RFI – Ousmane Sonko est l’invité de Radio France Internationale et de France 24. Moins d’un mois après avoir été limogé de la Primature et d’avoir été, dans la foulée, élu à la tête de l’Assemblée nationale, l’ex-opposant numéro un sous la présidence de Macky Sall (2012-2024) revient sur sa rupture avec son compagnon historique au sein des Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef) devenu chef de l’État, Bassirou Diomaye Faye, leurs divergences sur la mise en œuvre du projet politique du Pastef ou de la gestion de la très lourde dette du pays. Avec Léa-Lisa Westerhoff et Marc Perelman, il évoque aussi la présidentielle 2029, la législation sur l’homosexualité ou encore le match de Coupe du monde 2026 entre les Lions de la Teranga et l’équipe de France.
RFI : Trois semaines après vous avoir limogé, le président Bassirou Diomaye Faye, lors de son dernier discours, a fait allusion aux différends qui vous opposent depuis des mois, assurant « qu’aucune querelle ne mérite que l’on déchire le pays qui nous est commun ». Qu’en pensez-vous ? Est-ce que cette querelle entre vous deux est allée trop loin ? Est-elle en train de déchirer le Sénégal ?
Ousmane Sonko : Je ne pense pas qu’il y ait querelle. Le Sénégal est plus grand que les divergences politiques que nous pouvons avoir. Je peux rassurer tout le monde qu’il n’y aura pas de déchirure. Il peut y avoir des divergences politiques, programmatiques, mais pas de déchirure du pays. Donc, le débat ne se pose pas en termes de déchirure. Le peuple sénégalais est plus grand que cela.
France 24 : Est-ce que pour vous, finalement, le fait d’avoir été limogé – vous avez dit que c’était aussi à votre demande – n’est pas une bonne chose, étant donné les difficultés que traverse le Sénégal, en vue de votre ambition : l’élection présidentielle de 2029 ?
Non, je ne l’apprécierais pas sous cet angle. Je pense que, d’abord, cette affaire appartient désormais à l’histoire politique du Sénégal. Un homme politique, c’est une trajectoire. Et cette séparation sur le plan institutionnel n’est pas l’aspect le plus marquant de ma carrière politique en réalité, et je pense qu’aujourd’hui, je dois remercier d’abord le peuple sénégalais d’avoir porté sa confiance sur un candidat que moi-même j’ai désigné, et ensuite d’avoir renouvelé cette confiance en nous donnant cette majorité écrasante à l’Assemblée nationale et par anticipation, en me désignant à la tête de cette prestigieuse institution. Désormais, mes énergies vont être concentrées sur le fait de donner à cette institution-là le rôle et la place qui sont la sienne. Après, je pense que l’exécutif fera ce qu’il doit faire en vertu de ses pouvoirs constitutionnels. Le législatif le fera de manière complémentaire, parce que nous avons tous cette obligation de travailler à la réussite de ce mandat, qui est notre mandat en réalité. Donc, je ne vais pas m’en dédouaner. J’ai été Premier ministre pendant deux ans. Mon bilan parle pour moi-même et je souhaite pour le reste de ce mandat qu’il y ait tout le succès pour le bonheur du peuple sénégalais.
RFI : Vous avez dit à plusieurs reprises que Bassirou Diomaye Faye avait trahi le projet du Pastef. Pour le moment, vous ne l’avez pas exclu. Est-ce que ça pourrait être le cas ?
Vous savez, les notions de trahison relèvent beaucoup plus de la morale et de l’affectif. Je préfère être sur un terrain lié à une notion beaucoup plus politique. Ce sont des engagements qui ont été pris vis-à-vis du peuple sénégalais pendant dix ans d’opposition et dont beaucoup ont été complètement dévoyés dans la trajectoire qui a été choisie. Je préfère mettre le curseur à ce niveau-là. Je considère aujourd’hui que les engagements que nous avons pris vis-à-vis du peuple sénégalais, pour la plupart en tout cas, certains de ces engagements ne sont pas respectés et il n’y a pas de volonté de les respecter. Après, je ne suis pas sur le terrain de l’émotion. La trahison, je laisse ça à la morale.
