Le Soleil – Au Sénégal, la souffrance mentale des hommes se vit dans le silence, sous le poids d’une virilité sociale qui interdit la plainte et sanctifie l’endurance. Pères, époux, soutiens de famille, beaucoup s’effondrent à huis clos, étranglés par la pression économique, la honte de faillir et l’impossibilité de dire « je vais mal ». Cet article n’est pas une enquête médicale. Ici, point de diagnostics cliniques alignés ni de protocoles froids. Cette plongée au coeur d’un non-dit collectif donne la parole aux invisibles et interroge une norme culturelle qui fabrique des hommes debout à l’extérieur, mais brisés à l’intérieur jusqu’à parfois en mourir sans bruit.
Vendredi 31 janvier 2025 aux Hlm Fass. À six heures du matin, M. Thiam, 50 ans, est déjà prêt pour quitter sa demeure. Mais personne ne sait que, certaines nuits, le père de cinq enfants s’enferme aux toilettes pour pleurer. Pire, personne ne sait qu’il lui arrive de souhaiter ne plus se réveiller. « Ce serait, pour moi, une forme de soulagement si la religion autorisait le suicide. Mais elle l’interdit. Alors je tiens. Je tiens seul, sans que personne ne perçoive l’étendue de mes souffrances. Ici, au Sénégal, un homme n’a pas le droit de montrer sa vulnérabilité », confie-t-il.
L’homme est de taille moyenne. Son corps famélique, presque effacé, trahit ce que sa voix tente de contenir. La tristesse ne se lit pas seulement dans ses mots, elle habite sa posture, s’accroche à sa chair amaigrie. Il incarne cette douleur masculine tue, façonnée par une société qui érige l’endurance en vertu cardinale et transforme la fragilité en faute. Souffrir, oui. Mais à huis clos. Toujours debout. Toujours seul.
« Si je m’arrête, tout s’écroule »
Dans les rues de Dakar, dans les villages de l’intérieur, dans les chambres exiguës et les bureaux surchauffés, la même injonction se répète : un homme ne pleure pas. La pression économique serre les tempes, le chômage ronge l’estime, la réussite sociale devient une dette morale. On porte la famille comme un totem, sans droit à la défaillance. La parole, elle, reste coincée dans la gorge. Aller consulter, c’est avouer une faiblesse. Dire « je vais mal », c’est trahir un rôle. Alors les symptômes se déguisent. En colère. En mutisme. En alcool. En errance. En ruptures soudaines. La souffrance psychique masculine ne disparaît pas : elle se camoufle. Et quand elle explose, la société s’étonne, parle de fatalité, détourne le regard. Dans l’imaginaire collectif, l’homme doit tenir. Il est le pilier, le pourvoyeur, celui qui encaisse. Tomber serait une faute morale. Demander de l’aide, un aveu d’échec. Alors les hommes se taisent. Jusqu’à l’implosion.
Dans la capitale sénégalaise, la journée commence très tôt. Dans les rues encore engourdies, des hommes marchent déjà. Certains vont travailler. D’autres font semblant. Tôt le matin, à proximité du Centre culturel régional Blaise Senghor (Ccrbs), Moussa Baldé, 28 ans, chauffeur de taxi, serre le volant comme on s’accroche à une bouée. « Je n’ai pas le droit d’être fatigué. Si je tombe malade, qui va nourrir la maison ? », s’interroge-t-il, la tristesse se lisant sur le visage. Depuis deux ans, l’aîné de la famille dort mal, mange peu, se met en colère pour un rien : « Parfois, j’ai envie de disparaître une semaine. Juste respirer. Mais je ne peux pas. » Cependant, il n’a jamais consulté : « Un homme qui va chez le psy, ici, on le regarde autrement. » Ainsi, M. Baldé préfère continuer à rouler, jusqu’à l’épuisement.
Mais si Moussa tient le coup, Ibrahima Diouf, 45 ans, pleure en cachette, ayant perdu son emploi après la fermeture de son entreprise. Depuis, il reste rarement chez lui : « Quand je suis à la maison, je me sens inutile. » La nuit, il pleure en silence, enfermé dans les toilettes. « Même ma femme ne sait pas », confie l’ancien agent de sécurité.
