Visite du pape en France : les violences sexuelles au sein de l’Eglise, une « plaie encore ouverte », selon Léon XIV

Dimanche 27 septembre, le souverain pontife doit rencontrer sept victimes, à Lourdes. Alors que les évêques français ont été à la pointe sur le sujet, grâce à la reconnaissance d’un phénomène systémique, les associations déplorent aujourd’hui un recul.

Le Monde  – Ils se sont tous agenouillés devant une croix rouge dressée pour l’occasion au pied de la basilique de Lourdes. Il faisait froid pourtant, ce samedi de novembre 2021, dans cette ville des Hautes-Pyrénées, devenue, depuis le XIXe siècle, un haut lieu de pèlerinage marial pour les catholiques de France et du monde entier.

Sans habits liturgiques, vêtus simplement de costumes noirs dont on pouvait apercevoir les cols romains, les évêques de tous les diocèses de France se sont inclinés ce jour-là, dans un geste symbolique, en mémoire des victimes des violences sexuelles dans l’Eglise. Plusieurs jours durant, les prélats français, réunis pour leur conférence semestrielle, avaient discuté du caractère systémique de ces violences. Une première mondiale dans l’Eglise catholique.

Un mois auparavant, le 5 octobre, la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise (Ciase) avait remis aux représentants de la Conférence des évêques de France (CEF), et à ceux de la Conférence des religieux et religieuses de France qui l’avaient commandé, un rapport historique. Dans cette enquête, le haut fonctionnaire Jean-Marc Sauvé et les équipes qui ont travaillé avec lui concluaient alors à un phénomène de masse qui aurait touché 330 000 personnes entre 1950 et 2020. Surtout, ils indiquaient, comme reconnu par les évêques, qu’il ne s’agissait pas là de méfaits de quelques brebis galeuses mais bien d’un système qui avait permis aux prédateurs de prospérer au sein de l’Eglise. « Je me souviens que j’étais agenouillé, et je me disais “mais moi, je n’ai rien fait, je n’ai rien fait”. Et puis j’ai compris. J’ai vraiment compris que nous étions tous responsables », commente, encore ému, cinq ans plus tard, l’un d’entre eux. Comme en écho à la prise de conscience généralisée qui s’est imposée à l’Eglise catholique en France.

Le sujet, une priorité pour le président de la CEF de 2019 à 2025, Eric de Moulins-Beaufort, est devenu une discussion permanente au sein des instances dirigeantes de l’Eglise. Des rencontres avec les collectifs de victimes ont été organisées, un dialogue a été ouvert, des mesures ont été prises à tous les niveaux. Et des instances de réparation, mises en place. Le tout grâce à l’impulsion, considérée comme remarquable par tous, de la sœur Véronique Margron, désormais une référence absolue pour les victimes.

C’est aussi cette histoire très française que le pape, lors de sa visite du vendredi 25 au lundi 28 septembre, vient comprendre et entendre. A Lourdes, dimanche, le pontife doit rencontrer en privé une poignée de ces victimes sélectionnées par la CEF. Sept personnes, dont aucune ne doit parler au nom d’une association mais qui représentent les profils de victimes : mineures, majeures, femmes, hommes, proie d’un religieux ou d’un contexte scolaire. Parmi elles, il y aura d’ailleurs un des membres du collectif de l’école privée de Bétharram, dans les Pyrénées-Atlantiques.

La « bonne réponse » française

Pour ce pape élu en mai 2025, il s’agira d’un moment-clé. Il n’est pas prévu qu’il s’exprime après cette rencontre, mais chaque mot adressé aux évêques le matin même ou lors de la conférence de presse, lundi soir dans l’avion, sera scruté pour savoir ce que Léon XIV a à dire sur le sujet. Robert Francis Prevost, de son vrai nom, n’a pas encore eu l’occasion de prendre la parole sur cette crise qui n’en finit pas de secouer l’Eglise catholique, au point de représenter une menace existentielle pour l’institution. En Espagne aussi, où le pontife, qui avait rencontré des victimes en juin, a reconnu qu’il s’agissait d’une « plaie encore ouverte ».