RFI : Mais au-delà de l’émotion, est-ce qu’une exclusion du Pastef de Bassirou Diomaye Faye est à l’ordre du jour ?
Ça s’appréciera le moment venu. Je pense que le parti Pastef est très structuré, très organisé. Il a des textes et ces textes sont très très clairs sur les procédures à suivre, sur les griefs à mettre sur la table pour pouvoir parler de l’exclusion ou pas de quelqu’un. Donc, nous n’en sommes pas encore là. Le parti appréciera. Le parti, ce n’est pas Ousmane Sonko et ce sont les instances qui apprécieront le moment venu.
France 24 : Vous dites vouloir vous placer sur le plan des institutions. Le 2 juin, vous avez affirmé : « Si le Pastef veut, le gouvernement peut être censuré, mais nous ne censurerons pas. » Est-ce que ça vaut pour tous les cas de figure ou est-ce qu’il y a des cas où vous pourriez censurer le gouvernement, étant donné que vous avez une très large majorité ? Par exemple, si le président utilise l’article 52 de la Constitution qui lui permet de prendre des mesures exceptionnelles, s’il considère que le fonctionnement des institutions est gravement menacé ? Ou alors sur un point de vue plus politique, si jamais il décide que les élections locales prévues en janvier 2027 seront repoussées ?
En réalité, je crois que mes déclarations sont plus complètes que cela. Il n’y a pas de chèque en blanc qu’on délivrerait au président de la République et au gouvernement. J’ai dit, puisque nous ne sommes pas là pour entraver l’action de l’exécutif, autant que possible, nous ne censurerons pas. Nous ne serons pas, en tout cas, dans des logiques politiciennes de censurer pour régler des comptes ou pour affaiblir une action. Mais effectivement, si des cas nécessitent une censure, c’est une prérogative constitutionnelle de l’Assemblée nationale. Nous n’hésiterons pas à l’utiliser.
Mais nous n’en sommes pas encore là. Un gouvernement vient d’être installé. Nous l’observons. Nous le laissons prendre ses marques. La situation du pays exige de chacun d’entre nous beaucoup de retenue, beaucoup de sagesse, pour mettre en avant exclusivement les intérêts du pays. Après, nous sommes dans une démocratie, la Constitution a donné des pouvoirs à chacune des institutions. L’exécutif, de par la Constitution, définit la politique de la Nation et l’exécute par son gouvernement. L’Assemblée nationale vote seule la loi. Elle contrôle l’action du gouvernement et elle s’assure de la bonne exécution des politiques publiques. Ce sont des attributions qui sont très claires. Nous n’avons pas forcément besoin d’être de grands amis pour que ça marche. Il faut que chacun respecte les règles et le reste, ça ira.
Gouverner par ordonnances, selon l’article 52, est une prérogative du président de la République qui est très bien encadrée. Il faut quand même – et c’est valable pour la France d’ailleurs – des cas spécifiques et particuliers pour pouvoir l’invoquer. Et ça ne diminue pas en réalité les pouvoirs de l’Assemblée nationale. Ce qui change, c’est que l’approbation se fait a posteriori et non plus a priori puisque tous les actes pris par le président devront, dans les quinze jours, être soumis à l’approbation de l’Assemblée nationale. Donc, ça ne pose pas de problème fondamentalement.
France 24 : Et le report des élections ?
Nous n’en sommes pas encore là. Les élections ne peuvent pas être reportées. Il n’y a aucune raison valable pour qu’elles soient reportées. Elles se tiendront à la date prévue, je l’espère. Quelles que soient les manœuvres qui seront entreprises, les élections devront se tenir à la date prévue. C’est la loi qui encadre l’organisation des élections et qui impose au président de la République de prendre les actes qu’il faut. Je pense que nous avons jusqu’à mi-juillet comme dernier délai pour qu’il prenne le décret pour fixer la date des élections et plus tard convoquer le corps électoral. Nous pensons qu’il respectera ses responsabilités légales.
