Quand la pratique médicale perpétue des stéréotypes hérités du racisme scientifique des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles

The Conversation  – Au XVIIIᵉ puis au XIXᵉ siècle, des scientifiques et des médecins théorisaient une supposée supériorité des personnes blanches, en s’appuyant sur des critères biologiques. Dans le Racisme scientifique et médical (éditions PUF, 2026), Élodie Edwards-Grossi (Université Paris Dauphine-PSL/Institut universitaire de France) et Delphine Peiretti-Courtis (Aix-Marseille Université) expliquent comment, aujourd’hui, la pratique médicale perpétue des stéréotypes et biais raciaux hérités de ces thèses qui nuisent à la prise en charge en santé des personnes racisées. Extraits.

Le 26 décembre 2024, un député français d’extrême droite partageait, sur le réseau social X (anciennement Twitter), une carte censée représenter le Quotient Intellectuel moyen par pays, qui rappelait en tout point les procédés classificatoires du XIXe siècle.

Ce planisphère révèle toute la prégnance et les permanences, à l’heure actuelle, de la ferveur taxinomique et du racisme scientifique nés aux XVIIIe et XIXe siècles, et pose la question de ses ramifications avec la sphère politique.

La notion de « race » relayée sur les réseaux sociaux

Relayée auprès d’un large public francophone par ce député, cette carte avait déjà été abondamment relayée sur les réseaux sociaux en 2019. Elle avait même suscité la création d’un mot-clé « #carte QI », utilisé pour donner une grande visibilité à ces théories.

Cette carte est, hélas, loin d’être la seule occurrence de diffusion de croyances biologisantes et hiérarchisantes à propos de la notion de « race » sur Internet, comme en témoignent de nombreux articles de vulgarisation scientifique, émettant l’idée, pour le grand public, que cette catégorie pourrait, à nouveau, être appréhendée avec la génétique.

Analyser les résurgences actuelles du racisme scientifique

Dans ce contexte, les théories racistes empreintes d’un réalisme biologique recouvrent une fonction sociale et politique bien particulière : celle de la légitimation de courants et d’idéologies inégalitaires, qui, pour exister, doivent avant tout s’appuyer sur l’idée que la déshumanisation d’une partie de la population est la résultante de caractéristiques naturelles et inébranlables, ancrées dans les corps et les esprits de ces mêmes individus.

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Le racisme scientifique, à travers le déploiement du réalisme biologique, propose ainsi une caution non négligeable à des programmes politiques façonnant les inégalités. Il revêt une double fonction : il est à la fois le produit et le levier de l’ordre social raciste dans lequel il est façonné, et sans cesse réactivé, tout en fournissant à ses partisans les justifications de son maintien.

Dans quels contextes politiques et géographiques les théories et pratiques qui constituent le racisme scientifique et médical apparaissent-elles ? Pouvons-nous relever des systématicités dans les parcours de leurs auteurs ? Quels positionnements entretiennent-ils vis-à-vis de leurs pairs, des décisionnaires politiques, mais aussi du grand public ? Enfin, quelles résurgences pouvons-nous mettre en exergue ?

C’est précisément le sujet de l’ouvrage le Racisme scientifique et médical : ancré en histoire et en sociologie de la connaissance, celui-ci propose de documenter les modalités de production et de circulation du racisme scientifique et médical et leurs réappropriations sociales et politiques.

Quand les corps et les esprits des personnes racisées sont infériorisés

La notion de racisme scientifique et médical recouvre a priori de nombreuses théories et pratiques. Des historiens ayant travaillé de manière pionnière sur le sujet, tels Claude Blanckaert ou Stephen Jay Gould, ont décrit le racisme scientifique comme l’ensemble des théories et pratiques se réclamant de différents champs scientifiques (on peut citer la biologie, la psychologie, la génétique, l’anthropologie, etc.) proposant une définition altérisant, et infériorisant, les corps et les esprits des personnes racisées.

