Le Soleil – Arrêtez tout ! Le derby de la Madonnina en Italie devient ringard, l’Old Firm d’Écosse est obsolète, le Superclásico argentin manque de grinta, le Clásico espagnol n’a plus le piment de Messi et de CR7… Place au Mafessico, le derby entre le Sénégal et le Mali. Un affrontement qui va bien au-delà d’un « simple » quart de finale de Coupe d’Afrique des nations (CAN).
Ce vendredi, à l’heure où certaines lampions s’allument pour faire barrage aux ombres d’une nuit naissante, deux nations se feront face au Stade Ibn Batouta. La magnifique enceinte de Tanger est désormais le stade où le Sénégal a disputé le plus de matches de Coupe d’Afrique des nations, à égalité avec le stade du 30-Juin au Caire (cinq rencontres chacun).
Le cérémonial d’avant-match peut vite se transformer en guet-apens pour des organisateurs dissipés. Le réalisateur chargé de piloter un dispositif de plus d’une trentaine de caméras pour la retransmission en mondovision devra faire preuve d’une vigilance extrême. Car ce sont deux nations jumelles qui s’affrontent. Une étoile verte les distingue : seul détail séparant deux drapeaux aux mêmes couleurs, disposées de manière identique sur leurs fanions nationaux.
Les deux États furent réunis au sein de la Fédération du Mali, une union entre le Sénégal et le Soudan français (actuel Mali), au lendemain des indépendances en 1960. Si, en France, la nuit du 4 août 1789 marque la fin des privilèges, ici, c’est celle du 19 au 20 août 1960 qui scella le destin de l’idée fédérale. De profondes divergences politiques et idéologiques opposèrent Léopold Sédar Senghor et Modibo Keïta, conduisant à la proclamation de l’indépendance du Sénégal le 20 août, puis à celle du Mali le 22 septembre 1960.
Malgré cette séparation administrative, les deux nations ont conservé les mêmes mythes tutélaires, des cultures communes et une gastronomie largement partagée, à quelques nuances près. Le mafé n’y fait pas exception. Ce plat à la sauce épaisse, à base de pâte d’arachide et de tomates, sublime une viande mijotée avec des légumes, le tout servi avec du riz blanc. Avec des variantes qui écorchent le palais des puristes, comme le mafé au poulet, une faute de goût, pour certains, comparable à l’ajout de banane dans un thiéboudiène, une tendance observée à Bamako et dans certaines familles maliennes de la diaspora occidentale. Ces controverses culinaires sont devenues épicées et ne nécessitent pas un arbitrage maison.
Si l’Unesco a tranché, fin 2021, la bataille de l’appropriation culinaire du thiéboudiène, appelé au Nigeria et au Ghana Jollof Rice, en en attribuant la paternité au Sénégal, pour le mafé le verdict n’est pas encore tombé. Les Maliens clament urbi et orbi que le mafé est leur héritage. Mon ami et confrère malien Samba Doucouré estime qu’il n’y a même pas débat : « Tout comme le bœuf bourguignon vient de Bourgogne, le mafé est malien. D’ailleurs, « Tiguadégué » (la pâte d’arachide), c’est malien. »
Les Sénégalais, eux, refusent qu’on leur raconte une histoire qu’ils estiment avoir écrite de leurs mains savantes. « Nous sommes le pays de l’arachide ; une sauce à base d’arachide ne peut donc venir que de chez nous », plaidait, lors d’un dîner il y a quelques années, un Sénégalais face à un aréopage de convives venus d’Afrique de l’Ouest. Devant eux, un mafé appétissant et fumant faisait office de véritable bouclier thermique contre le crachin obstiné d’un début d’automne normand. Ce vendredi, la météo annonce un temps similaire à 16 heures, heure du coup d’envoi de ce quart de finale entre voisins, parents, cousins et cousines, frères et sœurs. Semblables, et pourtant différents. Quand l’arbitre sifflera le début du match, la sauce du mafé cessera de mijoter pour laisser place au jeu. Chaque tacle sera un héritage, chaque passe une filiation, chaque but une revendication.
Dans ce Mafessico, on ne défend pas seulement des couleurs pour une place en demi-finale de la CAN. Le derby du mafé entre Sénégalais et Maliens s’inscrit dans une histoire commune que le football africain continue d’écrire, édition après édition, à chaque Coupe d’Afrique des nations.
Moussa DIOP
Source : Le Soleil (Sénégal)
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