RFI : Parmi les priorités du nouveau gouvernement, la gestion de cette dette colossale, héritée de l’administration précédente, avec un risque majeur de défaut de paiement. Vous vous êtes toujours opposé à la restructuration de cette dette. Une équipe du Fonds monétaire international (FMI) est attendue à Dakar cette semaine. Si l’exécutif décide de restructurer la dette, que ferez-vous ?
Vous savez, nous ne sommes pas dans des positions figées, dans l’absolu. Nous examinons avec lucidité la situation. Le plus important, c’est que ce qui sera mis sur la table corresponde aux exigences du moment. Une restructuration sauvage, nous n’en avons pas voulu. Je m’y suis opposé durant tout le temps que j’ai été Premier ministre. Considérant que les conditions n’étaient même pas réunies puisque le pays n’était pas en défaut, il parvenait à respecter ses engagements. Nos indicateurs étaient relativement corrects, nos perspectives de croissance également. C’est là où on a besoin du FMI. Le FMI, on en a besoin quand on est dans ces situations-là. Et nous pensions qu’il y avait possibilité d’avoir un accord en ce moment avec le FMI, qui, apparemment, a d’autres préoccupations que celle d’encadrer et d’aider un pays qui est dans cette situation dont nous ne sommes pas responsables, nous. Nous acceptons maintenant que l’État, c’est la continuité.
Je considère aujourd’hui que nous pouvons apprécier au fur et à mesure les développements. Entre temps, il y a eu la crise dans le Golfe qui est venue s’ajouter à la crise de la dette que nous connaissions déjà. En tant que Premier ministre sortant, je sais que nous vivons une tension assez particulière. Nous apprécierons. Comme je l’ai dit, dans l’absolu, nous ne sommes pas là pour faire de l’entrave. Mais si une solution devait être prise, qui ne va pas dans le sens de l’intérêt du Sénégal, qui sacrifie nos options de changement systémique et structurel sur l’autel des ratios à court terme, nous ne l’accepterons pas. Et ce qui relève du pouvoir de l’Assemblée nationale, nous l’utiliserons pour dire non.
France 24 : Vous dites que vous êtes fier de votre bilan. Vous avez beaucoup parlé de souveraineté économique. Or, le Sénégal a continué à s’endetter auprès de bailleurs internationaux, publics et privés. Est-ce que vous ne regrettez pas finalement cette dette cachée que vous avez découvert et de ne pas avoir demandé son annulation pure et simple, plutôt que d’entrer dans des négociations qui semblent s’enliser ?
Nous avons choisi une option : celle de partir sur une bonne base et non pas de dissimuler des chiffres parce que ça nous aurait rattrapé, tôt ou tard, et nous serions peut-être dans une situation de certains pays, une situation ingérable. Nous avons vu le cas de la dette grecque il y a quelques années. Une fois que l’on a révélé les vrais chiffres, il faut gérer. La dette, ce sont des échéances. C’est un service qu’il faut gérer et qui n’attend pas. Et un pays qui se veut souverain doit rembourser ses dettes. Nous nous sommes donné une dette, elle se refinance. En réalité, dans tous les pays du monde, la dette se refinance, elle se renouvelle.
RFI : Mais vous auriez pu demander son annulation, comme pour une « dette odieuse » ?
Dette odieuse : Vous, vous utilisez le terme [une dette contractée sans le consentement de la population, qui n’a pas servi ses intérêts, et dont les créanciers connaissaient ou auraient dû connaître l’existence, NDLR]. Je l’ai utilisé une ou deux fois. C’est toute une procédure. Je n’avais pas tous les leviers. Quand je parlais à certaines occasions, je parlais en tant que chef de parti politique qui donne son opinion. N’oubliez pas que j’étais simple Premier ministre. Les pouvoirs du Premier ministre sont extrêmement limités dans ce pays.
