Orient XXI – – Dans sa première chronique pour Mediapart parue le 19 mai 2025, moins de deux mois avant son évacuation de Gaza, la journaliste et poétesse Nour Elassy s’interrogeait : « Combien de temps le monde regardera-t-il Gaza mourir ? » Aujourd’hui, alors que paraît son premier recueil en français, cette question est toujours d’actualité. Le génocide se poursuit, mais le monde a largement détourné le regard. Comme le souligne Mona Chollet dans sa préface incisive au recueil, « la façade officielle de compassion minimale dissimule mal la complicité sanglante, l’hostilité foncière, la lâcheté, l’esquive continuelle ».
Née en 2002 au nord de la bande de Gaza, Nour Elassy a suivi des études de littérature anglaise et française à l’Université Al-Azhar et devait obtenir son diplôme en juin 2025. En octobre 2023, elle est forcée de quitter Gaza-ville en compagnie de ses parents et de sa sœur cadette pour se réfugier chez son frère aîné à Deir El-Balah, dans le centre de l’enclave. Après un bref retour à leur quartier en ruines en janvier 2025, la famille est contrainte à un nouveau déplacement.
Collaborant avec l’Associated Press et contribuant dès 2024 à plusieurs médias dont l’agence de presse The New Humanitarian, Al Jazeera et AOC, Elassy publie des articles poignants qui restituent le quotidien des Gazaouies tout en pointant le silence complice des puissances occidentales. Le 9 juillet 2025, elle est évacuée grâce à un programme d’accueil en France des universitaires et artistes palestiniennes, programme désormais entravé par les suspensions et les blocages administratifs. Depuis septembre 2025, Elassy prépare un master en sciences politiques à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS).
Un bébé portant une couche mais pas sa tête
Ceci est ma maison est un recueil qui traduit aussi bien les tourments de l’exil à Paris que la mémoire vive du génocide à Gaza, condensée dans cette autre question lancinante :
De quel univers accepte-t-onque les gens puissent mourir ainsi ?
Si la poésie d’Elassy ne se réduit pas au reportage, on y retrouve des scènes horrifiantes, mais devenues familières, faisant face à un « monstre-monde » qui laisse faire :
Un bébé portant une couchemais pas sa tête
Et
un homme adultecherchant ses propres membres
L’une des forces de cette poésie est son acharnement à interpeller et à prendre à témoin :
Vous étiez tous d’accordVous avez signéPour nous jeter dans la gueule du vide.
Dans sa postface, l’écrivain palestinien Karim Kattan note à juste titre que les poèmes de sa consœur « nous regardent » et « nous mettent face à nos échecs et à nos renoncements ». À ceux qui, pour se dédouaner, s’obstinent à enfermer les Palestiniennes dans le rôle de super-héros invincibles, la poétesse remet les pendules à l’heure :
Pas vos phénixni non plusvos légendes vivantesSimplement des hommes, fragiles.
Le bruit du génocide
Pour en finir avec le déni et l’aveuglement, le poème opère une immersion dans l’univers sensoriel du génocide, qu’il s’agisse de reconnaître « le son d’une tente en flammes » ou de méditer « l’éclat que produit une âme quand elle s’élève ». Une question rhétorique permet souvent de traduire la violence inouïe qui hante le langage et anéantit le sens :
Comment expliquer le concept de « murs » à un enfant déplacéet qui vit sous une tente ?
Il suffit alors d’écouter cet autre enfant qui s’interroge :
Comment puis-je continuer à courirpar-dessus les restes dispersés de ma famille ?
Tout au long du recueil, les références récurrentes aux éléments naturels et à la matrice du vivant alertent sur l’étendue de l’écocide à Gaza :
J’ai mesuré mon deuil au nombre de chevauxmorts sur la grève.
D’un poème à l’autre, le constat effarant est le même :
Une seule mort, mais un nombre infinide variantes.
Un lien organique à la terre
Annoncé dès le titre, le thème structurant du recueil est le besoin de dire l’appartenance et l’ancrage, d’opposer la force du geste démonstratif à la main génocidaire qui déracine et détruit :
Ceci n’est pas, et n’a jamais étédes décombres.Ceci est ma maison.
À l’image du poème « Mienne », longue litanie d’objets, de lieux et de sentiments déterminants, il s’agit de marteler la ténacité du possessif face à la machine de la spoliation. Pour Elassy, la maison est le centre polysémique et rayonnant autour duquel se noue le poème. Elle est à la fois Gaza, la patrie, la famille, les corps, les visages, mais aussi l’habitation qui brûle et accuse. Ce lien organique à la maison se prolonge dans le rapport corporel à la terre natale :
Je suis une côte issuede la cage thoracique de GazaFracturée, mais vibrant encore.
