Ousmane Sonko, ancien premier ministre du Sénégal : « Nous n’avons pas de leçons à recevoir de l’étranger »

Trois semaines après avoir été remercié de son poste de chef du gouvernement, Ousmane Sonko, désormais président de l’Assemblée nationale, livre, dans un entretien au « Monde », son analyse de la situation politique au Sénégal, après deux ans d’exercice du pouvoir.

Le Monde – Deux ans après son accession au pouvoir, en 2024, le tandem à la tête du Sénégal s’est déchiré. Le premier ministre, Ousmane Sonko, a été limogé, le 22 mai, par le président, Bassirou Diomaye Faye. Le compagnonnage des deux hommes, qui ont combattu ensemble dans l’opposition durant une décennie avec leur parti, les Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef), avant de parvenir à diriger le pays, n’a pas résisté à l’exercice du pouvoir. Sur plusieurs dossiers brûlants, leurs divergences étaient trop profondes.

Fort de sa popularité et de son aura, Ousmane Sonko n’a pas pour autant renoncé à peser sur la vie politique du pays : il s’est aussitôt fait élire à la tête de l’Assemblée nationale. Dans une interview au Monde, réalisée dans le bâtiment de la place Soweto, à Dakar, il revient sur cette rupture politique et sur les polémiques qui l’ont précédée.

Le 22 mai, Bassirou Diomaye Faye vous a limogé de votre poste de premier ministre. Vous considérez-vous désormais comme le premier opposant du Sénégal ?

Je ne suis pas dans l’opposition, je l’ai dit, je ne jouerai pas à bloquer les institutions. Mais j’occupe un poste de pouvoir et, en tant que nouveau président de l’Assemblée nationale, je souhaite que cet hémicycle use de ses prérogatives et prenne des initiatives.

Le président était un de vos plus fidèles compagnons depuis la création de votre parti. Cette rupture ne vous affaiblit-elle pas ?

Je suis tout à fait serein. Les turbulences font partie du chemin pour tout homme politique.

Le Sénégal fait face à une énorme dette publique (132 % du PIB à la fin de 2024) à cause, selon vous, du régime de l’ancien président Macky Sall (2012-2024), qui aurait dissimulé les vrais chiffres. Seriez-vous prêt à envisager une restructuration de cette dette, comme le souhaitent les institutions internationales ?

La restructuration, pour nous, c’est non. Et je crois que le président était sur cette même ligne. Mais nous sommes pragmatiques, nous cherchons des solutions.

Vous avez qualifié cette dette de « dette odieuse », en reprenant l’expression du juriste Alexander Sack qui, au début du XXe siècle, qualifiait ainsi les dettes contractées par des régimes non démocratiques…

La notion de « dette odieuse » s’applique aux emprunts contractés sans le consentement de la population et sans que cela soit dans son intérêt. Vus ainsi, certains engagements pris par les régimes qui nous ont précédés méritent un examen. J’interroge la légitimité de cette dette, mais je ne dis pas que nous ne rembourserons rien.

N’est-il pas risqué d’entrer en conflit avec des institutions comme le Fonds monétaire international ?

Il ne faut pas confondre le rapport de force et la confrontation. Le Sénégal doit défendre ses intérêts.

Depuis l’élection de Bassirou Diomaye Faye, en mars 2024, vous avez annoncé vouloir renégocier les contrats pétroliers et gaziers pour l’« intérêt national » sénégalais. Où en sont ces discussions ?

Des renégociations sont en cours concernant les différents blocs pétroliers et gaziers. Nous avons ainsi récupéré [à la fin avril] le bloc de Yakaar-Teranga [qui, depuis 2023, était détenu à 90 % par la compagnie américaine Kosmos Energy], sans avoir à payer de pénalités. Petrosen, la compagnie nationale, va désormais développer le projet. Je me félicite de ces avancées, et pas que dans les hydrocarbures, mais aussi dans les mines et le phosphate. Je le redis : ces ressources doivent bénéficier au marché national.

Les entreprises nationales, comme Petrosen, sont-elles suffisamment robustes pour ces projets ?

Petrosen monte en compétence. La question n’est pas de savoir si nous sommes prêts à tout dans l’immédiat, mais quelle direction nous voulons prendre pour l’avenir.

Ne craignez-vous pas d’effrayer les opérateurs étrangers, qui pourraient ne plus investir au Sénégal ?

Ce qui peut effrayer, c’est l’imprévisibilité et l’arbitraire. Nous, nous proposons des règles claires et de la transparence. Nous refusons de confondre attractivité et docilité. Ceux qui ne respectent que les Etats qui abdiquent ne sont pas des partenaires, mais des prédateurs.

