Relations Sénégal Maroc : Une histoire DE FÈS

Une entente bâtie sous le signe de la Tidiania

Le Quotidien  – Alors que les compétitions sportives, notamment la Can, exacerbent parfois les nationalismes et les tensions sur les réseaux sociaux, le socle religieux entre Dakar et Rabat reste un stabilisateur unique. Entre la cité sainte de Tivaouane et l’impériale Fès, l’héritage de Maodo Malick Sy agit comme un amortisseur de crises, rappelant que l’unité spirituelle de la Tijâniyya surpasse, et de loin, les rivalités de stade. Comme le montre le communiqué de la chefferie de la famille Tidiane de Fès hier. 

Le football peut diviser, mais la spiritualité unit. Les stades de football sont souvent le théâtre de tensions diplomatiques modernes, mais entre le Sénégal et le Maroc, il existe un «arbitre» d’un autre genre : la confrérie Tidiane. Là où un match de Can peut provoquer des échanges acerbes, l’histoire rappelle que les fondations de cette relation sont ancrées dans la piété née de la Tijâniyya. Dès le début du XXe siècle, Mame Maodo a compris que la connexion entre Tivaouane-la-pieuse et Fès était plus forte que n’importe quelle frontière. Cette fraternité, au-delà des couleurs nationales, a été scellée par le partage d’une même école de jurisprudence malikite et d’une vision soufie de la paix.

Quand les passions montent, le souvenir des grands khalifes sert de rappel à l’ordre fraternel : aujourd’hui, alors que les réseaux sociaux s’enflamment au moindre litige arbitral ou score de match, la ville de Tivaouane demeure une «école de pensée» qui prône l’ouverture. Le respect que le monde entier voue à la cité de Maodo ne dépend pas d’un trophée continental. Comme le soulignait la revue égyptienne Al-Azhar, l’œuvre de Maodo est une «lumière dans l’obscurité». En période de tensions sportives, cette lumière sert à rappeler aux supporters que, si le football est un jeu, la relation entre Tivaouane et Fès est un contrat sacré, une «assimilation critique et constructive» de l’autre qui ne saurait être ébranlée par 120 minutes de jeu.

Depuis plus d’un siècle, la cité sainte de Tivaouane et le Royaume chérifien entretiennent une relation singulière qui dépasse la simple diplomatie pour toucher au sacré. Initiée par Cheikh Al-Seydi El Hadji Malick Sy (Maodo), cette connexion spirituelle avec Fès, berceau de la Tijâniyya, a été consolidée par ses successeurs. Entre visites historiques, échanges d’érudition et hommages royaux, cet axe Tivaouane-Fès demeure le socle d’une diplomatie religieuse d’exception, faisant du Sénégal un bastion incontournable de l’islam soufi en Afrique noire.

L’initiative de Maodo : jeter les ponts de la Tarikha

Né vers 1847 à Gaé, Cheikh Al-Seydi El Hadji Malick Sy, figure de proue de l’école malikite et de la théologie ash’arite, a très tôt perçu l’importance de relier le Sénégal aux grands centres de savoir islamique. En érigeant Tivaouane en pôle de la Tijâniyya, il a naturellement tourné son regard vers Fès, où repose le fondateur de la con­frérie, Cheikh Ahmed Tijânî.

Pour Maodo, le Maroc n’était pas seulement un voisin géographique, mais la source spirituelle. De son vivant, il s’attacha à rapprocher sa famille du Royaume, chargeant notamment son fils aîné, Seydi Ababacar Sy, d’organiser la venue au Sénégal de grands maîtres marocains comme Cheikh Ahmad ibn Sâ’ih.

Dans la lignée des successeurs, c’est une continuité indéfectible. A la disparition du patriarche en 1922, ses successeurs ont transformé ce pont spirituel en une véritable autorité institutionnelle. Sous le califat de Cheikh Al-Seydi Khalifa Ababacar Sy (1922-1957), les échanges se sont intensifiés. En 1948, il reçoit avec faste le petit-fils du fondateur, Cheikh Muhammad Al-Tayyib Al-Tijânî, suivi en 1951 par Sayyid Ben’Amar Al-Tijânî.

El Hadj Abdoul Aziz Sy Dabakh, véritable artisan de la paix et de la fraternité, effectua un voyage mémorable à Fès en 1949. Symbole fort de cette proximité, c’est lui qui, aux côtés de Thierno Saïd Nourou Tall, accueillit le Roi Mohammed V à Dakar lors de son retour triomphal d’exil de Madagascar. Cette visite de 1955 a jeté les bases de ce que l’on appelle aujourd’hui la diplomatie religieuse. En accueillant Mohammed V, les chefs religieux sénégalais envoyaient un message clair de soutien à la cause de l’indépendance du Maroc. Pour le Roi, cette escale fut le témoignage de l’enracinement de la Tijâniyya au Sénégal, une confrérie née au Maroc (Fès) et devenue le trait d’union spirituel entre les deux peuples. La visite de 1955 n’était pas qu’une simple escale technique. Ce fut le moment où la politique et la foi se sont rencontrées pour forger une alliance qui, 70 ans plus tard, reste le socle de la relation entre le Maroc et le Sénégal.

C’est en souvenir de cet accueil et de ces liens que, quelques années plus tard, en 1964, le Roi Hassan II (fils de Mohammed V) inaugurera la Grande Mosquée de Dakar et que le Maroc continuera de soutenir les foyers religieux sénégalais. C’est encore Mame Abdou qui fut désigné pour diriger la prière d’inauguration de la Grande Mosquée de Dakar en présence du Roi Hassan II.

Le prestige de la famille Sy ne se limite pas aux frontières sénégalo-marocaines. Comme le souligne Abdoul Aziz Diop, petit-fils de Mame Maodo, Tivaouane a su incarner un «processus d’internationalisation de l’islam sénégalais». En 1995, la prestigieuse revue égyptienne Al-Azhar rendait hommage à l’œuvre de Maodo, comparant l’essaimage de ses disciples à «l’expansion de la lumière dans l’obscurité».

Aujourd’hui, cet héritage vit à travers la participation régulière des membres de la famille Sy aux Durûs Hasaniyya (causeries religieuses du Ramadan) au Maroc. El Hadji Malick Sy, fils de Dabakh, y perpétue la tradition d’excellence académique. Son érudition et ses sorties mémorables à Rabat témoignent de la vitalité d’une école de pensée qui a su allier les préceptes de l’islam aux valeurs humanistes africaines. Ti­vaouane reste ainsi ce foyer d’assimilation critique et constructive, une «école de pensée» autant qu’un sanctuaire, garantissant que le lien entre le fleuve Sénégal et les jardins de Fès ne se rompe jamais.

Joint par téléphone, un diplomate marocain à la retraite demande à dépassionner tout ça : «La commission mixte est une bonne stratégie. En plus de cette action, il faut appuyer tous les leviers pour qu’un match de foot reste un match de foot. Le Maroc et le Sénégal sont tellement liés qu’on ne peut rester sur cette finale.»

 

Cheikh CAMARA 
cheikh.camara@lequotidien.sn

 

 

Source : Le Quotidien (Sénégal)

 

 

 

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