L’annonce par le Président de la République, Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani, du lancement de l’opération « Aoun » constitue sans doute l’une des initiatives sociales les plus importantes de ces dernières années en Mauritanie.
Derrière les images de camions chargés de denrées alimentaires et les chiffres impressionnants avancés par les autorités se dessine une réalité plus complexe qui mérite une analyse dépassionnée, à la fois attentive aux avancées qu’elle représente et aux interrogations qu’elle soulève.
Selon les données officielles, plus de 352 000 ménages répartis sur l’ensemble du territoire national bénéficieront de transferts monétaires, tandis que plus de 155 000 ménages parmi les plus vulnérables recevront des paniers alimentaires. Au total, ce sont plus de deux millions de personnes qui sont concernées par cette opération dont le coût dépasse les 12 milliards d’anciennes ouguiyas.
Une intervention sociale d’une ampleur exceptionnelle
Pour mesurer l’importance de cette initiative, il convient de rappeler que la Mauritanie compte aujourd’hui un peu plus de cinq millions d’habitants. Ainsi, les bénéficiaires directs de l’opération représentent près de 40 % de la population nationale.
Peu de programmes sociaux dans l’histoire récente du pays ont atteint une telle échelle. Cela témoigne d’abord d’une volonté politique affirmée de protéger les ménages les plus fragiles face à un contexte économique international marqué par les tensions géopolitiques, la hausse des prix de l’énergie et l’augmentation du coût de la vie.
Cette capacité d’intervention est également le résultat d’un travail institutionnel souvent méconnu : la mise en place progressive d’un registre social permettant d’identifier les ménages vulnérables et de mieux cibler les aides publiques. Dans de nombreux pays en développement, l’absence de données fiables constitue l’un des principaux obstacles aux politiques sociales efficaces. La Mauritanie semble progressivement se doter d’outils lui permettant de dépasser cette difficulté.
Un amortisseur face aux chocs économiques mondiaux
L’opération « Aoun » intervient dans un contexte particulier. Depuis plusieurs années, les économies du monde entier subissent les répercussions de crises successives : pandémie de Covid-19, perturbations des chaînes d’approvisionnement, guerre en Ukraine, tensions au Moyen-Orient et volatilité des marchés énergétiques.
Pour un pays fortement dépendant des importations de produits alimentaires et énergétiques, ces événements se traduisent mécaniquement par une pression accrue sur le pouvoir d’achat des ménages.
Dans ce contexte, l’aide sociale joue un rôle d’amortisseur. Elle ne crée pas de richesse à proprement parler, mais elle limite les conséquences les plus graves de la hausse des prix sur les populations vulnérables. Elle permet à des milliers de familles de maintenir un niveau minimal de consommation, d’éviter certaines situations d’endettement ou de privation et de préserver une certaine stabilité sociale.
Une opération qui révèle aussi l’ampleur de la vulnérabilité sociale
Mais l’analyse ne serait pas complète sans évoquer ce que révèlent également ces chiffres. Lorsqu’un État juge nécessaire d’apporter une assistance directe à près de deux millions de citoyens, cela traduit aussi l’existence d’une fragilité économique importante au sein de la société.
Cette réalité ne doit pas être interprétée comme un échec exclusif des politiques publiques. La Mauritanie, comme de nombreux pays africains, fait face à des défis structurels considérables : croissance démographique rapide, urbanisation accélérée, chômage des jeunes, vulnérabilité climatique, dépendance aux importations et poids du secteur informel.
L’opération « Aoun » agit donc davantage sur les conséquences immédiates des difficultés que sur leurs causes profondes.
La nécessité de passer de l’assistance à l’autonomisation
La véritable question stratégique pour les années à venir est de savoir comment transformer progressivement les mécanismes d’assistance en mécanismes d’autonomisation économique.
Les transferts monétaires et les distributions alimentaires sont indispensables en période de crise. Toutefois, à long terme, la réduction durable de la pauvreté repose sur d’autres leviers : la création d’emplois, la formation professionnelle, le développement des infrastructures, le soutien à l’entrepreneuriat, l’amélioration de la productivité agricole et l’accès au financement.
L’objectif ultime ne doit pas être d’augmenter continuellement le nombre de bénéficiaires de l’aide sociale, mais au contraire de réduire progressivement ce nombre grâce à une amélioration durable des conditions économiques.
Un indicateur de maturité de l’État social mauritanien
Au-delà de son impact immédiat, l’opération « Aoun » constitue également un test grandeur nature pour les capacités administratives de l’État.
La réussite de cette initiative dépendra de plusieurs facteurs : la transparence dans la sélection des bénéficiaires, l’efficacité logistique, la rapidité de distribution, le contrôle des éventuelles fraudes et la capacité à atteindre les populations les plus isolées.
Si ces objectifs sont atteints, l’opération pourrait renforcer la confiance des citoyens dans les institutions publiques et démontrer la capacité de l’État à agir rapidement face aux crises.
Souleymane Hountou Djigo
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