Le 360.ma – Vidéo – À quelques kilomètres de Dakar, Rufisque cultive une mémoire singulière. Derrière ses rues, quartiers et maisons chargées d’histoire se raconte une autre histoire, beaucoup plus mystérieuse: celle de Mame Coumba Lamb, un génie protecteur auquel une partie de la tradition léboue associe la protection de la cité.
Ici, les anciens transmettent des récits qui mêlent histoire, croyances et monde invisible. Des histoires racontées aux enfants, répétées de génération en génération et qui continuent, aujourd’hui encore, d’alimenter l’imaginaire collectif.
Pour les notables lébous, l’histoire de Mame Coumba Lamb remonterait aux origines mêmes du peuplement de la presqu’île du Cap-Vert.
Lamane Bakou Mory Thiané Mbaye, membre du Conseil des notables lébous du Cap-Vert: «Le génie protecteur de Rufisque, c’est Mame Coumba Lamb. Selon la tradition, Mame Coumba Lamb serait venue d’Égypte. Elle aurait suivi nos grands-pères, qui exploraient la mer, jusqu’au Cap-Vert, l’actuelle région de Dakar, qui était alors constituée de 121 villages lébou.»
Cette figure du génie protecteur n’appartient pas seulement aux récits des anciens. Pour de nombreux habitants, elle accompagne depuis l’enfance la mémoire et les traditions de Rufisque. Pour cette génération, Mame Coumba Lamb était d’abord cette présence invisible dont les adultes parlaient avec respect et prudence.
«Étant petits, on nous disait que c’était un génie protecteur qui veillait sur la ville. On assistait également à des sacrifices et à des cérémonies traditionnelles, notamment ce qu’on appelait le ndeup. On nous disait aussi que Mame Coumba Lamb était notre grand-mère, notre aïeule protectrice», explique Lamine Sy, jeune habitant de Rufisque.
Mais autour de cette figure protectrice circulent aussi des récits beaucoup plus troublants. Des histoires personnelles, racontées comme des expériences vécues, qui donnent à Mame Coumba Lamb une apparence presque tangible.
Astou Pouye raconte ainsi une rencontre qu’elle présente comme l’une des expériences les plus marquantes de sa vie, après son arrivée à Rufisque.
«Je venais de quitter Ngouye Dagga pour m’installer ici. Comme chaque nouveau venu à Rufisque, j’ignorais que la ville exigeait un droit de passage invisible. Un jour, l’irréel s’est invité chez moi. Le génie protecteur de la cité m’est apparu. Sa forme était terrifiante: un gigantesque varan du Nil. Le souffle coupé par la peur, j’ai doucement glissé une jatte de lait caillé vers la créature. Elle a bu, puis s’est évaporée dans les ombres de la pièce. Ce gardien de l’invisible veille sur les enfants de la terre et repousse le malheur, mais sa colère est sans pitié.»
Dans la tradition racontée par les anciens, ces récits ne seraient pas de simples histoires. Ils renverraient à un pacte ancien, conclu entre les hommes et les génies, et dont les règles auraient été transmises au fil des générations.
Pour les notables lébous, cette relation repose sur une forme de contrat symbolique : chacun aurait des devoirs envers l’autre. «Selon la tradition, les génies auraient conclu un pacte avec nos ancêtres. Ce pacte devait être respecté, notamment en ce qui concerne la protection réciproque: la protection des hommes par les esprits, mais aussi celle des esprits par les hommes. Si ce pacte n’était pas respecté, disait-on, la personne pouvait être possédée par ces génies», explique Lamane Bakou Mory Thiané Mbaye, membre du Conseil des notables lébous du Cap-Vert.
Aujourd’hui ncore, ces croyances demeurent profondément ancrées dans une partie de la mémoire populaire. Elles ont longtemps contribué à définir des interdits, des précautions et même certains espaces que les enfants n’osaient pas fréquenter. Pour ceux qui ont grandi à Rufisque, les histoires de Mame Coumba Lamb étaient aussi une manière de transmettre les règles et les mystères de la ville.
«C’est une véritable composante de notre culture. Quand on était jeunes, on nous répétait qu’il fallait être très prudents. Le lendemain encore, lorsque nous étions avec les anciens, ils nous racontaient que Mame Coumba Lamb était passée dans telle rue, ou qu’elle avait été aperçue avec ses fils ou ses filles. Nous entendions toutes sortes de récits, au point que certains endroits nous étaient même interdits. On nous disait de ne pas nous y aventurer. Tout cela faisait partie des croyances et des traditions qui entouraient Mame Coumba Lamb et, plus largement, l’histoire et la culture de Rufisque», explique Lamine Sy.
Et puis il y a les récits les plus spectaculaires. Ceux qui, pour ceux qui les racontent, dépassent largement le cadre de la simple légende. Astou Pouye évoque notamment un épisode qu’elle associe à la protection de sa terre et à l’intervention du génie. Elle raconte comment un conflit autour d’un champ aurait, selon elle, pris une tournure qu’elle attribue à l’intervention de Mame Coumba Lamb.
«Laissez-moi vous raconter ce dont j’ai été le témoin terrifié. Un matin, des agents de l’État ont débarqué, flanqués de machines, pour m’expulser de mon champ. C’était toute ma vie. Je leur ai lancé un avertissement désespéré: “Je n’ai que cette terre. Quiconque me chassera devra en payer le prix.” Ils ont ricané; Alors, figé par l’effroi, j’ai invoqué le génie. Ce qui s’est produit ensuite dépasse l’entendement humain. À l’instant précis où les machines ont démarré, un bourdonnement assourdissant, venu de nulle part, a fait vibrer l’air. Un essaim d’abeilles a fondu sur le site. Mais le plus effrayant restait leur cible: les agents de l’État. Ils ignoraient les passants et me contournaient comme si j’étais invisible, pour s’acharner sur les intrus, les poursuivant jusqu’aux frontières du village. Les anciens de Rufisque et de nombreux villageois ont vu cette scène de leurs propres yeux. Ceux qui nient l’existence des génies dorment simplement dans l’ignorance. Ce jour-là, ce que j’ai affronté du regard n’avait rien d’humain. C’était, pour moi, le génie de Rufisque», raconte Astou Pouye.
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