Tène Youssouf Guèye l’une des plus belles plumes de la littérature francophone mauritanienne

Je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Le temps où j’écrivais, beaucoup !

J’avais écrit un hommage pour notre père Tène Youssouf Guèye l’une des plus belles plumes de la littérature francophone mauritanienne. Yo Alla Yourmomo Yaafooma.

Je n’ai pas la prétention de parler de l’homme, car je suis jeune et je ne l’ai pas connu. J’ai par contre été de la même promotion que l’un de ses fils et j’ai beaucoup côtoyé ses enfants. Je l’ai vu à plusieurs reprises, et je crois avoir retenu de lui, principalement, deux souvenirs, encore flous dans mon esprit.

Le premier, c’est lorsqu’un jour, je suis parti rendre visite à l’un de ses fils (je devais avoir 14 ans et ils habitaient, à cette époque, à l’Ilot K, derrière l’hôpital national) ; c’était le crépuscule. Il était assis au salon et, sur ses genoux, un de ses enfants en bas âge (ou un de ses petits-enfants, je ne me souviens pas très bien). D’une main, il essayait, paternellement, de contenir les ardeurs de l’enfant turbulent ; de l’autre, il entamait un morceau de gâteau qu’il devait partager entre sa progéniture dispersée aux quatre coins de la maison. Il me rappelait mon père, votre père, nos pères : ces pères de famille austères qui étaient doux comme des agneaux une fois entourés de leurs enfants. J’ai été frappé par la tendresse qui se dégageait de son petit corps (il n’était pas très grand).

Le second souvenir remonte au jour de son procès, en septembre 1986 (je n’avais pas vingt ans et je revenais d’un voyage au Sénégal). À son nom, il s’avança, fatigué, certes, mais humble dans son attitude. Machinalement, mais tout aussi poétiquement, il répondait aux seules questions qui lui furent posées lors du procès : « Êtes-vous raciste ? Faites-vous partie des FLAM ? Avez-vous écrit le manifeste du Négro-Mauritanien opprimé ? » Ici, c’est par la dignité de l’homme que j’ai été frappé.

Aujourd’hui encore, quand je rends visite à la famille à la SOCOGIM PS, que je dépasse Mariata (sa première épouse) en train de teindre des habits au « goobu kayhaydi », que je dépasse ses belles-filles assises dans la cour sur leurs « taara », avec tout autour les cris joyeux de ses petits-enfants, que j’entre au salon pour parler un moment avec Tène Daouda ou Alassane, que je passe dans la chambre de Birome et Djiby pour écouter un morceau de funk, et qu’enfin, en repartant, je « taquine » Haby, je me demande pourquoi avoir privé Tène Youssouf de ce bonheur qu’il a passé tant d’années à bâtir.

Le soir, à la maison, avant de me coucher, je relis encore son Rella, ou les voies de l’honneur, qui me donne, à chaque fois, envie de me marier à l’ancienne. À l’orée du Sahel me fait redécouvrir un Gorgol et un Guidimakha que je ne connaissais pas. Ses Sahéliennes me percent toujours le flanc (comme si je dansais avec une négresse envoûtante). Cet « exilé de Goumel » est parti, mort du béribéri (j’ai toujours pensé que c’était une maladie d’oiseaux, pas d’homme… et de quel homme !).

Parti, parce que sa plume avait quelque chose de révoltant, de conscientisant, de réveillant. J’ai toujours trouvé dommage que les Mauritaniens ne le lisent pas assez ; ils pourraient pourtant trouver, dans son œuvre, des réponses à leurs questions. Le lire est le plus grand hommage que l’on puisse lui rendre.

Il aurait eu 82 ans aujourd’hui et il aurait pu, paisiblement, prendre le chemin du paradis avec Oumar Bâ.

 

Soulė Ngaïdé

 

 

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