RFI : Vous étiez en désaccord avec le président sur ce sujet ?
Nous n’en avons jamais discuté. Nous avons toujours été en phase sur la gestion de la dette, jusqu’à notre dernière discussion, où la question a été soulevée et qu’il m’a confirmé que la ligne n’avait pas changé. Nous allons voir ce qui va se passer dans les semaines ou les mois à venir. Mais je dis que sur la question de la dette odieuse, ce sont mes considérations personnelles. C’est accepté et admis en droit international, depuis les travaux de l’économiste Alexander Sack, de considérer que lorsqu’une dette a été contractée à l’insu du peuple et contre ses intérêts, cette dette est odieuse et elle peut être rejetée.
Une partie de cette dette, effectivement, est une dette odieuse parce qu’elle n’est même pas passée par l’approbation de l’Assemblée nationale. Donc, elle n’avait été approuvée ni par le peuple directement, ni par le peuple indirectement. Les procédures et les mécanismes n’ont pas été respectés et le peuple sénégalais doit aujourd’hui en supporter la charge. Cette dette est effectivement pour partie odieuse. Il faut du courage politique pour poser ce débat-là. J’ai eu à me prononcer sur cela à plusieurs reprises à travers mes interventions, en tant qu’homme politique. J’espère simplement que l’exécutif actuel prendra ses responsabilités pour aller dans ce sens et discuter pour effectivement l’annulation d’une partie de la dette.
RFI : Et pourquoi ne pas l’avoir fait avant ?
Ça a été proposé.
RFI : Mais pas retenu ?
Non.
RFI : Dans votre bilan à la tête du gouvernement, il y a aussi la gestion de la crise universitaire. Est-ce que vous regrettez d’avoir autorisé l’intervention des forces de l’ordre sur le campus de l’Université Cheikh Anta Diop ? Un étudiant a été tué le 9 février. Personne n’a été tenu responsable. Est-ce que ce n’est pas une tache sombre sur votre mandat ?
Non, que nenni. Personne n’a été tenu responsable ? Vous concluez vite. Il y a une enquête qui a été ouverte et de manière très diligente. Pour la première fois, ces situations se posent et les autorités prennent immédiatement la responsabilité de diligenter une enquête qui est aujourd’hui sur la table du procureur. Donc, vous ne pouvez pas dire que personne n’a été tenu responsable. On n’en connait pas encore les conclusions.
Il y a deux choses. Il y a le souci de maintenir l’ordre public, et ça, à chaque fois que mes responsabilités l’exigeront, je prendrais toutes les dispositions. Il y a ensuite les méthodes ou les pratiques de certaines forces de défense et de sécurité que nous avions dénoncé nous-mêmes [quand Ousmane Sonko était dans l’opposition, jusqu’en 2024, NDLR], et notamment l’usage disproportionné de la force…
RFI : Vous l’affirmez ?
Il faut attendre les conclusions de l’enquête, de l’instruction qui nous dira ce qui s’est réellement passé et qui est à l’origine du décès de l’étudiant. Je considère, sur la base des images que j’ai vues, moi, et je le dis ici à la tribune de l’Assemblée nationale en tant que Premier ministre, je considère quand même qu’il y a eu un usage disproportionné [de la force, NDLR]. Quand on prend des jeunes désarmés au milieu de forces de l’ordre et qu’on les bastonne publiquement, c’est un usage disproportionné de la force. Quand on s’en prend à des motocyclettes, qu’on les brise, qu’on les casse, c’est un usage disproportionné de la force.
RFI : Vous n’en êtes pas responsable ?
