Paul-Simon Handy, chercheur : « L’Afrique a réussi à corriger le planisphère, elle doit maintenant pouvoir rectifier sa propre place au sein du système mondial »

Les résolutions de l’ONU sur la traite transatlantique et sur la représentation cartographique du monde ont remis au premier plan les questions de réparation et de la position du continent africain dans l’ordre international. Reste à transformer ces succès en gains politiques et économiques, estime le spécialiste dans un entretien au « Monde ».

Paul-Simon Handy est directeur régional, à Addis-Abeba, de l’Institut d’études de sécurité pour l’Afrique de l’Est, qu’il représente auprès de l’Union africaine. Il défend une « mémoire de la responsabilité », qui enjoint aux Etats africains de reprendre la main sur le récit de leur passé, sans que cela les dispense d’assumer leurs responsabilités face aux difficultés politiques et économiques actuelles.

Les deux résolutions portant sur la reconnaissance de l’esclavage transatlantique et sur la réforme de la cartographie mondiale ont été largement approuvées aux Nations unies. Que dit cette séquence de la diplomatie africaine ?

Ce sont deux victoires diplomatiques importantes. L’Union africaine, le Ghana et le Togo, qui ont porté ces dossiers, ainsi que le groupe africain aux Nations unies, ont démontré une capacité d’initiative. Il ne s’agit plus d’une Afrique qui réagit à des propositions formulées par d’autres puissances, occidentales, chinoise ou russe. Ici, l’Afrique identifie un problème, formule une proposition, puis construit une coalition pour la soutenir. Ce faisant, elle oblige les autres puissances à prendre position.

Est-il nouveau, pour l’Union africaine, de porter des questions aussi étroitement liées à la mémoire ?

Ce n’est pas entièrement nouveau. Mais ces questions constituent une victoire dans la manière dont le monde se représente le passé : une victoire normative, qui montre la capacité de l’Afrique à imposer un récit – « a narrative », comme disent les Anglo-Saxons.

Ces questions restent néanmoins relativement soft, précisément parce qu’elles relèvent du passé. Les choses se compliquent dès lors qu’il s’agit de puissance et d’avenir. L’Afrique a réussi à corriger la carte ; elle doit maintenant pouvoir rectifier les institutions internationales et sa propre place au sein du système mondial, en redéfinissant les termes de la fiscalité internationale, en obtenant une réforme du Conseil de sécurité de l’Organisation des nations unies [ONU] et en pesant davantage sur les questions climatiques. C’est donc une victoire symbolique, et même stratégique. Mais elle reste encore largement tournée vers le passé.

Les Etats africains ne parlent pas toujours d’une seule voix. Le consensus obtenu autour de ces deux initiatives constitue-t-il une réussite en soi ?

L’Afrique développe depuis longtemps ce que l’on appelle des « positions africaines communes ». Sur ces deux dossiers, il y avait un consensus ou, du moins, des divergences limitées. Avec 54 Etats, les positions communes ne sont pas systématiques. Mais, lorsqu’ils parviennent à s’accorder, [ces Etats] peuvent plus facilement définir une stratégie et mobiliser d’autres partenaires.

La diplomatie multilatérale est précisément le domaine dans lequel le poids numérique de l’Afrique compte. A partir d’une position commune, elle peut construire des alliances au sein des Nations unies, notamment avec la Caricom, qui rassemble les Etats des Caraïbes, et avec d’autres pays du Sud global. Cette convergence devient alors le socle d’un objectif et d’une stratégie partagés.

La résolution sur l’esclavage avait fait apparaître une fracture Nord-Sud, et la France s’était abstenue. Paris a ensuite soutenu l’initiative sur la carte. Comment analysez-vous cette évolution ?

La résolution portée par le Ghana, qualifiant la traite négrière de « plus grave crime contre l’humanité », a embarrassé les anciens Etats esclavagistes. Certains, dont la France, reconnaissaient déjà l’esclavage comme un crime contre l’humanité. Mais, en établissant une échelle de gravité, le texte ouvrait forcément le débat sur les réparations, avec, en toile de fond, l’idée d’une « facture » adressée aux anciennes puissances coloniales et esclavagistes.

D’où un certain malaise : les conséquences de ces crimes restent visibles aujourd’hui. Mais, face au poids croissant de l’Afrique dans le multilatéralisme, plusieurs Etats européens – et la France en particulier – admettent qu’ils ne peuvent plus ignorer la lecture africaine de son propre passé.

On l’a vu avec la résolution sur la carte. La France l’a activement soutenue et a annoncé l’abandon de la projection de Mercator dans ses interactions officielles, prenant les devants par rapport à ses voisins européens.

Après le malaise perceptible lors de la résolution sur l’esclavage, elle a repris l’initiative et s’est montrée enthousiaste dans la mise en œuvre de cette résolution non contraignante. Elle se rapproche ainsi des positions africaines.

A l’inverse, les Etats-Unis ont voté contre les deux résolutions. Les Etats africains se heurtent-ils à un mur du côté de Washington ?

L’administration Trump est inflexible sur certaines positions. Soutenir ces résolutions aurait été perçu comme un aveu de faiblesse, ce qui n’entre pas dans sa grammaire diplomatique.

Cela n’empêche pas les Etats-Unis de développer des modèles de coopération, notamment économique, avec les pays africains. Mais voter explicitement contre ces résolutions envoie un signal fort.

