Seneplus – Je reprends ma plume aujourd’hui avec un sentiment étrange. Un mélange de déjà-vu et de vertige. Comme si l’histoire se répétait, mais que nous refusions encore de la reconnaître.
En 2012, le Sénégal respirait. Je me souviens des rues, des cris, des espoirs. Je me souviens de cette jeunesse qui refusait, qui contestait, qui rêvait. Je me souviens de cette promesse. Une promesse simple : plus jamais ça.
En 2021, j’écrivais une lettre ouverte au Président Macky Sall. Les mots me brûlaient les doigts. Je lui rappelais qu’il était président en partie grâce à l’engagement de Y en a Marre, grâce aux jeunes sénégalais et sénégalaises qui étaient descendus dans la rue pour dire stop et que certains d’entre eux étaient morts pour que lui puisse accéder à la magistrature suprême. Je lui rappelais que Jeune Afrique titrait le 24 juin 2011 : « Sénégal : les émeutes à Dakar ont fait 102 blessés dont 13 policiers » et le 3 février 2012 : « Sénégal : Podor pleure ses morts après la répression d’une manifestation du M23 ». Je lui disais : « Aujourd’hui, vous marchez sur les pas de votre prédécesseur. » Je pensais écrire sur une fin de cycle. Je n’avais pas encore compris que j’écrivais sur un mécanisme. Aujourd’hui, une nouvelle alternance a eu lieu. Une nouvelle promesse. Un nouveau souffle. Et pourtant.
L’illusion de la rupture
Chaque alternance au Sénégal s’est construite sur une rupture. Wade contre Diouf. Macky contre Wade. Sonko-Diomaye contre Macky. Chaque fois, le même scénario : une jeunesse mobilisée, des injustices accumulées, une colère légitime, une promesse de transformation profonde. Chaque fois, après l’accession au pouvoir : une recomposition des alliances, une lutte interne pour la légitimité, une tension entre gouverner et durer. Fadel Barro, coordonnateur du mouvement Y en a Marre, le formulait ainsi en 2012 : « À l’époque, la vie au Sénégal était rythmée par des coupures intempestives d’électricité, des scandales financiers à coups de milliards, une injustice sociale extraordinaire, l’arrogance du régime… Il n’y avait quasiment personne pour se faire l’écho sonore de nos frustrations. »
Si aujourd’hui il y a eu du progrès sur certains de ces maux, ces mots de Fadel Barro résonnent encore.
Ce que nous appelons « trahison » est souvent en réalité une collision : entre l’idéal de rupture et la réalité du pouvoir. Entre celui qu’on promettait d’être et celui que le système finit par faire de nous si nous n’y prenons pas garde.
Aujourd’hui, les débats sont bruyants. Qui a dit quoi ? Qui soutient qui ? Qui est loyal ? Qui est traître ? Mais tout cela est la surface. Dans mes écrits, j’ai souvent parlé de l’effet iceberg : cet espace immense entre ce que nous percevons à première vue et la réalité profonde qu’il renferme. Une pensée complexe nous offrirait la possibilité de considérer le caractère multidimensionnel de ce que nous vivons. Elle s’écarte de la pensée binaire et linéaire où une chose ne peut revêtir qu’un caractère à la fois : noir ou blanc, bien ou mal, fort ou faible. Elle permet de regarder un système sous plusieurs angles et de considérer toutes les interactions s’y opérant avec leurs nuances et subtilités. Sous la surface de cette crise entre Diomaye et Sonko, il y a : des systèmes hérités, des violences normalisées, des structures d’inégalités profondément enracinées.
Abdoulaye Ba, étudiant à l’UCAD, est mort après des affrontements violents entre étudiants et forces de l’ordre sur le campus. Ce n’est pas un événement isolé. C’est le signe d’un État qui, depuis des décennies, répond à la contestation étudiante par la force, et ce, quel que soit le gouvernement en place.
Des femmes sont tuées par leurs conjoints et des filles et adolescentes sont victimes de viol. Chaque semaine. Dans l’indifférence quasi générale. Ce n’est pas un fait divers. C’est un système qui, depuis des décennies, normalise la violence faite aux femmes, et ce gouvernement dit de rupture l’a cristallisé dès ses débuts, en nommant seulement quatre femmes ministres sur trente-trois membres du gouvernement. Un dixième. Comme si « servir le peuple » pouvait se faire sans la moitié de ce peuple autour de la table.