Où en sont les enquêtes sur la répression dont votre parti a été victime entre 2021 et 2024, sous la présidence de Macky Sall ? Considérez-vous que l’actuel chef de l’Etat ne va pas assez vite sur ce dossier ?

Je ne commenterai pas ce qui relève de nos échanges institutionnels. Mais une chose est sûre, faire la lumière sur les événements des années passées n’est pas une option. L’Assemblée nationale veillera à ce que ce devoir soit respecté.

En 2024, l’arrivée au pouvoir du Pastef avait suscité une vague d’espoir, en particulier chez les jeunes. Deux ans plus tard, le chômage s’est aggravé, le coût de la vie est plus élevé qu’avant et certains de vos électeurs confient leur désillusion… Avez-vous échoué à mettre en œuvre votre programme de rupture ?

Deux ans, c’est long pour ceux qui souffrent et court pour corriger des décennies de mauvaise gouvernance. Nous avons agi sur plusieurs dossiers : la transparence budgétaire, les hydrocarbures… et il y en a d’autres. Ce qui reste devant nous, je l’assume, c’est que les résultats concrets sur le pouvoir d’achat et l’emploi des jeunes ne sont pas encore au rendez-vous.

Fin mars, le Sénégal a adopté une loi qui aggrave la répression de l’homosexualité. Ce texte, que vous avez soutenu, est dénoncé par de nombreuses associations. Reconnaissez-vous qu’il représente une atteinte aux droits de l’homme ?

Ce sont des actes, pas des personnes, qui sont visés par la loi. La France aussi est pointée du doigt par certaines organisations internationales pour des atteintes aux droits de l’homme. Il y a des discriminations, l’interdiction du port du voile à l’école… Et quoi que nous en pensions, nous ne prenons pas publiquement parti. Nous attendons le même respect concernant nos décisions.

Vous avez dénoncé une « tyrannie de l’Occident » qui voudrait « imposer l’homosexualité au reste du monde ». N’est-ce pas un pur discours populiste pour plaire à une partie de votre électorat ?

La situation est simple : une écrasante majorité de citoyens sénégalais réprouvent certaines pratiques. Nous légiférons pour eux. Nous n’avons pas de leçons à recevoir de l’étranger.

Depuis l’adoption de la loi, l’homophobie a explosé au Sénégal, des personnes perçues comme homosexuelles ont été agressées, sans que vous preniez publiquement la parole contre ces actes. L’Etat doit-il sévir ?

L’Etat a le devoir de protéger toutes les personnes contre les violences physiques. Sur ce point aussi, nous sommes sans ambiguïté.

Certains médecins s’inquiètent aussi de l’impact de la loi sur la lutte contre le VIH, car de nombreuses personnes LGBT+ disent avoir peur de se rendre dans des centres de santé…

Nous poursuivons le combat contre le VIH, dont la transmission peut d’ailleurs être le fait de personnes hétérosexuelles. C’est une question de santé publique, que nous continuerons à traiter comme telle.

Votre parti a remporté la présidentielle de 2024 sur un programme souverainiste et parfois virulent vis-à-vis de la France. En juillet 2025, les deux dernières emprises françaises au Sénégal ont été fermées à la demande du président. Quelles sont aujourd’hui les relations avec Paris ?

Sur de nombreux dossiers, comme celui de la restitution des œuvres d’art, des engagements ont été pris par la France, mais leur réalisation tarde à arriver. Nous attendons que les actes soient à la hauteur des discours.

Des discussions sont en cours sur le renouvellement des accords de défense avec Paris. Où en sont-elles ?

Je ne peux vous dire qu’une chose, c’est que nous avons été clairs. Nous voulons des partenariats de « souveraineté », rien qui ne réduise notre marge de manœuvre stratégique.

La question des réparations de la traite et de l’esclavage va être discutée lors d’une conférence internationale, organisée du 17 au 19 juin à Accra, au Ghana. Y êtes-vous favorable ?

Oui. Les réparations économiques pour l’Afrique, ce n’est pas une revendication victimaire. Des bases juridiques légitimes la soutiennent. D’ailleurs, je salue la récente abrogation [le 28 mai] du Code noir par la France. Cela dit, comment comprendre que le même gouvernement se soit abstenu, en mars à l’ONU, lorsqu’une résolution qualifiant la traite transatlantique de « plus grave crime contre l’humanité » a été votée ?

Vous y voyez une incohérence ?

C’est une question de cohérence, oui. Nous aimerions que la France soit fidèle à ses propres principes. Elle se présente comme porteuse de valeurs universelles, qu’elle le fasse vraiment.

 

 

 

 

Source : Le Monde – (Le 15 juin 2026)

 

 

 

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