« Nous sommes sur une pente glissante » : les discours xénophobes gagnent du terrain au Sénégal

Des attaques et intimidations visant les commerçants guinéens se multiplient depuis le mois de juillet au Sénégal, encouragées par le député nationaliste Tahirou Sarr et un influenceur affilié à son parti. Une campagne, qui, bien que marginale, vise également les clandestins de la sous-région.

Le Monde  – Au pied des marches ensablées de sa boutique de Pikine, en banlieue de Dakar, Saikou Amadou Bah ramasse une barre chocolatée entamée. « Un client en colère est revenu la jeter ici, raconte-t-il. Il m’accuse de lui avoir vendu un produit périmé. C’est faux, regardez la date par vous-même. » Suspicion permanente sur leurs marchandises, appels aux saccages de leurs boutiques… Ces dernières semaines, les commerçants guinéens comme Saikou Amadou Bah, nombreux à tenir des épiceries de proximité au Sénégal, sentent l’hostilité grandir.

C’est une vidéo publiée par l’influenceur sénégalais « Keylor », le 12 août, qui a réveillé les tensions. Suivi par plus de 1 million d’abonnés sur TikTok, l’homme est un proche collaborateur du député Tahirou Sarr et de son parti, Les Nationalistes, dont il assure la communication en ligne.

Après avoir filmé des commerçants et leurs marchandises à leur insu, « Keylor » a affirmé avoir mis au jour un système de boycott des produits sénégalais au profit de sucre importé et de bouteilles d’eau fabriquées dans des usines clandestines par des réseaux de ressortissants guinéens. Une séquence devenue virale qui a entraîné une vague de réactions indignées accusant les commerçants guinéens de nuire au portefeuille et à la santé des Sénégalais.

Les boutiquiers interrogés par Le Monde expliquent le manque de certains produits à la vente par des ruptures d’approvisionnement liées à la pression exercée sur les stocks pendant les fêtes religieuses du mois d’août.

Une ligne politique marginale

Elhadji Boubacar Ba, président de la Fédération nationale des boutiques pour la modernisation au Sénégal, a décidé de riposter en portant plainte, le 28 août, contre « Keylor » pour « propagation de fausses nouvelles » et « incitation à la haine ». Une démarche qui lui a valu de devenir la cible de menaces de mort. « Les nationalistes ne supportent pas de voir un Sénégalais défendre des étrangers. Ils m’inventent même des origines guinéennes que je n’ai pas », déplore le responsable.

Les commerçants guinéens ne sont pas les seuls visés. Depuis le mois de juillet, à l’Assemblée nationale ou lors de descentes filmées dans les rues de Dakar, le député nationaliste Tahirou Sarr intensifie sa campagne contre la présence de clandestins nigériens, maliens ou encore sierra-léonais. L’élu les tient pour responsables de l’occupation anarchique de la voie publique, de la pression mise sur les maternités par des femmes venues, selon lui, profiter du système de santé sénégalais pour accoucher ou encore du « remplacement » des travailleurs sénégalais.

« Nous ne sommes pas contre la présence des étrangers. Nous sommes contre l’envahissement des ressortissants de la sous-région permis par l’Etat », explique Tahirou Sarr au Monde. Depuis son entrée à l’Assemblée nationale – une arrivée qui avait choqué la classe politique en novembre 2024 –, le député ne cesse d’interpeller le gouvernement sur l’urgence de mieux contrôler les frontières et d’identifier les étrangers sur le sol sénégalais.

Une ligne qui reste marginale dans le paysage politique. Sollicitée par Le Monde, une source gouvernementale attribue ses discours nationalistes à une poignée d’« énergumènes » et relativise leur écho dans le pays.

Le mouvement Pastef de l’ancien premier ministre Ousmane Sonko, dont les discours mêlent souverainisme et panafricanisme, rejette pour sa part toute passerelle entre le patriotisme qu’il défend et le nationalisme de Tahirou Sarr. « Nous n’avons rien à voir avec cela. Nous ne voulons pas mener de guerre contre des Africains », insiste un cadre du parti auprès du Monde.

Les propos de Tahirou Sarr résonnent néanmoins de plus en plus auprès d’une partie de la jeunesse sénégalaise. Confrontés à un taux de chômage qui s’établissait à près de 23 % en juillet, certains présentent le nationalisme prôné par le député comme un rempart face aux difficultés économiques du moment.

Les taxes instaurées sur les transactions financières par le biais des téléphones portables (0,5 % prélevé sur chaque opération) et la fin des subventions généralisées à l’énergie pèsent sur le quotidien de la population à l’heure où l’Etat tente de rembourser une dette colossale, portée à 132 % du produit intérieur brut. A cela vient de s’ajouter une hausse du prix du carburant liée l’envolée des cours mondiaux du pétrole.

« On ne peut pas l’accepter »

A la mi-août, aux abords de Colobane, l’un des plus grands marchés de la capitale, des ressortissants d’autres pays subsahariens installés sur les trottoirs ont été délogés par des riverains. Un épisode sans précédent au Sénégal. A la Médina, dans un autre quartier de Dakar, les images d’une opération d’évacuation de mendiants étrangers de la voie publique menée par la police, le 18 août, ont également provoqué une vague de commentaires hostiles aux étrangers.

Face à la résurgence des discours xénophobes observée ces dernières semaines, des militants s’inquiètent. « Nous sommes sur une pente glissante », met en garde Boubacar Seye. Le président de l’ONG Horizon sans frontières exige des réponses fermes de l’Etat, à commencer par une dissolution du parti Les Nationalistes, qui profite selon lui des difficultés économiques.

« Le cas sud-africain [les violences xénophobes et les manifestations anti-immigrés qui ont touché le pays au printemps] nous rappelle que là-bas, l’Etat n’a rien fait. Aujourd’hui, le pays est dépassé par la situation, s’alarme Boubacar Seye. Ça, on ne peut pas l’accepter au Sénégal ! »

Source : Le Monde 

 

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