– Quand j’avais 13 ans, à Chicago, une petite fille blanche assise devant moi à la messe s’est retournée, m’a montré du doigt et a dit à sa mère : « Regarde, Maman, un nigger [un nègre] ! » Je n’ai rien ressenti. Le mot a traversé l’espace entre nous et s’est dissous avant d’atteindre sa cible. Des années plus tard, sur un chantier au Texas où je conduisais un camion-citerne pendant mon service dans l’US Air Force, le contremaître criait : « Où est le nigger chargé de l’eau ? » Encore une fois, rien. Ou plutôt si : un certain amusement, comme si c’était mon intitulé de poste.
Ces épisodes me sont revenus non pas parce qu’ils m’avaient blessé, mais parce qu’ils ne m’avaient pas blessé. Et c’est précisément cette absence qui exige une explication.
[Le philosophe allemand] Edmund Husserl [1859-1938], fondateur de la phénoménologie, distinguait ce qu’il appelait l’« attitude naturelle », soit la manière ordinaire, instinctive, dont nous habitons le monde en tenant pour acquis le fait que nos catégories décrivent la réalité plutôt qu’elles ne la construisent, et la posture réflexive qui s’en dégage. Dans l’attitude naturelle, les choses sont simplement ce qu’elles paraissent être. Le monde se donne comme donné, non comme fabriqué.
La suprématie blanche est une attitude naturelle. Je ne l’entends pas comme une métaphore, mais comme un énoncé phénoménologique précis. C’est une manière de considérer le monde devenue si habituelle, si profondément inscrite dans les institutions et la vie quotidienne, qu’elle ne se présente plus comme un point de vue mais comme la perception même. Ainsi, le mot que la petite fille emploie est, pour elle, purement descriptif. Il nomme quelque chose qui serait simplement là, aussi évident et incontestable que « Regarde, maman, le ciel est bleu ! »
C’est James Baldwin [1924-1987] qui a accompli ce que Husserl appelle l’« épochè », soit l’acte de sortir de cette attitude naturelle. Lorsqu’il a déclaré « I am not your nigger », tout change du fait de l’usage de ce pronom possessif. Baldwin ne dit pas « je ne suis pas un nigger », ce qui contesterait l’application de la catégorie tout en la laissant intacte. Il dit : « Je ne suis pas ton nigger. » Il renvoie le mot à son expéditeur. Il nomme la relation de possession enchâssée dans l’injure. Ce faisant, il expose l’acte constitutif pour ce qu’il est : non pas la réalité, mais une projection maintenue par la force.
Une atmosphère différente
Je vis en France depuis 2006. En tant qu’Américain, historien de formation et candidat à la naturalisation, j’ai choisi ce pays précisément parce que l’atmosphère y était différente. Lorsque l’Eurostar a émergé du tunnel, j’ai ressenti pour la première fois de ma vie le sentiment d’être arrivé chez moi. Le monde extérieur, enfin, s’accordait à mon monde intérieur.
Je n’ai jamais prétendu que la France était exempte d’aveuglements et de réflexes racistes, mais le poids d’une conscience raciale aiguë, façonnée par la guerre de Sécession et les lois Jim Crow [lois ségrégationnistes qui ont été abolies en 1964 par la loi sur les droits civiques], n’était pas dans l’air. Pour la première fois, je n’avais pas à lutter contre la pression constante d’un monde extérieur qui cherchait à me réduire à mon ethnicité.
C’est pourquoi les attaques dont le nouveau maire de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), Bally Bagayoko, est la cible depuis plusieurs jours me touchent avec une force particulière. Né et élevé en France, cet élu se consacre à la politique de la municipalité depuis plus de vingt ans. Le 15 mars, les habitants de Saint-Denis et Pierrefitte l’ont élu maire dès le premier tour. Sa victoire est un acte de démocratie dans toute sa clarté.
Et pourtant : sur la chaîne CNews, un psychologue invoque les « grands singes » et les « chefs de tribu » à propos d’un maire noir, avant que Michel Onfray ne parle de « mâle dominant » et de comportement « tribal ». Puis, le silence – assourdissant – de l’Elysée. Je reconnais les mécanismes d’une structure raciste que j’ai éprouvée.
Le mot décrit celui qui parle
Le mot change. La langue change. Le contexte national change. Mais l’acte constitutif de ces réflexes est le même. Une conscience qui se croit en train de décrire ce qu’elle voit, alors qu’elle ne regarde que son propre reflet — sa propre peur, son propre besoin désespéré d’un inférieur contre lequel stabiliser un sentiment fragile de supériorité.
Le mot fonctionne comme une synecdoque : un seul attribut physique – la couleur de peau – est fait pour représenter l’être entier de la personne. Mais sous la synecdoque se cache une ironie si totale que tout l’appareil d’application existe pour empêcher quiconque de la voir, car le mot signifie le contraire de ce qu’il prétend. Il décrit celui qui parle, non celui à qui l’on parle. La projection qui se présente comme description est, en réalité, un aveu.
Il y a une ironie supplémentaire, et il faut la nommer. C’est la France – berceau de la tradition philosophique de Maurice Merleau-Ponty [1908-1961] ou de Paul Ricœur [1913-2005] – qui m’a donné le vocabulaire pour comprendre ce que j’avais vécu. Et c’est la France qui m’a offert l’espace où mon « épochè » pouvait enfin respirer. Voir cette même France produire aujourd’hui, à l’encontre d’un de ses enfants, la structure raciste que j’ai fuie en Amérique n’est pas une contradiction mais un avertissement.
L’attitude naturelle est par essence instable. C’est pour cela qu’elle a toujours exigé tant de violence pour se maintenir – les lynchages, les lois, les films, l’idéologie, l’architecture de la ségrégation. Une vérité n’a pas besoin de tant d’application pour exister. L’appareil élaboré existe parce que la conscience, laissée à sa propre honnêteté, voit au travers. L’ironie remonte à la surface. Le miroir finit par être reconnu pour ce qu’il est : un miroir. Bally Bagayoko a raison de dire que « tout ça ne [l]’affecte pas et renforce [sa] détermination », car leur mot n’a rien à voir avec lui.
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