– La France doit se préparer à « accepter de perdre ses enfants ». Par ces quelques mots, prononcés le 18 novembre 2025 devant les maires de France réunis porte de Versailles, à Paris, le général Fabien Mandon, chef d’état-major des armées, a causé de nombreux haut-le-cœur. Soudainement, le grondement des bombardements en Ukraine s’est rapproché, le « choc » des forces russes avec l’armée française pouvant, selon lui, avoir lieu « dans trois, quatre ans ». Ses propos ont soulevé une polémique, mais aussi une prise de conscience : oui, la guerre peut revenir en Europe occidentale, avec ses souffrances et ses vies fauchées. Cette idée que nous ne sommes pas à l’abri de cette violence paraît absurde, privée de sens. Mais elle n’est plus exclue. Et chacun se pose de nouveau la question d’apparence naïve, mais en réalité déchirante et métaphysique : pourquoi la guerre ?
A cette question, deux des plus grands génies de l’histoire se sont attaqués au tout début des années 1930 : Albert Einstein et Sigmund Freud. L’odeur âcre de la Grande Guerre flotte encore sur l’Europe. Comme aujourd’hui, tout semble gris. La crise économique mondiale frappe les démocraties, et on doute de leur capacité à l’affronter. Benito Mussolini consolide son pouvoir en Italie. En Allemagne, pays humilié par les conditions fixées par le traité de Versailles, l’instabilité économique et politique favorise la montée en puissance du NSDAP, le parti nazi d’Adolf Hitler. C’est dans cette sombre ambiance que l’ancêtre de l’Unesco, l’Institut international de coopération intellectuelle, créé sous l’égide de la toute jeune Société des nations pour favoriser le dialogue scientifique et culturel, propose à Albert Einstein de mettre en place un échange épistolaire avec la personne de son choix sur le thème de la guerre. Existe-t-il un moyen d’en affranchir les humains ?
Agé de 53 ans, Einstein vit ses derniers mois à Berlin : il est attaqué de toutes parts par l’extrême droite antisémite de son pays, et il quittera définitivement l’Allemagne fin 1932. Il est considéré comme le plus grand scientifique vivant. En 1915, il a publié sa théorie de la relativité générale et a reçu le prix Nobel de physique six ans plus tard, pour son explication de l’effet photoélectrique. Il choisit d’écrire à l’Autrichien Freud, de vingt-deux ans son aîné. Ces deux géants ont chacun découvert un nouveau continent – la relativité, l’inconscient. Ils se connaissent peu. Ils se sont croisés une seule fois, fin 1926, à Berlin, chez le fils du psychanalyste, Ernst. Une rencontre que Sigmund Freud raconte quelques jours plus tard dans une lettre à son ami Sandor Ferenczi : « [Einstein] est gai, sûr de lui et agréable (…) Il s’y connaît autant en psychologie que moi en physique, aussi eûmes-nous une conversation très plaisante. » De son côté, le physicien doute des théories du psychanalyste, mais il respecte leur « influence sur [le] point de vue actuel sur le monde », comme il l’écrira plus tard. Quelques mois après leur rencontre de 1926, il décline l’idée de suivre une psychanalyse sur le divan de Freud : « Je préfère rester dans l’ignorance. »
Le 30 juillet 1932, Einstein envoie, de Potsdam, une lettre à Freud, qui lui répond, de son domicile de Vienne, en septembre. Cet échange est publié l’année suivante en France, en Allemagne et en Angleterre sous le titre « Pourquoi la guerre ? » (« Warum Krieg ? », « Why War ? »), une formule suggérée par le père de la psychanalyse, qui trouve que cela claque bien. En Allemagne, où Hitler prend le pouvoir le 30 janvier 1933, l’opuscule circulera sous le manteau.