Entre les restrictions en matière de visas, le démantèlement de l’Usaid [l’ancienne Agence américaine pour le développement international] et le retour d’offres bilatérales assorties de contreparties importantes, ce vote n’est pas surprenant. Il confirme la logique de la diplomatie de l’administration Trump : peu de concessions et des relations conçues de manière très transactionnelle.

Sur le terrain symbolique, particulièrement lorsqu’il s’agit d’histoire, les Etats-Unis ne semblent pas davantage disposés à céder. En votant « non » plutôt qu’en s’abstenant, ils affirment en quelque sorte : « C’est notre récit de l’histoire qui compte », et non celui qu’ils considèrent comme étant porté par l’ONU.

Ousmane Niang, né en 1989 à Tamba (Sénégal), travaille à Paris et à Dakar. Nourrie par les réalités politiques sénégalaises autant que par les tensions qui traversent le monde, cette œuvre fait écho à une jeunesse confrontée au manque de perspectives, à l’exode et à l’indifférence des instances dirigeantes. La technique proche du pointillisme et la présence d’une figure hybride, mi-humaine, mi-animale, sont typiques du travail de l’artiste.

Le Ghana et le Togo sont aux avant-postes de cette offensive diplomatique. Peuvent-ils en tirer des gains politiques ?

Bien sûr. Les Africains entretiennent un rapport particulier à la mémoire. Le président ghanéen, John Dramani Mahama, comme les autorités togolaises et leur ministre des affaires étrangères [Robert Dussey] portent une vision du panafricanisme qui promeut une Afrique forte. Ils ont lancé différentes initiatives en ce sens.

Toute politique mémorielle comporte toutefois une dimension de politique contemporaine. Les dirigeants peuvent utiliser l’histoire pour construire leur légitimité, mobiliser des électorats, mais aussi parfois s’exonérer des responsabilités face aux difficultés actuelles. Cela vaut en Afrique comme ailleurs.

Il ne faut pas pour autant réduire cette démarche au populisme. Je connais le ministre togolais : l’engagement peut être sincère. Mais il faut se méfier du militantisme, qui fait parfois un mauvais usage de la mémoire.

On peut alors basculer vers une « mémoire de l’exonération », dans laquelle le passé explique les difficultés présentes. Je défends plutôt une « mémoire de la responsabilité » : il faut reconnaître les crimes du passé, sans oublier que les rapports de puissance contemporains et les asymétries demeurent.

Une attitude trop contemplative vis-à-vis du passé peut distraire des véritables défis d’aujourd’hui. Rectifier une carte ne donne pas accès à des crédits dont le risque serait évalué de manière moins agressive, ni à des marchés ou à des capitaux internationaux à moindre coût. Le véritable enjeu est là. Il faut corriger les injustices du passé, mais surtout faire de cette rectification un levier pour bâtir les conditions futures de sa puissance.

Les promoteurs de la nouvelle carte africaine soulignent que les représentations héritées du passé ont des effets très concrets aujourd’hui. Les batailles symboliques ne sont donc pas secondaires ?

Il faut prendre très au sérieux les batailles de représentation : les symboles ne sont pas futiles, ils influencent notre vision du monde. C’est un combat important, mais ce n’est qu’une partie de ceux qu’il faut mener. Il ne doit surtout pas devenir, à lui seul, un programme politique ou de gouvernement.

Le panafricanisme et le souverainisme ont été fortement réactivés ces dernières années. Assiste-t-on, à travers cet activisme mémoriel, à leur traduction sur le terrain diplomatique ?

Il existe en effet une volonté de porter ces questions au niveau diplomatique. Mais il ne faut pas surestimer ces succès : ils restent largement symboliques. Le défi consiste à les transformer en réformes matérielles. Le Conseil de sécurité n’a pas été réformé, l’architecture internationale de la dette reste ce qu’elle est. Il y a aussi tous les enjeux liés à la gouvernance de l’intelligence artificielle et du numérique.

Il ne s’agit pas de nier l’importance des représentations, mais de ne pas réinvestir les questions du passé au point d’oublier les rapports de force actuels. D’autant que les notions de souverainisme et de panafricanisme sont aujourd’hui très mal définies : l’Union africaine se réclame du panafricanisme, tout comme les gouvernements issus de coups d’Etat au Sahel, qui quittent la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest, pourtant organisation panafricaine par excellence.

Il faut donc saluer ces victoires diplomatiques sans les surinterpréter. Rectifier les injustices du passé est légitime, mais cela ne prépare pas nécessairement aux batailles de l’avenir.

La question des réparations est au cœur de ces revendications. Quelles formes ces mesures pourraient-elles prendre  ?

Il y a, d’un côté, la réalité économique et, de l’autre, la situation juridique. Les questions sont : qui doit payer, à qui et devant quelle juridiction internationale ?

Je défends une conception concrète de la justice réparatrice. Elle peut passer par la restitution du patrimoine culturel, la révision des programmes scolaires, ou encore l’ouverture des archives. Beaucoup restent conservées par les anciennes puissances coloniales, ainsi qu’aux Etats-Unis, sans être suffisamment accessibles. On pourrait aussi investir dans la recherche et l’éducation. Ce type d’actions peut contribuer à une justice réparatrice plus responsable.

 

 

 

Source : Le Monde – (Le 04 octobre 2026)

 

 

 

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