Thélyson Orélien accusé d’avoir utilisé l’IA pour son livre « C’était ça ou mourir »

Le premier roman de l’écrivain québécois d’origine haïtienne est l’un des succès de la rentrée littéraire. La polémique a été impulsée par un compte anonyme sur le réseau social X, qui prétend s’appuyer sur un outil de détection baptisé « Pangram ».

Le Monde – Des mots. Du chant. De la lecture. De la guitare. Du rire. Des voix qui se brisent. Des émotions liées aux parcours et à l’humanité des migrants. C’est ainsi que Thélyson Orélien, écrivain et émigré haïtien vivant au Québec, a voulu rendre compte, mardi 22 septembre, du récit de Jonas : ce personnage est la figure centrale de son livre, C’était ça ou mourir, un roman paru en France le 19 août chez Grasset (272 pages, 21,50 euros). Sur la scène de la Maison de la poésie, dans le 3e arrondissement de Paris, où l’auteur de 38 ans était l’invité d’une rencontre littéraire et d’une lecture musicale du texte, il n’y avait qu’une absente : l’intelligence artificielle (IA). « C’est un livre qui a une âme. Et avoir une âme, c’est le propre des humains », a seulement conclu la journaliste Marie-Madeleine Rigopoulos, sous les applaudissements, après avoir interviewé l’auteur pendant une quarantaine de minutes.

Lors de cet entretien public, la question qui fâche n’a pas été posée : Thélyson Orélien a-t-il eu recours à des logiciels d’IA générative au cours de la rédaction de son livre ? Depuis vingt-quatre heures, le sujet agite pourtant les réseaux sociaux, les rédactions et sa maison d’édition. Et dans la salle, outre des amoureux de la poésie, se trouvaient des journalistes de France Inter, de l’Agence France-Presse (AFP) ou de RTL, venus guetter une éventuelle réaction du Canadien sur le sujet.

Rembobinons. Succès de librairie avec 35 000 exemplaires vendus en cinq semaines, déjà en lice pour divers prix comme le Goncourt, le Renaudot ou le Femina, C’était ça ou mourir a remporté, lundi, le prix du roman Fnac. Mais, quelques heures plus tard, sur le réseau social X, un compte anonyme baptisé « Balance ton Claude » prononce une sentence sans appel : cet ouvrage serait « rédigé presque intégralement par une intelligence artificielle ».

Pour étayer ses accusations, ce compte assure avoir passé différents passages du livre à la moulinette de Pangram, un outil permettant de détecter la prose écrite par IA. Très vite, la publication devient virale. Mardi soir, elle cumulait plus de 1 000 partages et près de 4 millions de « vues », de nombreux internautes se moquant des critiques littéraires qui, tous, se seraient laissés berner.

A l’AFP, Grasset a affirmé, mardi, s’opposer « fermement à tout propos malveillant affirmant que le livre aurait été nourri ou écrit par une IA, [ce] qui blesse affreusement l’écrivain au parcours exceptionnel ». Boréal, la maison d’édition qui est à l’origine de la publication du roman – en mars, au Canada –, a pour sa part déclaré avoir « pris connaissance des allégations » et ne pas les « prendre à la légère », disant toutefois sa « confiance envers le travail de Thélyson Orélien ».

Sur X, un étrange compte anonyme

Quant au principal intéressé, il s’est dit « en colère », dans les colonnes de Libération, mardi. « J’ai toujours aimé la création et l’écriture, je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine », a-t-il asséné, ajoutant : « Depuis mon arrivée récente en France, je subis de nombreuses attaques racistes (…). Mais je ne m’attendais pas à des attaques de ce genre. (…) Je suis en train de constituer un dossier avec mes éditeurs en France et au Québec pour prouver ce que je dis. »

De fait, les conditions dans lesquelles la polémique est née posent question. A commencer par cet étrange compte anonyme sur X, d’où est partie la déferlante. Créé en juin, mais réellement actif sous le nom de « Balance ton Claude » depuis seulement quelques jours, il se contentait jusqu’ici d’accuser des influenceurs d’écrire leurs tweets avec une IA, captures d’écran de Pangram à l’appui. Pourquoi s’être soudainement lancé dans « l’analyse » d’un livre entier ? Pourquoi seulement celui-ci ? Et pourquoi préciser avoir testé « le manuscrit » de l’œuvre de Thélyson Orélien ?

Le Monde n’est pas parvenu à déterminer qui était aux commandes du compte. Mais on peut remarquer que la viralité de son message initial, publié alors qu’il cumulait moins de 100 abonnés, n’aurait jamais pu être atteinte sans le concours d’un certain nombre de profils conservateurs, dont le chroniqueur du Figaro Samuel Fitoussi – parmi les premiers à le repartager – ou le directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles, Charles Sapin.

