Afrique XXI – Analyse · Dans une enquête comparative en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale sur le rejet de la France, et dont Afrique XXI était partenaire, Tournons la page et le Centre de recherches internationales (Ceri) de Sciences Po avaient en particulier interrogé des militantes africaines sur leur perception des dirigeants du monde. Poutine, Macron, Jinping, Erdogan… Focus et synthèse des principaux enseignements.
De N’Djamena à Libreville, de Niamey à Yaoundé, les relations entre l’Afrique et le reste du monde connaissent une profonde recomposition. Les discours critiques envers la France et, plus largement, les puissances occidentales se multiplient, tandis que les références « pro-russes » ou « souverainistes » gagnent du terrain. Cette évolution s’inscrit dans un contexte politique mouvant : coups d’État au Sahel, en Guinée et au Gabon, révisions constitutionnelles au Tchad, en Côte d’Ivoire ou au Togo, mais aussi élections marquantes au Sénégal.
C’est dans ce contexte que Tournons la page (TLP), en partenariat avec le Centre de recherches internationales (Ceri) de Sciences Po, a mené une enquête comparative en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale pour mieux comprendre les perceptions des militants africains vis-à-vis des dirigeants non africains. Entre mai 2023 et mars 2024, des enquêtes quantitatives et des groupes de discussions ont été organisés dans six pays (Bénin, Cameroun, Côte d’Ivoire, Gabon, Niger et Tchad) mettant en lumière les perceptions des militants locaux.
Cette étude, résumée dans le rapport1 « De quoi le rejet de la France est-il le nom ? » (TLP–Ceri, 2024), a permis non seulement de prendre du recul, à la fois historique et en termes de perception des acteurs de terrain, sur ce que les autorités françaises qualifient de « sentiment anti-français », mais aussi de s’interroger sur l’image des dirigeants africains et internationaux : lesquels sont perçus positivement ? Lesquels suscitent au contraire la méfiance ?
Vladimir Poutine, partenaire « de la souveraineté »
Dans le cadre de l’enquête quantitative, tous les répondants ont été invités à se prononcer sur les figures de chefs d’État, africaines et internationales, qui leur inspirent confiance et méfiance.
Les résultats montrent une polarisation nette autour de quelques figures. En tête, Vladimir Poutine, cité comme le dirigeant étranger inspirant le plus de confiance. Dans de nombreux pays sahéliens, il incarne le partenaire « de la souveraineté », en opposition aux anciennes puissances coloniales. Des drapeaux russes et des slogans pro-russes sont ainsi apparus dans plusieurs manifestations appelant au départ des troupes françaises, notamment au Niger entre 2020 et 2023.
Cependant, cette perception n’est pas sans ambivalence : tandis que plus de la moitié des personnes interrogées lui accordent leur confiance, une proportion non négligeable (15 % en moyenne) exprimait de la méfiance à son égard en 2024, notamment en Côte d’Ivoire (26 %) et au Bénin (20 %), où l’invasion de l’Ukraine, qui a entraîné des conséquences non négligeables pour l’Afrique, est perçue comme une atteinte à l’intégrité territoriale d’un État souverain. Dans les discours militants, la confiance accordée à la Russie n’est pas naïve, et il n’est pas question de simplement « changer de maître ». Pour une grande partie de ceux-ci, la Russie est un partenaire qui écoute et répond aux besoins des pays africains et qui ne cherche pas simplement à imposer sa vision.
La confiance envers Xi Jinping et Recep Tayyip Erdoğan
Xi Jinping est une autre figure qui ressort de l’enquête. Le président chinois recueille un taux de confiance supérieur à 10 % dans les pays étudiés, à l’exception du Cameroun. Son image de dirigeant pragmatique, respectueux des engagements et axé sur la coopération économique séduit. La Chine, premier partenaire commercial du continent depuis 2009, tire parti d’une diplomatie discrète qui contraste avec le ton souvent moralisateur des puissances occidentales. Comme pour la Russie, c’est le respect perçu de la Chine envers ses engagements internationaux et envers ses partenaires africains qui est particulièrement mis en avant.
Le président turc Recep Tayyip Erdoğan recueille également une certaine adhésion, surtout en Côte d’Ivoire, où 14 % des répondants lui accordent leur confiance. Il est important de souligner que la Turquie est l’un des principaux investisseurs dans le pays, devant la France et la Chine en 2023, avec des échanges commerciaux en pleine croissance. La Turquie est par ailleurs devenue un partenaire incontournable dans l’ensemble du Sahel, que ce soit avec une intensification des échanges2, ou avec un appui militaire dans la lutte contre le djihadisme dans le Sahel central, où les drones Bayraktar sont vus comme une solution rapide et efficace à l’action des groupes armées.
Du côté sud-américain, le Brésilien Luiz Inácio Lula da Silva suscite la sympathie des militants de la gauche africaine, en particulier au Cameroun. Il est vu comme un partenaire à qui l’on peut faire confiance par des militants qui évoquent notamment les ambitions brésiliennes de renouer avec l’Afrique, et son poids au sein de l’alliance des Brics (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). Cette organisation est aujourd’hui perçue comme une alternative crédible à l’axe occidental.
Emmanuel Macron, le plus critiqué
Les dirigeants occidentaux, quant à eux, peinent à inspirer confiance, avec les mentions de l’ancien chancelier allemand Olaf Scholz (5,49 % en moyenne) et de l’ancien Premier ministre canadien Justin Trudeau (3,66 %) relativement faibles. Joe Biden, président états-unien à l’époque où a été réalisée l’étude, se démarque dans l’enquête en étant le premier dirigeant occidental dans ce classement, avec environ 7 % des répondants déclarant lui faire confiance. Au cours des débats, c’est l’humanisme de la politique états-unienne qui était souligné, et l’engagement que le pays porte auprès des États africains (deux choses qui semblent être enterrées avec l’avènement de l’administration Trump). Biden bénéficiait particulièrement de soutiens en Côte d’Ivoire et au Tchad, où il était perçu comme plus modéré et plus respectueux que ses homologues européens.
Dan Sanaren est doctorant du CNRS rattaché au CERI.
Mathieu Pourchier est directeur exécutif du réseau pro-démocratie Tournons la page (TLP).
Source : Afrique XXI
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