Dans sa courte lettre, Einstein demande à son interlocuteur comment rendre l’humanité « plus résistante aux psychoses de la haine et de la destruction ». Il esquisse au passage une analyse qu’on a pu qualifier de marxiste. A le lire, c’est en effet un petit groupe « peu nombreux mais décidé, peu soucieux des expériences et des facteurs sociaux », qui pousse toujours à la guerre. Les marchands de canons et autres profiteurs. A l’inverse, le peuple, constate-t-il, ne manifeste pas naturellement de soif de guerre. Il se fait manipuler par l’élite, qui contrôle « l’école, la presse, et presque toujours les organisations religieuses ». Il ne s’arrête cependant pas là, et se demande pourquoi les gens ordinaires se laissent « enflammer » par les discours guerriers « jusqu’à la folie et au sacrifice ». Et finit par tendre la perche à Freud : « L’homme a en lui un besoin de haine et de destruction », une disposition facile à réveiller. C’est là, semble-t-il, que réside « le problème essentiel et le plus secret de cet ensemble de facteurs ».
La réponse du psychanalyste viennois est bien plus longue. Lui-même a beaucoup réfléchi sur les causes de la guerre, et depuis longtemps. « En 1914, ses trois fils ont été enrôlés dans la guerre. La question le passionnait, il la reliait à son concept de pulsion de mort », raconte la psychanalyste Marlène Belilos, qui a dirigé l’ouvrage collectif Freud et la guerre (Michel de Maule, 2011). La guerre est présente dans le livre de ce dernier Malaise dans la civilisation (1930), et elle hante nombre d’autres écrits, y compris les lettres qu’il échange avec les écrivains Stefan Zweig, Thomas Mann ou Romain Rolland. Dans celle qu’il écrit en réponse à Albert Einstein, il résume sa réflexion. Comme dans tout le règne animal, commence-t-il, les conflits d’intérêts entre humains sont résolus par la violence. Mais chez l’homme, à la logique de la guerre vient s’ajouter une « disposition instinctive » qui pousse à la « mise à mort de l’ennemi ». C’est ce que Freud appelle la « pulsion de mort ».
Selon lui, en effet, les instincts de l’homme se ramènent exclusivement à deux catégories : « d’une part ceux qui veulent conserver et unir » (regroupés dans sa théorie sous le nom d’Eros), « d’autre part ceux qui veulent détruire et tuer » (Thanatos). Tous les phénomènes de la vie découlent de cette dialectique. L’instinct de conservation relève d’Eros, mais s’appuie sur Thanatos : l’être vivant préserve sa propre vie en détruisant l’autre. Impossible de se débarrasser de cette pulsion de mort, écrit-il dans la lettre : tout au plus peut-on « canaliser » le penchant humain à l’agression « de telle sorte qu’il ne trouve [pas] son mode d’expression dans la guerre ».
Le bouillonnement de l’entre-deux-guerres
Freud et Einstein ne sont pas les seuls à réfléchir intensément au sujet. Après la première guerre mondiale, de très nombreux intellectuels sont engagés dans une réflexion fébrile sur les causes des conflits entre nations. « Le regard sur la guerre a changé de nature : le dispositif dans lequel on expose sa vie pour prendre celle de l’autre, qui était paré d’honneur, a disparu. Moralement, la guerre a perdu avec l’apparition des mitrailleuses », analyse aujourd’hui le philosophe Frédéric Gros. En France, le pacifiste Alain (1868-1951) considère qu’elle est la « messe de l’homme » par laquelle il teste son courage et met en avant son honneur, alors qu’« il n’y a point d’honneur à écraser une faible troupe par l’assaut d’une multitude ou plus simplement par des armes supérieures » (Mars ou la guerre jugée, Gallimard, 1921). Mais, selon lui, on a tort de penser que la guerre vient de passions enfouies, de « ce qui est inférieur » dans l’homme. « La guerre n’est guerre que par l’esprit qui consent », et les premiers responsables du crime sont donc « ceux qui ont pour fonction de penser » : savants, historiens, philosophes et moralistes.
La philosophe Simone Weil (1909-1943), qui a été son élève quand elle était en khâgne au lycée Henri-IV, considère certes la guerre comme le mal absolu, mais propose de l’analyser avec un prisme matérialiste : avant de la juger, il faut « analyser les rapports sociaux qu’elle implique » (Réflexions sur la guerre, revue La Critique sociale, nº 10, novembre 1933). De son côté, Henri Bergson publie en 1932 Les Deux Sources de la morale et de la religion, un livre dans lequel il décrit la guerre comme un produit de la « morale close », celle qui se préoccupe de la survie du groupe. Dans cette approche fermée, l’ennemi n’est plus seulement un adversaire à vaincre, mais un être à éliminer : il parle de « guerre d’extermination ».
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