Courrier international – Amélie Sadlo s’était mis en tête d’aller à la fac aux États-Unis. Elle avait suivi des cours d’été à l’université Brown et trouvé que ce campus historique de Rhode Island était à l’opposé de sa petite ville bucolique des Alpes autrichiennes. “J’en avais une image idéalisée”, explique la jeune femme, qui a aujourd’hui 18 ans.
Puis Donald Trump a été réélu président des États-Unis en 2024. Un cousin d’Amélie qui étudiait là-bas a eu des problèmes de visa. Ensuite, il y a eu une fusillade mortelle sur le campus de Brown. Soudain, les prestigieuses universités américaines n’ont plus vendu du rêve. “Ma mère m’a dit qu’elle ne me financerait pas”, précise Amélie avant d’ajouter : “Maintenant, je comprends un peu pourquoi.”
Elle s’est repliée sur Sciences Po, un établissement renommé qui forme des diplomates, journalistes et responsables politiques. Il attire de longue date des étudiants du monde entier, mais il est devenu depuis 2025 une sorte de sanctuaire, pour les étrangers qui appréhendent d’aller aux États-Unis tant que Trump est à la Maison-Blanche comme pour les Américains qui cherchent à se protéger de l’agitation qui règne sous cette présidence.
15 % d’étudiants étrangers en France
Selon les chiffres du ministère de l’Enseignement supérieur, les étudiants étrangers représentent environ 15 % de l’effectif étudiant en France. Pour l’année universitaire 2024-2025, ils étaient 443 500 à être inscrits dans l’enseignement supérieur. Un chiffre en augmentation de 3 % sur un an et de 17 % en cinq ans. Après la pandémie, la hausse avait connu un pic de 8 % en 2021-2022. L’Hexagone est le huitième pays d’accueil pour les étudiants dans le monde.
Le nombre de jeunes Américains voulant s’inscrire en licence à Sciences Po a augmenté de 52 % pour l’année universitaire 2025-2026, alors que celui d’étudiants de Sciences Po ayant postulé pour aller un an aux États-Unis a diminué de moitié. Pour la toute première fois, ce pays n’est plus le choix numéro un des étudiants de premier cycle, qui ont l’obligation de partir à l’étranger en troisième année, précise Jeremy Perelman, directeur des affaires internationales.
Cela se révèle une grande source de difficulté pour Sciences Po, qui tente de trouver l’équilibre entre ceux qui viennent de l’étranger et ceux qui partent pour un an. L’établissement a demandé aux universités des États-Unis de limiter le nombre d’étudiants envoyés sur ses sept campus en France afin d’éviter que les effectifs y soient trop nombreux. D’autres institutions internationales en Europe, par exemple la London School of Economics, ont aussi enregistré un pic de candidatures venant des États-Unis.
“Les gens n’aiment pas l’incertitude”
Il y a plusieurs raisons à la moindre popularité américaine, que ce soit la violence par armes à feu ou le coût élevé de la vie et des études. (À 5 740 euros en moyenne, les frais de scolarité annuels pour les citoyens de l’Union européenne à Sciences Po représentent moins d’un dixième de ceux facturés par les prestigieuses universités américaines.) Il n’empêche qu’à écouter les étudiants et les services administratifs, la principale coupable est l’incertitude, attisée par des informations faisant état de visas refusés, voire, dans quelques cas très médiatisés, d’étudiants enlevés dans la rue et incarcérés par les autorités de l’immigration.
“Il faut louer un appartement, ouvrir un compte bancaire ou tout simplement connaître sa destination trois semaines avant de partir, détaille Luis Vassy, directeur de Sciences Po. Les gens n’aiment pas l’incertitude.”
Ancien diplomate ayant officié à Washington, Luis Vassy veille à ne pas s’en prendre à Trump, mais il précise que les universités européennes bénéficient de l’agitation qui secoue les campus américains sur des questions telles que l’immigration, ou encore les poursuites engagées par la Maison-Blanche contre Harvard et l’université de Pennsylvanie, entre autres institutions. “C’est sans doute l’un des domaines où l’Europe en général et la France en particulier ont une carte à jouer, c’est-à-dire la garantie de la liberté de pensée”, ajoute-t-il.
Pourtant, Sciences Po aussi a été le théâtre de tensions liées à la liberté d’expression. Une centaine d’étudiants a occupé un amphithéâtre sur le campus parisien le 14 avril pour dénoncer [le projet de loi Yadan] examiné à l’Assemblée nationale, qui d’après ses soutiens vise à enrayer l’antisémitisme, mais dont les détracteurs estiment qu’elle étoufferait toute critique contre Israël.
Sciences Po a évacué des cours et appelé la police afin de disperser ce rassemblement. Une contravention pour des faits d’“introduction dans un établissement d’enseignement scolaire dans le but de troubler la tranquillité ou le bon ordre de l’établissement”, assortie d’une amende de 400 euros, a été donnée à 76 personnes. Plus de 140 membres du corps enseignant ont signé une lettre de protestation, faisant valoir que l’administration n’avait pas essayé de dialoguer avec les étudiants avant de disperser un rassemblement pacifique. La lettre indiquait que cet environnement nuisait à leur “capacité à enseigner sereinement” et “terni[sait] la réputation” de l’institution.
