l’a exclu du sommet du G20 qui se tenait à Washington, tout en encourageant les Blancs [d’Afrique du Sud] à émigrer aux États-Unis, “pour échapper aux persécutions raciales”.
Malheureusement, on n’a pas eu de motion de soutien de la part de l’UA. Aucune voix africaine ou arabe ne s’est jointe à la leur. Et forts du soutien américain, les Israéliens continuent de mener leur politique, affichant ouvertement leurs ambitions hégémoniques.
Maintenant, pour eux, Eretz Israël [la “terre d’Israël”] ne s’étend plus de la Méditerranée au Jourdain, mais il va du Nil à l’Euphrate [l’auteur fait référence à des propos ayant provoqué une crise diplomatique, tenus le 20 février par l’ambassadeur des États-Unis en Israël, Mike Huckabee, qui avait affirmé qu’Israël aurait un “droit biblique” sur “en gros tout le Moyen-Orient”], en englobant une partie du Hedjaz [région historique de l’ouest de la péninsule arabique, sur le territoire actuel de l’Arabie saoudite].
Et bien sûr, toutes les populations comprises dans ce périmètre devront se soumettre et émigrer, pour aller se faire voir ailleurs. Ce qui est utopique aujourd’hui sera le cauchemar des générations futures si personne n’arrête Nétanyahou et son compère Trump.
Bassirou Diomaye Faye s’est tu
Si l’on avait arrêté les massacres de Gaza, dénoncé les tueries en Cisjordanie, il est certain que la guerre contre l’Iran n’aurait pas lieu en ce moment. Il faudrait avoir l’esprit tordu des Occidentaux pour chercher à faire endosser aux Iraniens la responsabilité de ce qui se passe actuellement au Moyen-Orient.
Et il ne faut rien avoir appris de l’histoire pour oublier que les guerres occidentales en Afrique et en Orient n’ont eu pour conséquence que l’extension du terrorisme, souvent islamique, que ces gens dénoncent aujourd’hui. Et les conséquences de tous ces actes des Occidentaux pèsent le plus souvent sur nos pays et nos concitoyens. Il est donc temps que nos dirigeants, un à un, fassent entendre leur voix pour crier notre indignation.
Au Sénégal, [le président Bassirou] Diomaye Faye s’est ému des bombardements américano-israéliens contre l’Iran, et il s’est tu. Il pourrait être fidèle à la tradition diplomatique sénégalaise et tenter de mobiliser ses pairs africains pour en finir avec cette aventure périlleuse. Le Sénégal n’aura rien à perdre dans cette initiative, et l’Afrique ne pourrait qu’en sortir gagnante. Mais osera-t-il enfin, pour une fois ?
Le Quotidien (Dakar)
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Source : Courrier international (France)
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