Impossible d’ailleurs d’ignorer le sous-texte politique de l’affaire. C’était ça ou mourir, écrit par un auteur noir, lui-même immigré, et qui retrace avec beaucoup d’humanité le périple d’un migrant, a de quoi agacer certaines franges de la droite. Surtout lorsque l’on sait que ce livre fait partie des derniers ouvrages choisis et supervisés par Olivier Nora avant que le milliardaire Vincent Bolloré ne le limoge, à la mi-avril. Thélyson Orélien avait d’ailleurs publiquement apporté son soutien à l’éditeur renvoyé.

Pangram, un outil opaque

Ces éléments de contexte troublants mis à part, que penser du fond des accusations ? Dans le petit monde des outils consacrés à la traque des textes générés par IA, Pangram est en général pris au sérieux. Selon deux études des universités américaines de Chicago et du Maryland, il se trompe rarement en marquant les textes des humains comme rédigés par une IA : moins de 1 % du temps pour la première, environ 2 % pour la seconde. Leurs auteurs signalent au passage que les systèmes de détection concurrents qu’ils ont pu évaluer font beaucoup plus d’erreurs que lui.

Le Monde a testé Pangram sur plus de la moitié du livre de Thélyson Orélien : d’après l’outil, plus de 95 % du texte aurait été rédigé par une IA, avec un « niveau de confiance élevé ». A titre de comparaison, l’outil de détection a marqué comme « 100 % humaines » les premières pages d’une quinzaine d’autres romans qui lui ont été soumis, pour partie écrits par des auteurs de cette rentrée littéraire.

Le doute est néanmoins permis. D’abord parce que Pangram reste un outil opaque puisqu’il est lui-même animé par une IA, au fonctionnement impossible à décortiquer. Ophélie Fraisier-Vannier, chercheuse à l’Institut de recherche en informatique de Toulouse, n’écarte pas qu’il souffre de biais : « Un humain pourrait avoir les mêmes tournures de langage qu’un LLM [large language model] donné [Claude, Vibe ou Gemini, par exemple], particulièrement si des personnes de cette région ont aidé à entraîner le modèle. »

En outre, « des textes au format inhabituel par rapport à une prose plus “classique” risquent de fausser les résultats », ajoute Ophélie Fraisier-Vannier. Un problème que Le Monde a néanmoins vainement cherché à confirmer : sur cinq romans anciens testés écrits dans un style radical, Pangram les a tous marqués comme « 100 % humains ». Sollicitée, l’entreprise américaine a refusé de répondre aux questions du Monde.

La chercheuse rappelle aussi que la précision de ce type d’outils a tendance à baisser lorsqu’ils sont sollicités pour une autre langue que l’anglais. Ce que confirme Pangram dans une page d’explication technique disponible en ligne, tout en minorant l’ampleur du problème. Or, comme l’a rappelé Thélyson Orélien sur la scène de la Maison de la poésie, mardi, C’était ça ou mourir « est écrit en français, mais quand les migrants parlent entre eux, ils parlent dans leur langue maternelle » en plus du français.

Le poison du soupçon

Ces dernières années, de multiples accusations similaires à celles visant aujourd’hui Thélyson Orélien ont été formulées dans le monde de l’édition, notamment anglophone. En mars, la sortie américaine d’un roman horrifique déjà publié au Royaume-Uni a été annulée par Hachette, en raison d’éléments les amenant à soupçonner l’utilisation de l’IA. L’autrice, Mia Ballard, avait alors fermement nié ces accusations auprès du New York Times, suggérant qu’une de ses connaissances, ayant édité une version de l’ouvrage, avait pu utiliser un outil d’IA : « Mon nom est ruiné pour quelque chose que je n’ai pas fait personnellement. »

En juillet, un autre contrat d’édition pour un polar a lui aussi été annulé après des reproches du même genre, également contestés par l’auteur, Jerry Falade. Ce dernier avait dénoncé dans The Guardian des « rumeurs » et argué que son roman avait fait l’objet de nombreuses relectures : « Si le manuscrit avait réellement montré des signes de génération par IA, j’ai du mal à croire que tous ces professionnels ne l’auraient pas remarqué. »

Dans ces cas de figure comme dans celui de Thélyson Orélien, un même constat émerge : l’arrivée de l’IA dans la littérature et des outils censés en révéler l’usage peuvent, en quelques secondes, entacher une œuvre en instillant le poison du soupçon, et renverser la charge de la preuve en défaveur de l’auteur. Thélyson Orélien a commencé à travailler son texte dès 2017, assure-t-on au Monde chez Grasset. Une écriture sur le temps long, qui pourrait compliquer la collecte des éléments lui permettant d’attester de sa sincérité.

 

 

Source : Le Monde

 

 

 

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