Non, parce que ce n’est pas moi qui interviens. Moi, ce que je peux faire, c’est de veiller à ce que l’ordre public soit sauf et demander à ce que les édifices publics – et c’était d’ailleurs l’instruction – que les édifices publics, les restaurants, le rectorat, etc, ne soient pas incendiés. C’était ça l’instruction. Ça ne va pas au-delà de ça. Après, la conduite des opérations sur le terrain, vous conviendrez avec moi que ce n’est pas le Premier ministre qui va sur le terrain pour dire à tel agent : « Fais ceci ou ne fais pas cela. »
France 24 : Concernant l’homosexualité, la loi a doublé les peines pour les relations homosexuelles. Ça a suscité de vives critiques aux Nations unies et notamment en France. Il y a eu plus d’une centaine d’arrestations. On regarde les téléphones portables des gens. Pourquoi cette chasse aux homosexuels au Sénégal ?
Il n’y a pas de chasse aux homosexuels. Il y a une loi sénégalaise qui date de plus de 30 ans. Vous semblez vouloir faire croire que c’est une loi nouvelle, alors que non. Ce sont les peines qui ont été corsées. La loi est là depuis l’époque du président Léopold Sédar Senghor, avec les mêmes incriminations de la pratique de l’homosexualité. Donc la loi, elle n’est pas venue avec nous, elle est là.
Par le passé, il y a eu des arrestations et les arrestations ont démarré, rappelez-vous, avant le vote du durcissement des peines pour l’homosexualité. Et c’est parti de deux choses. Le phénomène, la pratique de l’homosexualité associée à la transmission volontaire du VIH. La presse occidentale semble vouloir occulter ce deuxième aspect qui est extrêmement important : la transmission volontaire du VIH.
Donc, le Sénégal est un pays souverain : il n’a pas à se justifier des lois qu’il prend, ni devant l’Occident, ni devant personne. La France a mis en application des lois que le Comité des droits de l’homme des Nations unies a considéré comme étant attentatoires aux droits humains, notamment sur le voile islamique, le hijab, ou sur les mineurs. Vous ne nous avez pas entendu nous prononcer, ni notre presse. Nous attendons la même courtoisie, le même respect de la France et de l’Occident. Nous sommes dans un pays qui a ses croyances religieuses, ses convictions culturelles, qui est un pays souverain, qui légifère souverainement sur ce qu’elle considère être rejeté par sa société. Et je pense que ça ne doit pas faire l’objet de débat.
France 24 : Vous n’allez pas revenir sur cette loi ? Vous avez même parlé de la renforcer.
Non. Pourquoi reviendrai-je sur cette loi ? Parce que la France n’en veut pas ? Cette loi, s’il y a nécessité de la renforcer, on la renforcera, mais on n’y reviendra absolument pas.
RFI : Il y a aussi une inquiétude au niveau du droit des prévenus, parce qu’on parle de plus de 100 personnes arrêtées, des fouilles de téléphones portables. Est-ce qu’il n’y a pas une inquiétude ? Le Sénégal est un État de droit. Des avocats eux-mêmes s’inquiètent du non-respect du droit des prévenus. Qu’en pensez-vous ?
Ça, c’est le déroulement de la justice. La justice est indépendante. Moi, je ne suis pas parquetier, je ne suis pas juge d’instruction. J’ai été le premier ici, à la tribune de l’Assemblée nationale, à dire que cette loi, c’est une loi de la République. D’abord, elle n’est pas appliquée individuellement par les citoyens. Tout citoyen a droit à une garantie absolue sur sa liberté, mais surtout d’être en sécurité sur le territoire national. Ce n’est pas aux citoyens d’identifier ou de régler des cas d’infractions supposées. Après, si on en vient à la justice, la justice, elle a ses méthodes. J’ai été le premier ici à dénoncer – et ça m’a valu même des critiques acerbes des partisans de cette loi – le fait que nous n’avons pas le droit de livrer à la vindicte des familles entières. Il y a des enfants qui ont du mal aujourd’hui à aller à l’école. Il y a des épouses qui sont cassées. Nous n’avons pas le droit de faire cela.
