Vive les lycées français de l’étranger!

Le 360.ma – Chronique – La semaine de la francophonie s’achève sur un chiffre flatteur, le français est la quatrième langue la plus parlée au monde. Un succès statistique qui ne doit pas masquer une réalité inquiétante; la diplomatie de la langue française est fragilisée par la crise existentielle de l’un de ses instruments les plus puissants: le réseau des lycées français à l’étranger.

La «Mission» : la France a inventé, bien avant les autres puissances, une forme singulière de projection internationale– la diplomatie scolaire. Avec plus de 600 établissements dans 138 pays, près de 400.000 élèves, dont près de 60% d’étrangers, le réseau piloté aujourd’hui par l’AEFE constitue l’un des dispositifs d’influence éducative les plus puissants au monde. Tous les États l’ont envié, aucun ne l’a égalé.

C’est que ce réseau n’est pas seulement éducatif. Il est profondément politique. Instrument d’une diplomatie de la langue, il déploie la présence française bien au-delà de la sphère francophone, sur tous les continents– des capitales d’Amérique latine à l’ensemble de l’Europe, des 4.000 élèves du lycée de Singapour à une école tenant dans une seule classe au cœur du golfe de Guinée. Il est aussi le thermomètre des relations internationales de la France. Le Maghreb en est le cœur historique; et au Maroc, où le réseau atteint sa plus forte densité au monde, le lycée Lyautey est quasi à lui seul une ambassade.

Au mitan du siècle dernier, la construction européenne s’incarnait dans la signature du Traité de Rome et l’inauguration du lycée Stendhal de Milan. Aujourd’hui, les contraintes géopolitiques se lisent dans la carte des lycées français: en Afrique, avec la fermeture du lycée de Niamey; au Moyen-Orient, avec celle du lycée Charles-de-Gaulle à Damas; en Russie, enfin, où le lycée Alexandre Dumas a subi le départ massif de ses élèves français.

Les lycées français de l’étranger ne sont pas seulement des écoles. C’est le lieu où se tisse, depuis des décennies, une part décisive de l’influence française. Deux tiers des élèves inscrits ne sont pas Français. Et pourtant, ils apprennent à lire dans la langue de Victor Hugo, à penser avec Descartes, à s’imprégner de l’histoire de France, de sa littérature, et de ses réflexes intellectuels. Ils deviennent, parfois à leur insu, les relais d’une culture et d’une vision du monde.

«Hélas, ce modèle est de plus en plus fragilisé. La hausse continue des frais de scolarité trie et exclut aussi les élèves français.»

—  Florence Kuntz

Dans Une année chez les Français, Fouad Laroui raconte avec humour cette immersion fondatrice. «On n’habite pas un pays, écrivait Cioran, on habite une langue». Cette langue façonne des trajectoires de vie. Elle construit des fidélités. Elle tisse des réseaux pour toujours, au-delà des parcours individuels et des aléas géopolitiques.

C’est sans doute au Maroc que cette réalité apparaît avec le plus d’évidence, et aujourd’hui, d’inquiétude. Lyautey et Descartes ont été un socle d’influence sans équivalent– formant pendant des décennies des générations entières de cadres, de décideurs, d’élites économiques et administratives, et même des prix Goncourt!

Mais à mesure que les frais de scolarité augmentent, la France réduit elle-même le vivier social et géographique de ses futurs relais d’influence. Elle ferme progressivement l’accès à ceux qui, hier encore, faisaient la force et la singularité du modèle: des classes moyennes locales ouvertes à la mixité religieuse et culturelle, francophiles, durablement liées à la France; tandis que dans le même temps, la concurrence internationale attire les enfants de l’élite avec des moyens souvent supérieurs.

Ce réseau est aussi vital pour les familles françaises installées à l’étranger pour quelques années ou pour la vie. Pour beaucoup d’entre elles, les lycées français ne sont pas un luxe: ils sont la condition de leur expatriation, garantissant à leurs enfants une continuité pédagogique et une éducation française. D’autant que le passage à la Mission offre plus encore: il marque durablement, et positivement, tous ceux qui en ont fait l’expérience.

La «pédagogie de la rencontre», selon le jargon de l’Éducation nationale, vaut pour tous les élèves, et les petits Français expatriés garderont toute leur vie un attachement au pays de l’enfance. Qu’on s’en tienne au Maghreb: des générations entières de responsables politiques, économiques ou intellectuels ont été formées dans des «lycées du Soleil», comme le titre d’un livre de témoignages éponyme. Philippe Séguin au lycée Carnot de Tunis comme Jean-Luc Mélenchon à l’école Berchet de Tanger: autant d’imaginaires politiques façonnés par l’école de la République hors de ses murs.

Hélas, ce modèle est de plus en plus fragilisé. La hausse continue des frais de scolarité trie et exclut aussi les élèves français. Selon le député des Français du Maroc, «5.000 enfants français boursiers ont quitté le réseau en trois ans, faute de moyens». Faudrait-il enfin que les décideurs publics acceptent de considérer les «expats» autrement que comme un réservoir de voix, lors des scrutins consulaires ou présidentiels ou, pire, de les réduire aux clichés des influenceurs de Dubaï? S’ils influencent, c’est autrement: par la langue, par les liens– amicaux, amoureux et professionnels– et par leur capacité à faire circuler, par-delà les frontières, les idées et les intérêts de la France.

Tel est désormais le paradoxe des lycées français à l’étranger: plus le réseau est stratégique, plus il devient inaccessible.

Florence Kuntz
Source : Le 360.ma (Maroc)

Les opinions exprimées dans cette rubrique n’engagent que leurs auteurs. Elles ne reflètent en aucune manière la position de www.kassataya.com

Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com

Quitter la version mobile