« L’alcool, c’était pour dormir »
Il parle d’une honte profonde. On lui a appris, lâche-t-il sans sourciller, qu’un homme doit régler ses problèmes seul. » Il a songé au suicide. « Pas pour mourir. Mais pour que tout s’arrête », affirme-t-il. Dans les quartiers populaires de Dakar, l’homme qui ne s’en sort pas devient invisible. Il fréquente les gares routières, les bars de fortune. L’alcool sert d’anesthésiant social. La solitude devient la norme. La détresse masculine ne s’exprime pas toujours en mots. Elle se traduit par l’irritabilité, le retrait, la violence parfois. Elle est souvent mal comprise, mal interprétée, rarement accompagnée.
Quant à Cheikh, diplômé sans emploi et soutien de famille, il parle d’une voix basse. « J’avais honte de rentrer chaque soir sans rien », souffle l’homme âgé de 30 ans. En effet, il a commencé à boire pour dormir : « Juste un peu, puis un peu plus. Mais j’ai peur d’être addict un jour. » L’alcool calme l’angoisse. Pas le vide. « On m’appelait paresseux. Personne ne voyait mon mal être », raconte l’homme de taille moyenne. Il n’a jamais parlé de dépression car, dit-il, ce mot ne sort pas facilement de la bouche d’un homme. »
Il est 18 heures à la plage de Soumbédioune, non loin de Magic Land. Autour, les odeurs de poisson grillé, les chants, les cris, les voix qui jaillissent çà et là.
Arriver trop tard
Au milieu de ce vacarme vivant, un homme, soigneusement habillé, se fond dans le décor. Assis sur un galet depuis 15 heures, il a trouvé refuge face à la mer, dans le souffle régulier des vaguelettes. Il cache son village d’origine. « Presque tous les jours, je viens ici à la même heure quand je ne trouve rien pour gagner de l’argent. Seul, je pleure ici, sans que personne ne le sache », confie le divorcé, père d’un enfant. Dans les cabinets, les consultations masculines racontent toutes la même histoire : des hommes qui arrivent quand tout a déjà cédé. Travail perdu, famille fragilisée, alcool banalisé. « Les hommes consultent rarement au début du mal-être. Ils viennent quand la crise est là », confie Mame Fatou Diop, fondatrice de « Wéeruway center », structure dédiée à la santé mentale. Chômage prolongé, pression sociale, échec migratoire, responsabilités familiales écrasantes : « La liste des déclencheurs est connue. Mais la société sénégalaise continue d’imposer aux hommes une armure émotionnelle qui finit par les étouffer. » La virilité se vit comme une discipline quotidienne. Cette éducation produit des hommes résistants, mais vulnérables. Seydou B. S, 51 ans, commerçant, en fait partie. « Je faisais des malaises, mais je disais que ce n’était rien », confie le père de famille. En réalité, il vivait avec une anxiété permanente. « Je croyais devenir fou », se souvient-il. Il a consulté après un effondrement au marché : « Si j’étais venu plus tôt, j’aurais évité beaucoup de dégâts. »
Vieux Djitté, psychologue dans un cabinet de psychologie et coaching, confirme également que les hommes se font consulter tardivement : « En principe, les hommes doivent comprendre que chacun a ses limites. Et reconnaître ses limites est une sagesse. L’autre point, c’est de comprendre que demander de l’aide n’est pas un signe de faiblesse. Prendre soin de sa vie, de ses relations sociales est le socle qui peut nous garantir l’équilibre mental. »
« On m’a appris à encaisser »
Mamour, 60 ans, retraité, parle lentement : « Mon père ne parlait jamais. J’ai fait pareil. » Après la mort de son épouse, il s’est renfermé. « Les gens me demandaient d’être fort. Personne ne me demandait comment j’allais », se désole-t-il. En effet, il a sombré dans une profonde solitude.
« La tristesse et la solitude sont devenues pour moi une habitude », souffle Mamour perdu dans ses souvenirs.
La détresse masculine se manifeste souvent autrement. « Les hommes ne disent pas je suis triste. Souvent, ils deviennent agressifs, mutiques, absents », explique M. Djitté. C’est ce qu’a vécu Ousmane, 34 ans, maçon. « On disait que j’étais devenu méchant. En réalité, j’étais vide », explique -t-il. Il a consulté en secret : « Même mes amis ne savent pas. » Alioune, 41 ans, père de famille, lui, a fait une tentative de suicide : « Je ne voulais pas mourir. Je voulais juste arrêter d’être fatigué d’être fort. » Après son hospitalisation, le silence est revenu. « On m’a dit de remercier Dieu et d’oublier », dit-il.
Par Adama NDIAYE
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Source : Le Soleil (Sénégal) – Le 11 avril 2026
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