Une loi criminalise des identités. Ce n’est pas une décision ponctuelle. C’est une idéologie de contrôle des corps et des êtres.
Dakar étouffe. Les arbres disparaissent de nos rues. L’océan se meurt lentement. Le Parc de Hann que j’ai connu enfant comme un espace vivant est devenu le symbole d’un rapport au vivant profondément abîmé. Les animaux y sont des fantômes. Ce n’est pas un oubli. C’est le reflet d’une civilisation qui a perdu le sens du soin, du soin de soi, du soin de l’autre, du soin du vivant.
Et les jeunes. Toujours les jeunes. Sans emploi. Sans horizon. Sans confiance.
Ces mêmes jeunes qui ont été gazés, arrêtés, emprisonnés, tués pour qu’un gouvernement dit de rupture arrive au pouvoir, et qui regardent aujourd’hui ce même gouvernement se déchirer pour des questions de positionnement politique pendant que leurs vies restent suspendues dans l’attente d’un avenir qui ne vient pas.
Intersectionnalité : des oppressions multiples, une même logique
Kimberlé Crenshaw, qui a mis en lumière à la fois la Critical Race Theory et le concept d’intersectionnalité, une manière de comprendre comment les formes d’oppression ne sont pas séparées. Elles s’entrecroisent. Ce que nous vivons n’est pas une série de problèmes distincts. La misogynie, l’homophobie, la violence policière, l’injustice économique, la dégradation environnementale, le mépris du vivant non-humain : ce sont les manifestations d’une même logique : une logique de domination, de contrôle et de déshumanisation. Comme je l’écrivais il y a deux ans sur ce gouvernement : « L’enjeu n’est pas « de donner des postes aux femmes » mais de comprendre qu’aucun changement systémique ne peut s’opérer de manière durable sans une gouvernance inclusive et équitable. »
Cela reste vrai aujourd’hui. Et cela va bien au-delà du genre comme le démontrent les travaux d’Otto Scharmer, à travers la Théorie U, qui nous invite à dépasser les réactions de surface pour descendre à la racine de nos systèmes, là où se logent les schémas invisibles qui façonnent nos actions et nos institutions. Otto Scharmer parle de trois grandes fractures : Nous et l’Autre : la division sociale. Nous et la nature : la destruction du vivant. Nous et nous-mêmes : la déconnexion intérieure. Regardons le Sénégal aujourd’hui avec cette grille.
Nous et l’Autre. La polarisation est extrême. Le débat est devenu affrontement. La loyauté est devenue plus importante que la vérité. Des partisans qui s’insultent au lieu de se parler. Une classe politique qui use de la rhétorique de la rupture pour justifier des comportements identiques à ceux qu’elle condamnait hier.
Nous et la nature. Les espaces naturels sacrifiés sur l’autel d’une urbanisation sans âme : tout cela n’est pas séparé de la violence que nous nous faisons les uns aux autres. On ne peut pas traiter les êtres humains avec dignité dans un environnement qu’on détruit.
Nous et nous-mêmes. C’est peut-être la fracture la plus profonde et la moins discutée. Des leaders coupés de leur propre humanité. Des citoyens épuisés, désillusionnés. Une société qui ne sait plus tenir la complexité. Qui préfère le camp à la nuance. Qui confond la loyauté au chef avec la loyauté au peuple.
Le peuple, dans tout ça ? On oublie souvent l’essentiel. Ce ne sont pas seulement des alliances politiques qui se brisent. Ce sont des espérances. Quand une coalition se fissure, ce sont des citoyens qui perdent leur foi, leur patience, leur capacité à croire. Ce sont des mères qui ont envoyé leurs fils manifester et qui attendent toujours que cela serve à quelque chose. Ce sont des jeunes qui ont été éborgné·es, emprisonné·es, qui ont vu leurs proches mourir et qui regardent maintenant les bénéficiaires de leurs sacrifices se battre pour des positions.
Comme je l’ai appris dans mon propre parcours, dans cette recherche que j’ai menée sur le sens du chez-soi et sur la violence qui traverse nos vies : hurt people hurt people. Ceci implique qu’une société blessée finit par reproduire la violence qu’elle subit. Une jeunesse à qui on n’a pas donné de raisons d’espérer finit par cesser de le faire ou par trouver ses raisons ailleurs, parfois dans des directions dangereuses. Le plus inquiétant n’est pas que les leaders changent. C’est que les dynamiques restent les mêmes. J’écrivais en 2016 dans l’ouvrage collectif politisez-vous: « nous dénigrons moins la Politique que ce qu’elle est devenue. » Aujourd’hui, je dirais : nous ne changeons pas la Politique. Nous changeons les visages qui la reproduisent.
