Sénégal – Une loi contre les queers, cache-sexe des échecs du régime

Afrique XXI  – Parti Pris · L’universitaire sénégalaise met en évidence la diversion opérée par le gouvernement sénégalais : le durcissement de la loi contre l’homosexualité occupe l’espace médiatique tandis que la crise à l’université n’est pas réglée et que la dette est insoutenable. L’écrivaine et féministe pointe aussi l’ingérence états-unienne sur fond de masculinisme.

Soyons honnêtes sur ce qui s’est passé le 11 mars.

L’Assemblée nationale du Sénégal a validé la réforme de l’article 319 portant la peine maximale d’emprisonnement pour les relations homosexuelles à dix ans (au lieu de cinq) et criminalisant la « promotion » ou l’« apologie » de l’homosexualité. Malgré le flou qui entoure la manière dont l’« apologie » pourrait être prouvée et sanctionnée, tous les députés ont voté pour. Aucune opposition. Trois abstentions. Les commentateurs habituels ont aussitôt sorti les traditionnelles explications : religion, culture, valeurs africaines.

Ces explications ne sont pas seulement insuffisantes. Elles sont une distraction. Et les distractions, en politique, ne sont jamais accidentelles.

Voici ce qui se passe réellement : un gouvernement patriarcal noyé sous les dettes, incapable de tenir ses promesses électorales et de protéger ses étudiantes contre les violences policières, recourt au plus vieil outil du registre postcolonial : gouverner et surveiller les corps des plus vulnérables quand on ne peut gouverner autre chose.

Mais c’est aussi, et il faut maintenant le dire sans détour, une histoire d’ingérence transnationale et d’opportunisme géopolitique. Des corps queers sénégalais sont offerts en échange de faveurs états-uniennes, de financements sanitaires et d’un positionnement diplomatique sous Donald Trump. Car les corps gouvernés au Sénégal ne sont pas seulement ciblés par un gouvernement patriarcal en crise interne. Ils le sont avec l’assistance stratégique active d’organisations états-uniennes qui voient dans le retour de Trump une opportunité d’exporter la législation anti-queer à travers l’Afrique pendant que la même administration signe avec Dakar des accords sanitaires qui détermineront qui vivra et qui mourra.

Suivre les traces de l’argent et du sang

La crise fiscale sénégalaise est sévère, et son ampleur doit être dite clairement. Les données disponibles indiquent que la dette publique sous l’administration Macky Sall a été systématiquement falsifiée. Un ratio annoncé à 74,4 % du PIB était en réalité plus proche de 99,7 % en 2023, pour atteindre une estimation de 119 % à 132 % fin 2024. L’administration des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef), issue des élections de 2024, a découvert plus de 13 milliards de dollars (11,3 milliards d’euros) d’emprunts dissimulés, cachés aux citoyens, aux créanciers et au gouvernement entrant. Treize milliards de dollars. Que personne n’a révélés aux citoyens lors des élections, et négociés aujourd’hui avec le Fonds monétaire international (FMI), cette institution qui, depuis des décennies sur ce continent, exige austérité, privatisation et abandon des promesses transformatrices qui portent les gouvernements au pouvoir.

Le FMI a gelé une facilité de crédit de 1,8 milliard de dollars. Les paiements de la dette extérieure consomment désormais plus de 50 % des recettes publiques. Rien qu’en mars, ce même mois où la loi anti-homosexualité a été adoptée, le gouvernement a versé 471 millions de dollars à ses créanciers internationaux, tout en supprimant dix-neuf agences d’État et en laissant les bourses étudiantes impayées.

Une approche d’économie politique féministe nous permet d’identifier ce qui suit comme structurellement prévisible. Quand les États ne peuvent plus tenir leurs promesses, que la conditionnalité du FMI restreint la marge budgétaire, que la transformation sociale doit être abandonnée, la gouvernance symbolique comble le vide de légitimité. La législation morale mobilise à moindre coût l’autorité religieuse, le sentiment nationaliste et l’anxiété culturelle. Elle génère des dividendes politiques précisément là où la réforme structurelle, étranglée par un ratio dette/PIB approchant 132 %, ne peut en produire.

Mais la crise fiscale ne crée pas la gouvernance morale à partir de rien. Elle exploite une architecture patriarcale qui lui préexiste. Les personnes queers ne deviennent pas disponibles pour la discipline de l’État quand l’économie s’effondre. Elles sont déjà des cibles parfaites, rendues disponibles, parce que le patriarcat les a construites comme objets légitimes de régulation étatique, indépendamment de toute conjoncture économique. La crise actuelle n’invente pas cette logique. Elle l’intensifie.