Présentées comme « scientifiques » par leurs instigateurs et leurs soutiens, ces théories établissent, dans le même temps, la supposée supériorité tacite ou explicite des personnes blanches en utilisant les mêmes critères corporels ou mentaux variés : le QI, la taille des crânes, l’intelligence sont autant de points qui reviennent dans ces études suggérant l’infériorité des uns au profit de la primauté des autres. Ces écrits ont été produits et ont circulé dans des contextes politiques épars et révèlent une forte porosité quant aux liens entre science et politique.

Un fait social contemporain qui touche le champ médical

Réinsérer la question du racisme scientifique et médical dans une approche critique des rapports sociaux de race, grâce à un dialogue transdisciplinaire entre sciences sociales et sciences historiques, c’est comprendre comment les artisans du racisme scientifique bénéficient d’un besoin de méconnaissance pour voir advenir leurs théories. Pour exister, ces théories ont besoin d’un vide épistémologique qui s’inscrit dans une histoire longue de la production de l’ignorance.

Cette production de l’ignorance a largement été produite par l’appareil étatique qui se refusait, et se refuse encore, à produire une analyse rigoureuse des rapports sociaux de race. Celle-ci permettrait notamment de mettre à mal les croyances et itérations, toujours présentes, de la race comme catégorie d’analyse biologique malgré son invalidation dans la deuxième moitié du XXe siècle.

Nous souhaitons insister sur le fait que le racisme scientifique et médical est bien un fait social contemporain, débordant du cadre historique que nous nous proposons d’étudier dans cet ouvrage : bien que l’autorité médicale cherche à entrer dans un rapport d’exceptionnalisme de son champ, le champ médical n’est pas exempt des rapports sociaux qui le modèlent.

Des effets sur les trajectoires de vie des individus

La question des tissages historiques et des résurgences du racisme scientifique et médical est ainsi capitale : loin d’avoir disparu, celui-ci a parcouru les époques et produit un effet encore conséquent.

À titre d’exemple, en décembre 2024, plusieurs quotidiens régionaux rapportèrent qu’une femme racisée avait accouché, sans prise en charge, sur le parking d’un hôpital à Dijon, en Côte d’Or, malgré ses appels à l’aide. L’un des journalistes relatant l’événement avait titré son article « On la refuse aux urgences : cette femme a dû accoucher dans le parking (et ça en dit long sur les préjugés racistes) ». Mettant en lien la mise en danger de cette femme et la longue histoire du syndrome méditerranéen en France, cet article souligne la manière dont des stéréotypes de résistance à la douleur des personnes racisées, formulés dès le XIXe siècle ont pu être transmis et rester vivaces jusqu’à nos jours.

De tels stéréotypes préfigurent bien la manière dont le racisme scientifique et médical produit un effet concret sur les trajectoires de vie et de mort des individus. Pour reprendre les mots toujours aussi actuels de Colette Guillaumin, autrice pionnière dans le champ des études sur le racisme en France, cet exemple met en relief « la réalité de la “race”. Cela n’existe pas. Cela pourtant produit des morts ». Les inégalités et différences de prises en charge de santé du fait de la subsistance de biais raciaux en médecine produisent une mise en danger différentielle et accrue des corps racisés. Ainsi, de cette manière, le racisme scientifique et médical peut être vu comme l’une des facettes matérielles, concrètes et opérantes du racisme structurel.

Stéréotypes, biais et pratiques discriminatoires

Partant du principe que la classe sociale ou les facteurs socio-économiques ne peuvent pas expliquer l’ensemble des trajectoires de soins de ces personnes, le concept de racisme médical s’intéresse par exemple aux biais présents et passés qui modèlent les représentations et les pratiques des médecins et psychiatres, majoritairement issus du groupe dominant blanc envers leurs patients et patientes.

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PhD, Associate Professor in Sociology and American Studies, Université Paris Dauphine – PSL

 

Agrégée, docteure en histoire, enseignante et chercheuse, Aix-Marseille Université (AMU)

 

 

 

Source : The Conversation 

 

 

 

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