Quand la logique de camp empêche de comprendre le rôle de l’intellectuel

Navrée d’avance pour cette entrée quelque peu publiciste. Le sujet mériterait davantage les outils du droit public et de la science politique. Mais comme le Foutankais, de la rive gauche ou droite qui apprend à lire les courants du fleuve avant d’en mesurer la profondeur, il est parfois nécessaire de partir du réel pour comprendre ce qui se joue derrière les apparences.

Une confusion persistante conduit certains acteurs politiques à interpréter toute prise de parole critique comme une prise de position partisane. Cette lecture est non seulement réductrice, mais elle révèle également une difficulté plus profonde à comprendre la fonction même de l’intellectuel dans la cité.

L’image des acteurs de théâtre parfois confondus avec leurs personnages dans les marchés de Bamako, de Dakar ou de Nouakchott illustre bien ce phénomène. Lorsque l’on ne distingue plus l’acteur du rôle qu’il incarne, c’est moins le théâtre qui est mal compris que la distance nécessaire à son interprétation qui fait défaut. Il en va de même en politique. Certains responsables politiques ne parviennent pas à distinguer la critique d’une politique de l’adhésion à un camp. Toute parole est alors lue à travers le prisme de l’appartenance, jamais à travers celui des principes qu’elle mobilise.

Or, dans une démocratie où le pouvoir est fortement concentré, la responsabilité de l’intellectuel devient encore plus importante. Plus les centres de décision sont concentrés, plus la société a besoin de voix capables de rappeler les exigences qui fondent la légitimité de l’action publique. Lorsque les intentions du pouvoir apparaissent incertaines, lorsque les institutions traversent des tensions ou lorsque des événements produisent des drames humains, l’intellectuel ne peut se réfugier dans le silence. Sa fonction n’est ni d’accompagner le pouvoir ni de le combattre systématiquement. Elle consiste à rappeler les limites que le droit, la morale publique et la dignité humaine imposent à toute autorité politique.

Dans ces circonstances, exiger la clarté institutionnelle, appeler à l’apaisement, rappeler l’obligation de protéger les libertés fondamentales ou interroger l’opportunité de certaines décisions ne relève pas du militantisme. Il s’agit d’une exigence démocratique. Une société où les intellectuels se taisent lorsque les intentions du pouvoir deviennent floues est une société qui affaiblit ses propres mécanismes de vigilance.

Cette fonction critique est pourtant fréquemment mal comprise. Lorsqu’un intellectuel interpelle le pouvoir dans un moment de crise, certains y voient une opposition déguisée. Lorsqu’il adresse les mêmes exigences à ceux qui lui succèdent, les mêmes y voient une trahison ou un revirement. Dans les deux cas, le raisonnement repose sur une erreur fondamentale : l’idée selon laquelle toute parole publique devrait nécessairement être rattachée à un camp.

Pourtant, la cohérence intellectuelle ne réside pas dans la fidélité à des hommes ou à des organisations politiques. Elle réside dans la fidélité aux principes. Exiger hier la transparence, la responsabilité et le respect des droits, puis exiger aujourd’hui les mêmes choses de nouveaux gouvernants, n’est pas une contradiction. C’est précisément ce qui distingue la vigilance citoyenne de l’engagement partisan.

C’est pourquoi le procès d’intention qui consiste à qualifier de traître ou d’opportuniste celui qui conserve cette vigilance est particulièrement préoccupant. Il ne révèle pas une incohérence de l’intellectuel ; il révèle avant tout les limites du regard politique porté sur la critique. Lorsqu’un responsable ne parvient plus à distinguer une critique de principe d’une prise de position partisane, il cesse de lire les arguments pour ne plus voir que les appartenances supposées. La question n’est alors plus de savoir si ce qui est dit est vrai, juste ou pertinent, mais de déterminer au profit de qui cela serait dit.

Cette manière de penser traduit moins une analyse du réel qu’un enfermement dans les catégories de la compétition politique. Elle révèle une difficulté à concevoir qu’il existe, dans toute société démocratique, des espaces autonomes de réflexion dont la vocation n’est ni de conquérir le pouvoir ni de le conserver. L’universitaire, l’écrivain, le chercheur, le juriste ou l’intellectuel interviennent d’abord pour éclairer le débat public, interroger les évidences et rappeler les principes qui doivent guider l’action collective.

Le problème est que la logique de camp tend à dissoudre cette autonomie. Tout est interprété à travers les catégories de l’alliance et de l’hostilité. Celui qui critique devient un adversaire ; celui qui approuve devient un allié. Entre les deux, il n’existerait aucun espace pour la pensée critique. Cette vision appauvrit profondément le débat démocratique parce qu’elle réduit la complexité du réel à une simple opposition entre amis et ennemis.

Plus grave encore, cette confusion en dit souvent davantage sur ceux qui la portent que sur ceux qu’elle vise. Car lorsqu’un acteur politique devient incapable d’imaginer qu’une parole puisse être guidée par des principes plutôt que par des intérêts, il projette sur les autres les logiques qui structurent son propre univers. La critique cesse alors d’être reçue comme une contribution au débat public pour être perçue comme une manœuvre dans une lutte de positionnement.