Luis Vassy a rejeté ces accusations, en soulignant que Sciences Po accueillait 2 000 événements par an, dont beaucoup concernent des sujets politiques qui divisent. “La liberté d’expression est totale à Sciences Po”, a-t-il déclaré, avant d’ajouter : “Nous avons toujours dit que la liberté d’expression ne s’étendait pas à la liberté de bloquer l’institution.”
“Américain” a pris une connotation péjorative
Les signes de discorde sont moins nombreux sur le campus rémois de Sciences Po, une cité royale à 130 kilomètres à l’est de Paris, célèbre pour sa cathédrale et ses maisons champenoises. À la fin d’avril, les étudiants terminaient leurs cours et révisaient à l’approche des examens, tout en se disant inquiets à l’idée d’étudier aux États-Unis.
Maïwen Bilas, 18 ans, une Française en deuxième année qui a grandi en Guadeloupe, raconte qu’elle prévoyait de postuler à un master à Columbia. Mais elle revoit sa position après avoir entendu dire que des agents de l’immigration demandaient à voir les téléphones à la frontière des États-Unis pour examiner ce que les personnes publient sur les réseaux sociaux.
Elle explique qu’étant une femme noire elle craint aussi de subir des actes racistes, en particulier dans le sillage des déclarations erronées de Trump et de J. D. Vance, pendant leur campagne présidentielle de 2024, sur les immigrés haïtiens et leur influence sur les villes des États-Unis où ils s’installent. “J’ai des amis haïtiens qui ont de la famille aux États-Unis, poursuit la jeune femme. J’ai perçu l’exaspération et la peur auxquelles ils ont été confrontés.”
Inès Cherifi, une Marocaine de 18 ans, est réticente à l’idée d’aller aux États-Unis, mais c’est sans lien avec son pays d’origine. Les États-Unis ont la cote au Maroc depuis 2020, car le gouvernement de Trump a alors reconnu la souveraineté du pays sur un territoire contesté, le Sahara occidental, en échange de la normalisation des relations diplomatiques du Maroc avec Israël.
La jeune femme note néanmoins qu’elle s’est exprimée en faveur de la cause palestinienne à Gaza sur son campus en France, ce qui pourrait compliquer l’obtention d’un visa américain. “Je suis tout à fait préparée à simplement ne jamais y aller”, conclut-elle.
Les étudiants venus des États-Unis et inscrits à Sciences Po sont convaincus que la réélection de Trump a nui à la perception que leurs camarades ont des Américains. Sofia Antonioli, qui a 19 ans et vient du Maryland, explique que l’usage du mot “américain” chez les étudiants français a maintenant une connotation péjorative, par exemple quand ils disent : “Oh, c’est très américain.” D’après elle, cela exprime maintenant un jugement de valeur.
La Californienne Celeste Wang, qui a 20 ans, estime quant à elle que “beaucoup de gens l’utilisent pour exprimer leur désaccord avec certaines de nos habitudes. Même de petites choses, comme le fait d’avoir toujours ma gourde à la main, suscitent des blagues.”
Preanka Narenthiren, qui a 19 ans et vient de Toronto, est du même avis : “Je pense que tous les gens de tous les autres pays ressentent une forme de supériorité morale, surtout à propos de la vie politique des États-Unis. Moi qui suis canadienne, je m’en rends coupable aussi.”
L’avenir se joue en Asie
Tout le monde n’est pas pour autant dissuadé [d’aller étudier aux États-Unis]. Nikola Kralev, 20 ans, pense accepter une proposition de Columbia. “Vous savez, je viens de Bulgarie, explique-t-il. Pour moi, l’Amérique n’a pas l’air si terrible, quand on prend du recul.”
Reste que, même parmi les personnes pragmatiques, le prestige des États-Unis n’est plus le même qu’avant. Gergo Toth-Gode, un Hongrois de 19 ans en deuxième année, se souvient que son dossier pour Princeton n’a pas été accepté. Avec le recul, il estime que ce n’est peut-être pas si grave. Pour sa troisième année, qu’il passera à l’étranger, il postule à des cursus en Chine, au Vietnam et à Singapour : l’avenir se joue en Asie, estime-t-il.
Le jeune homme n’est pas perturbé par les méthodes populistes de Trump. Après tout, précise-t-il, son pays vient d’évincer Viktor Orban, un Premier ministre populiste. “Si vous voulez mon avis, peut-être controversé”, ajoute-t-il, le populisme est “une phase”. Le problème, c’est plutôt que les bouleversements politiques aux États-Unis en ont fait un pays très peu fiable pour faire ses études.
Gergo Toth-Gode ne se fait pas d’illusions sur la Chine, où la surveillance est de mise et la liberté académique est restreinte. “Mais en Chine, je sais à quoi m’attendre, poursuit le jeune homme. Je connais les règles. Aux États-Unis, c’est complètement ambigu, je pourrais être arrêté pour avoir exprimé une opinion. En Chine, au moins, c’est un paramètre que je peux contrôler.”
The New York Times (New York)
Avec 1 700 journalistes, une trentaine de bureaux à l’étranger, plus de 130 prix Pulitzer et plus de 12 millions d’abonnés au total à la fin de l’année 2025, The New York Times est le quotidien de référence aux États-Unis
Source : Courrier international (France) – Le 12 juin 2026
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