Donc, dans le déroulement de la justice, de l’instruction – je ne suis pas magistrat, malheureusement, je ne peux pas aller plus loin – je constate, comme tout le monde, qu’on publie sur la Une des journaux, le lendemain, le détail des auditions. Sur le déroulement des enquêtes, je ne peux pas trop m’en mêler, ça relève de l’indépendance de la justice. Mais il y a des aspects peut-être, et ce n’est pas seulement en matière d’homosexualité, c’est dans tous les dossiers. Moi, j’ai eu des dossiers ici qui ont été traités exactement de la même manière où tous les jours j’étais livré, matin, midi et soir sur l’espace public, alors que ça devait relever du secret de l’instruction. Nous constatons tous cela, mais ça ne remet pas en cause, aux yeux de 99 ou 100 % des Sénégalais, la pertinence de cette loi.
RFI : Vous êtes président de l’Assemblée nationale depuis près d’un mois. Que pensez-vous de ceux qui contestent devant le Conseil constitutionnel la légalité de votre réintégration en tant que député et, par ricochet, votre élection en tant que président de l’Assemblée nationale ? Et est-ce que vous vous soumettrez à la décision du Conseil constitutionnel ?
Bien sûr, que ferais-je d’autre, si ce n’est de me soumettre ? Nous attendrons cette décision et je n’ai pas de commentaire à faire sur cette question. Je pense que c’est le Conseil constitutionnel lui-même qui, le 27 novembre 2024, a proclamé les résultats définitifs [des législatives, NDLR]. Et dans cette décision, le Conseil constitutionnel a considéré que Monsieur Ousmane Sonko, tête de liste du Pastef, est député à l’Assemblée nationale. Il n’ignorait pas à ce moment-là que j’étais Premier ministre du Sénégal. Donc, le Conseil constitutionnel a lui-même répondu à cette question définitivement. Et dans sa jurisprudence constante, il a toujours considéré qu’il n’était même pas compétent, parce que ça relève des questions d’organisation de l’Assemblée. Donc, je n’ai pas de commentaire à faire sur cette question.
France 24 : Est-ce que vous serez, quoi qu’il arrive, candidat à la présidentielle de 2029 ?
Il est très prématuré de parler de candidature. Je vois beaucoup d’initiatives qui parlent de candidature d’Ousmane Sonko en 2029 et je souhaiterais attendre le moment, parce que j’ai un parti politique qui investira le candidat qu’il souhaitera investir. Nous n’en sommes pas encore là.
France 24 : Est-ce que vous pensez que le président va vouloir se représenter ? Vous avez beaucoup échangé avec lui, même si ça a été sans doute un petit peu compliqué. Est-ce que vous pensez qu’il va y aller ? Est-ce que vous irez, dans ce cas-là, contre lui ?
Je ne m’occupe pas de la candidature du président. Je pense qu’il a son chemin à faire. J’ai le mien à faire. Je ne vais pas épiloguer sur une probable candidature du président sortant, du président en exercice.
RFI : Au Sahel, les putschistes refusent de rendre le pouvoir aux civils. Ils sont arrivés au pouvoir par la force et ils n’ont pas l’intention de le rendre. Vous qui êtes un défenseur de la démocratie, est-ce que vous condamnez ces dérives ?
D’abord, je respecte la souveraineté de chaque pays. Je n’ai pas à être là pour condamner X ou Y. D’autant que je n’ai pas reçu de condamnation du Sénégal venant d’eux. Les questions liées au fonctionnement dans chaque État doivent être prises en compte d’abord par les citoyens de cet État. Et nous suivons cela avec beaucoup d’attention.
RFI : Mais que faut-il faire selon vous ? Est-ce qu’ils ont raison d’avoir rompu avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) ? Que faut-il faire ?
Je me suis exprimé sur cette question dans le passé. Moi je suis un panafricain convaincu qui travaille beaucoup plus à resserrer les liens entre les pays africains. Avoir toute l’Afrique en un seul pays, c’est quasiment impossible. Mais je pense qu’on peut aller vers un resserrement, avec des blocs unitaires assez forts. Et dans l’espace Cédéao, ou plutôt dans l’Afrique de l’Ouest pour ne pas utiliser des termes qui peuvent poser problème, je considère que nous avons tous intérêt à être très proches les uns des autres, à nous donner la main et à poursuivre ce processus d’intégration en Afrique de l’Ouest, qui est l’un des plus aboutis de toute l’Afrique.