Le sujet a d’autant plus d’enjeux en France que le rapport de la Ciase, qui a conditionné la réaction de l’Eglise française, n’a pas été très bien reçu à Rome, à l’époque. Les statistiques et le caractère systémique ont été perçus comme excessifs par le Vatican. « [Mais] il y a un avant et un après, veut croire un ecclésiastique qui souhaite garder l’anonymat. La prise de conscience en France a quand même été marquante pour le Vatican. Il y a eu un effet cliquet, on ne peut pas revenir en arrière. » Pierre Vignon, prêtre considéré, lui aussi, comme une ressource par nombre de victimes, tempère et rappelle que, « s’il y a eu de grosses évolutions, il n’en reste pas moins beaucoup à faire ».

Nombreux sont les collectifs qui reconnaissent, eux aussi, que la prise de conscience puis la réaction en France ont été plus fortes que dans beaucoup de pays catholiques, où elle n’existe parfois pas. Pour Mélanie Debrabant, présidente de Fraternité Victimes, c’est justement la « bonne réponse » française qui augmente les enjeux de ce voyage du pape. « En France, la réponse est vraiment originale et rend ce sujet assez spécifique. On aimerait que le travail qui a été commencé chez nous continue », explique-t-elle.

Parmi les associations de victimes, il y a, depuis quelques mois, l’expression d’une certaine frustration. L’élection du cardinal Jean-Marc Aveline à la tête de la CEF en 2025, à la suite d’Eric de Moulins-Beaufort, a marqué, selon elles, une volonté de tourner la page de la crise due aux violences sexuelles. Une accusation balayée par l’entourage de l’archevêque de Marseille, qui insiste sur le fait que son engagement sur ce sujet primordial est « total ».

« L’Eglise joue la psychologie »

Pour autant, les représentants des victimes ont l’impression d’un changement d’ambiance générale. En témoigne, pour eux, la fin de l’Instance nationale indépendante de reconnaissance et réparation, mise en place par les évêques en 2021 afin d’accompagner les victimes dans leur parcours de réparation. Et son remplacement par un dispositif d’abord appelé « Renaître », avant d’être renommé Instance nationale indépendante d’accompagnement des victimes dans l’Eglise, qu’ils ne jugent pas assez autonome par rapport aux prélats.

« C’est la fin d’une ère, la fin d’une Eglise qui avait avancé, qui reconnaissait. Je trouve ça très triste. C’est un vrai gâchis », déclare même Olivier Savignac, président de l’association Parler et revivre. Pour lui, la manière dont va se passer la rencontre du pape avec les victimes à Lourdes (des personnes, et non des associations qui portent une parole collective) est aussi significative de ce changement. « L’Eglise joue la psychologie. Ils parlent encore d’actes propres à chaque individu et non de l’étendue du problème », juge-t-il. « On aurait apprécié qu’il y ait une rencontre axée sur le travail : voir le problème systémique et évoquer des pistes de propositions qu’on peut faire au pape », insiste Mélanie Debrabant, qui estime pour autant qu’il fallait laisser la parole aux victimes.

Natalia Trouiller, lanceuse d’alerte sur le sujet des violences sexuelles dans l’Eglise, relève qu’il n’y a, parmi les victimes que le pape doit rencontrer, aucune dont l’affaire est toujours en cours. « Comme si c’était surtout une histoire ancienne », analyse-t-elle. A la CEF, on a expliqué à plusieurs reprises que la sélection s’était faite avant tout sur des critères de représentativité. Les victimes concernées, qui ont décidé de ne pas s’exprimer avant la rencontre, se rendront en revanche « disponibles » après.

Si les évêques venaient de nouveau à s’agenouiller un jour à Lourdes, ils le feraient cette fois devant des panneaux en bois. Installés à la demande de l’évêque du diocèse, Jean-Marc Micas, ils couvrent les mosaïques de Marko Rupnik, longtemps artiste star de l’Eglise catholique mondiale, aujourd’hui déchu à la suite d’accusations d’agressions sexuelles sur au moins une vingtaine de femmes.

 

 

 

Source : Le Monde

 

 

Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com

↑
Quitter la version mobile