Il ne s’agit pas ici d’idéaliser les intellectuels. L’histoire montre qu’ils ne sont pas immunisés contre les conflits d’intérêts ni contre les séductions du pouvoir. De nombreux travaux ont d’ailleurs souligné les risques qui apparaissent lorsque certaines figures intellectuelles entretiennent une proximité excessive avec les centres de décision. Le constitutionnaliste qui adapte systématiquement son interprétation du droit aux intérêts du pouvoir, l’universitaire qui abandonne sa liberté critique pour préserver une position institutionnelle, le religieux qui transforme l’autorité politique en autorité morale ou l’activiste qui cesse toute vigilance une fois intégré aux cercles dirigeants illustrent cette réalité. La proximité avec le pouvoir tend souvent à altérer l’indépendance du jugement.

Mais reconnaître ce risque ne justifie en rien la suspicion systématique à l’égard de toute parole intellectuelle. Au contraire, cela rappelle l’importance de préserver des espaces de réflexion capables de conserver une distance critique à l’égard de tous les pouvoirs. Car la fonction de l’intellectuel n’est pas de servir une majorité ou une opposition. Elle consiste à maintenir vivante la capacité de la société à s’interroger sur elle-même.

C’est ici qu’apparaît la véritable faiblesse de la lecture partisane. Son problème n’est pas seulement qu’elle déforme la critique ; son problème est qu’elle empêche de penser la société dans toute sa complexité. Penser une société exige de distinguer les institutions des individus, les principes des intérêts, les circonstances des valeurs. Lorsque ces distinctions disparaissent, le politique ne voit plus qu’un affrontement permanent entre camps rivaux.

Or une société n’est pas réductible à cette opposition. Elle est composée de citoyens, d’associations, de syndicats, d’universités, de communautés religieuses, d’organisations professionnelles, de médias et d’espaces de production intellectuelle. Tous participent à la construction du débat public. Celui qui ne voit partout que des camps finit par ne plus voir la société elle-même. Il ne gouverne plus un ensemble complexe de réalités sociales ; il administre un rapport de force permanent.

Cette réalité est particulièrement importante dans les contextes ouest-africains, où les partis politiques se construisent souvent à partir de dynamiques culturelles, historiques, clientélistes ou idéologiques. Naturellement, un parti se crée pour accéder au pouvoir et gouverner. Mais il ne remplit pas toujours une fonction d’éducation politique. Dans des sociétés où subsistent des défis liés à l’alphabétisation, à l’accès à l’information et à la compréhension des institutions, cette carence contribue à renforcer les lectures émotionnelles et personnalisées du politique.

L’enjeu devient alors celui de la formation d’une masse critique. Plus les élites politiques s’enferment dans des logiques de positionnement, plus il devient nécessaire de disposer de citoyens capables de distinguer une critique de principe d’un engagement partisan. Cette capacité de discernement constitue l’un des fondements les plus solides de la démocratie.

L’expérience historique montre d’ailleurs que l’éveil politique passe toujours par un travail de traduction du réel. Les idées ne transforment les sociétés que lorsqu’elles deviennent compréhensibles pour les populations. Des figures comme Ruben Um Nyobè avaient compris que l’émancipation politique exigeait de parler le langage des masses afin de rendre intelligibles les mécanismes de domination et les enjeux de souveraineté. Cette exigence demeure actuelle. Une démocratie vivante suppose des citoyens capables de comprendre les institutions qui les gouvernent et les débats qui les traversent.

Cette nécessité rejoint également l’urgence contemporaine évoquée par plusieurs penseurs africains : produire des citoyens capables de discernement, développer une pensée autonome et construire un rapport plus mature à l’État et au pouvoir. L’enjeu n’est pas simplement de multiplier les prises de position ; il est de permettre à la société de distinguer les arguments des slogans, les principes des intérêts et la critique de la propagande.

Au fond, le responsable politique qui cherche à discréditer un intellectuel parce que celui-ci demeure fidèle à ses principes révèle moins les faiblesses de l’intellectuel que les limites de sa propre compréhension du politique. Car celui qui ne peut concevoir la critique autrement que comme une hostilité personnelle, ou l’approbation autrement que comme une fidélité, démontre une incapacité à penser la société dans toute sa profondeur. Cette incapacité est préoccupante, non seulement pour la qualité du débat public, mais aussi pour la qualité du gouvernement lui-même.

Une démocratie a besoin de gouvernants pour décider, mais elle a tout autant besoin d’intellectuels pour interroger le sens des décisions. Lorsque cette fonction critique est assimilée à une trahison, ce n’est pas seulement la liberté intellectuelle qui est menacée ; c’est la capacité même de la société à produire du sens, à corriger ses erreurs et à prévenir ses dérives. Une démocratie ne s’affaiblit pas lorsque les intellectuels critiquent le pouvoir. Elle s’affaiblit lorsque le pouvoir et l’opposition deviennent incapables de comprendre ce que signifie la critique.

 

 

Aissata Ahmedou Tidjane Bal – Juriste en droit public 

 

 

Cette analyse intellectuelle n’engage que son auteur et non l’institution qui l’emploie.

 

 

 

(Reçu à Kassataya.com le 09 juin 2026)

 

 

 

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