Et sous cet angle, je l’ai dit quand j’étais au Mali et au Burkina Faso, et je le dirai partout : mon souhait, c’est que toute cette famille se retrouve et que ce bloc de la Cédéao, s’il est bien articulé et bien organisé, devient une puissance. En termes de superficie, c’est déjà un espace géographique extrêmement important. En termes de population, ce n’est pas loin de 500 millions de personnes. Ça commence à devenir un marché, une économie. Si elle est bien organisée politiquement, c’est un espace qui peut aujourd’hui nous valoir des satisfactions à tous. Mais l’éclatement, l’émiettement, ne profite à personne.
France 24 : Ces États ont souhaité le départ des forces françaises, il y a plus de trois ans. Ils ont fait appel pour certains aux Russes, mercenaires ou pas. L’échec sécuritaire est patent, on le voit à la frontière du Mali avec votre pays. Est-ce qu’en dehors du recul démocratique, cet échec sécuritaire n’est pas le leur ?
Il y a eu quand même neuf ans de présence des forces françaises [avec les opérations militaires Serval puis Barkhane, NDLR] et beaucoup de millions d’euros qui ont été dépensés. Ça n’a pas réglé la question sécuritaire dans l’absolu. Le débat se pose moins en termes de savoir si une puissance étrangère ou des puissances étrangères doivent être là et lesquelles. Le vrai débat, c’est que nous, Africains, quels mécanismes, quelle organisation, devons-nous avoir pour la prise en charge de notre propre sécurité ? Ensuite, évidemment, nous sommes dans un monde intégré et quel type de coopération devons-nous avoir avec les uns et les autres ?
Nous constatons tous la détérioration de la situation sécuritaire. Ce que ça veut dire – et ça rejoint la précédente question que vous avez posée – c’est que nous avons intérêt, dans l’espace Cédéao, à prendre en charge ensemble ces questions sécuritaires, parce que le Sénégal ne peut pas en réchapper si le Mali succombe, et ainsi de suite. Nous avons intérêt à y travailler beaucoup plus. Mais je ne poserais pas le débat en termes de : quelle est la puissance étrangère qui doit être là ou ne doit pas être là ? J’ai dit que notre option, ce n’est pas de remplacer un drapeau par un autre. Mais c’est de travailler à notre propre souveraineté pour pouvoir prendre en charge effectivement ces questions.
France 24 : En 2002, le Sénégal battait la France en match d’ouverture de la Coupe du monde. La France était tenante du titre à l’époque. Les deux nations vont se rencontrer à nouveau, le 16 juin à 19h TU pour leur premier match dans le Mondial 2026. Je vais évidemment vous demander votre pronostic pour ce match.
Je pense que le Sénégal va gagner. Je le souhaite en tout cas, comme tous les Sénégalais. Dans tous les cas, ce n’est qu’un match de football. Mais pour avoir une lecture politique de ce match, quel que soit le vainqueur, c’est l’Afrique qui aura battu l’Afrique. Et ça me ramène à une réflexion, dans les relations entre la France et l’Afrique. Rien que de voir la configuration de l’équipe nationale française, cela nous ramène à comprendre où se trouve le besoin en réalité. Et le message que je lance toujours aux Africains, c’est que si on sait connaître notre valeur et l’assumer – nous avons des ressources naturelles, nous avons des ressources humaines avec une démographie assez galopante et une population essentiellement jeune, et nous avons le positionnement – eh bien, je pense que l’échelle des besoins ne se situe pas là où on le pense. Et ça ramènera le débat sur l’immigration, ça ramènera le débat sur tout un tas de problématiques qui peuvent exister entre l’Occident de manière générale et l’Afrique.