Pourtant, je continue de croire comme je l’ai écrit, comme je l’ai vécu dans mon propre cheminement que la Politique demeure la solution. Pas cette politique-là. Pas une politique de conquête, de survie, de domination. Mais une politique qui commence ailleurs. Qui commence à l’intérieur. Il y a une question que je me pose depuis longtemps, depuis que mon frère m’a dit un jour : « Pour quelqu’un qui est en guerre avec elle-même, c’est intéressant de te voir parler de construire la paix. » Ces mots partagés à une époque où je vivais un écart entre succès apparent et conflits internes m’ont traversée comme une flèche. Ils m’ont appris quelque chose d’essentiel : on ne peut pas créer de paix à l’extérieur sans adresser la guerre à l’intérieur.
Je me demande ce que cela donnerait si nos leaders avaient accès à cet espace-là. Pas seulement des conseillers politiques. Pas seulement des stratèges. Mais des coachs. Des espaces de vérité. Un travail intérieur sérieux sur leur rapport au pouvoir, à l’identité, au privilège, à la peur.
Ce que je vois, lorsque je regarde lorsque je regarde l’histoire de Wade, de Macky, et maintenant de Diomaye et Sonko, c’est ce que j’ai vu en moi : des schémas qui se reproduisent parce qu’ils n’ont jamais été conscientisés. Des blessures qui gouvernent à la place de la vision. Des peurs qui prennent les commandes à la place des valeurs. Gouverner ne s’apprend pas seulement dans les institutions. Cela s’apprend aussi dans l’introspection. Peut-être que la rupture la plus nécessaire , celle que personne n’ose nommer, c’est la rupture avec soi-même.
Je terminerai cette lettre non pas avec des certitudes, mais avec des questions. Des questions pour nos leaders. Pour nous. Pour ce pays que nous aimons, que nous pleurons, que nous ne cessons pas de vouloir voir s’accomplir.
Comment pourions-nous …
… accompagner nos leaders à faire un travail profond sur eux-mêmes, sur leur rapport au pouvoir, à l’ego, à la peur de disparaître ?
… créer des espaces de vérité où le pouvoir peut être interrogé sans violence ?
… passer d’une logique de domination sur les femmes, sur les minorités, sur la nature, sur l’adversaire à une logique de service ?
… tenir la complexité collective sans tomber dans la simplification et la polarisation, sans faire de l’adversaire un ennemi, sans réduire la vérité à un camp ?
… gouverner en restant profondément humain en se souvenant que ceux qu’on gouverne ont faim, ont peur, ont besoin d’être vus et entendus ?
… construire une société où la mort d’Abdoulaye Ba à l’UCAD et bien d’autres avant lui est une indignation nationale durable, pas un fait divers vite oublié ?
… construire un pays où les femmes ne sont pas assassinées en silence par leurs conjoints, où les filles ont accès à l’éducation sans obstacle, où les enfants ne mendiant plus dans la rue, où l’intersectionnalité des oppressions est enfin nommée pour ce qu’elle est, pas une mode importée, mais une réalité sénégalaise ?
… créer un Sénégal où les arbres respirent, où les parcs sont digne de ce nom, où nos océans sont protégés, où le respect du vivant est un acte politique, parce que le rapport à la nature dit quelque chose de notre rapport à nous-mêmes ?
Surtout : comment pouvons-nous collectivement réinventer ce que signifie servir ?
Le problème de notre génération n’a jamais été uniquement Abdoulaye Wade. Ni Macky Sall. Ni Sonko. Ni Diomaye. Le problème est plus profond. La solution aussi. Comme je l’ai écrit en 2016 : « Aucune bataille ne s’est jamais gagnée à l’avance. Il faut être sur le champ de bataille pour combattre. » Ce champ de bataille aujourd’hui, c’est celui de notre propre conscience. De notre propre humanité retrouvée.
Tissons, chers amis. Tissons.
Si nous ne tissons pas aujourd’hui notre couverture, lorsque la nuit tombera, et elle tombe déjà sur trop de familles sénégalaises, nous pourrions bien ne jamais en ressortir indemnes.
En hommage à Tonton Mansour Diack. Puisse ta lumière briller éternellement.
Ndèye Aminata Dia
Source : Seneplus (Sénégal) – Le 04 juin 2026
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