Un quart de siècle de brutalités policières sur le campus

Le 9 février, Abdoulaye Ba, étudiant en médecine à l’Université Cheikh-Anta-Diop, est décédé lors d’une intervention policière au restaurant universitaire, à la suite de manifestations pour réclamer des bourses impayées et dénoncer des conditions de vie dégradées sur le campus. L’État a parlé d’accident. Les étudiantes et leurs amicales, ainsi que le Syndicat autonome de l’enseignement supérieur1 (SAES), ont pointé ce que les faits suggèrent : la violence policière.

Le SAES s’est réuni en session d’urgence le lendemain. Sa communication n’était pas seulement un texte de condoléances. C’était un acte de mémoire institutionnelle et de responsabilité structurelle. Le syndicat a inscrit la mort d’Abdoulaye Ba dans une généalogie documentée : Balla Gaye, 2001 ; Bassirou Faye, 2014 ; Mouhamadou Fallou Sène, 2018 ; Alpha Yéro Tounkara et Prosper Clédor Senghor, 2024 ; Abdoulaye Ba, 2026…

Des choix de gouvernance, pas des catastrophes naturelles

Le SAES a condamné avec « la plus grande fermeté » ce qu’il a qualifié d’usage excessif et indiscriminé de la force, tenant le gouvernement pour responsable de la gestion chroniquement défaillante des crises universitaires. Le syndicat avait déjà appelé en décembre 2025 à la retenue des forces de l’ordre et à un dialogue sincère sur les bourses. Il n’a pas été entendu.

Le contexte structurel identifié par le SAES est essentiel : massification incontrôlée des universités, déficits budgétaires chroniques, manque d’enseignants, faiblesse des infrastructures, mise en œuvre mal évaluée de la réforme licence-master-doctorat. Ce ne sont pas des catastrophes naturelles. Ce sont les conséquences de choix de gouvernance façonnés par les mêmes pressions fiscales, la même conditionnalité du FMI, la même arithmétique de la dette qui contraint chaque centime de dépense publique.

Abdoulaye Ba est mort dans un système universitaire privé de ressources, policé avec l’usage excessif de la force et gouverné par une administration avertie à maintes reprises que la situation était intenable. Le même jour, la gendarmerie dakaroise arrêtait douze hommes pour « actes contre nature » et pour une prétendue transmission intentionnelle du VIH. Début mars, le nombre de suspects mis en détention provisoire dans cette affaire était d’au moins trente-sept.

Trois semaines après, la même administration durcissait la législation contre l’homosexualité.

Le calendrier n’est pas une coïncidence. Quand un État ne peut gouverner ses universités, ne peut payer les bourses de ses étudiantes et refuse toute responsabilité pour les morts que ses forces de sécurité causent sur les campus, il recourt à un autre type de gouvernance.

La politique morale génère des manchettes et rallie des partisans. Tout cela sans exiger les décisions douloureuses que nécessiteraient une vraie réforme éducative, une vraie responsabilité fiscale et un vrai bilan de vingt-cinq ans de violence policière létale sur les campus.

Ousmane Sonko, l’homme dont le charisme anti-establishment a amené une génération dans les rues, a besoin de rester pertinent. Défendre la moralité africaine et légiférer sur celle-ci est plus aisé que de restructurer une économie. Et le backlash anti-genre2 est bien moins coûteux que de rendre des comptes pour les morts sur les campus.

La main étrangère que personne ne nomme : MassResistance

Au Sénégal, le backlash anti-genre dépasse la politique intérieure et en fait, du point de vue de l’économie politique féministe et des relations internationales, l’un des échanges géopolitiques les plus préoccupants se déroulant aujourd’hui sur le continent africain.

Reuters a révélé3 que les partisans sénégalais de la législation anti-LGBTQ étaient en contact direct avec MassResistance, une organisation états-unienne basée dans le Massachusetts qui décrit l’homosexualité comme une menace sanitaire et qui conseille depuis des années des militants africains. En décembre 2024, And Samm Jikko Yi, le réseau sénégalais d’organisations islamiques et de la société civile qui a mené la campagne pour la nouvelle loi, a contacté MassResistance pour discuter de tactiques de mobilisation et de plaidoyers auprès des autorités sénégalaises. C’est le premier cas connu d’une organisation états-unienne ayant contribué à façonner une campagne anti-genre réussie en Afrique depuis le retour de Trump au pouvoir, en janvier 2025.

Lire la suite

 

 

Rama Salla Dieng

Rama Salla Dieng est politiste. Ses recherches portent sur la gouvernance démocratique, les mouvements féministes, le capitalisme racial et l’économie politique au Sénégal et en Afrique francophone.

 

 

 

Source : Afrique XXI

 

 

 

 

Les opinions exprimées dans cette rubrique n’engagent que leurs auteurs. Elles ne reflètent en aucune manière la position de www.kassataya.com

Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com

Quitter la version mobile