Pour Elassy comme pour tous les évacuées qui ont quitté la bande assiégée, l’exil n’apporte pourtant ni quiétude ni soulagement mais réactive plutôt le souvenir tourmenté des Palestiniennes de la Nakba et les clés de leurs maisons spoliées en 1948
Je suis partie,mais Gaza a gardé la clé.Elle est pendue à mes côtes,et cliquète à chaque fois que je souris.
La terre palestinienne, « mère de toutes les mères », ne cesse de se réincarner dans ses maisons et ses champs, ses oliviers et ses citronniers, ses nuits et ses souvenirs, autant de « figures d’une cosmologie intime » et surtout miraculeuse : « Je dis retour et sens ma bouche gommer ses propres frontières. »
Pour mesurer le poids insoutenable d’un exil « qui a la forme précise du remords », la poétesse se regarde dans le miroir de l’écriture :
Ici, une autrice s’efforce, avec difficulté, d’écriresur autre choseque sa maison.
Mais comment continuer à dire « maison » et à manier un langage habité par le chaos ? Comment s’habituer à « une non-vie », celle d’une « invitée » hantée par la culpabilité et la honte d’avoir abandonné sa terre ? Le recueil s’ouvre sur deux vers qui condensent cette tension insurmontable :
Je ne dis pas maisonLe mot est un champ de mines.
Le poème et le sang
Pour déminer le langage en temps de génocide, nous dit Elassy, il faut commencer par arracher les étiquettes assignées aux Palestiniennes :
Survivante, étudianteVoilà les mots qu’ils m’ont donnésSeulement, dans ma bouche, ils pourrissent.
À Gaza, chaque nouveau déplacement annonce un énième arrachement et chaque miraculé emporte avec lui la mémoire des martyrs : « la survie est un pays construit sur des tombes. »
Interpellant cette Europe « qui pense ses murs éternels » et continue, entre l’Ukraine et la Palestine, de mener la politique du deux poids, deux mesures, Elassy dénonce les discours indignes qui hiérarchisent les souffrances :
Vous chantez la libertémais seulement pourle réfugié blancaux yeux bleus.
Il y a dans l’écriture d’Elassy un lien entre le poème et le sang, entre la langue torturée et le corps malmené :
La pastèque saigne, rouge et crueMes mains se serrent, j’ai peur
Ou encore :
Je n’écris pas un poèmeJe saigne en métaphore.
Pour écrire le génocide, il faut nécessairement inventer de nouvelles formes poétiques, à l’image de ces strophes qui s’apparentent à des haïkus où la vie, comme la mort, devient un instantané tranchant :
Sol détrempé, rouge carminpoussière grise, corps empiléset pas un seul reconnaissable
Ou :
Des mères mettent au mondeau martèlement des bombesL’aube déborde.
La douleur de l’exil
Consciente de ses limites, la poésie d’Elassy esquisse parfois des univers alternatifs, portés par la force de l’imaginaire, comme dans le poème « Et si ? » où l’on voit des muets chanter, des infertiles enfanter, des larmes fleurir et la résistance émerger de la peur. Ici et là, le double anéantissement des vies et des morts n’a d’égal que l’obsession d’un avenir incertain :
Je t’écris, futurque je ne verrai peut-être jamaisdes mots maculéspour mes doigts tremblants.
La voix d’Elassy porte la trace des aînés et des contemporains, contribuant ainsi à l’élan de continuité et de renouvellement de la poésie palestinienne. Le poème « Sur cette terre », par exemple, s’appuie sur un célèbre vers de Mahmoud Darwich1 pour dire l’impératif de justice et la permanence de la lutte et du sacrifice. Dans « Espoir », l’image des enfants qui font « voler très haut / leurs cerfs-volants » convoque le souvenir inaltérable de Refaat Alareer et son poème-manifeste « Si je dois mourir ».
Lire les poèmes d’Elassy, c’est écouter la voix de Gaza qui résonne désormais depuis Paris, portant dans un même souffle l’amour de la terre et la douleur de l’exil, le désarroi du cœur et l’ébranlement de la raison. Pour la traductrice Lisa Ducasse, ce livre est le fruit d’« une urgence absolue » et « la persistance d’une mémoire faite d’un langage autre », constamment en lutte contre le déni et l’indifférence. En arabe, nour signifie « lumière ». Chaque poème du recueil est un regard lumineux qui éclaire la face sombre du monde et rejette la fatalité du supplice sans fin de Gaza :
Alors, haute falaise au-dessus de la merTu as tort.J’ai un monde entier à l’intérieur de moipour m’aider à guérir.
Universitaire et écrivain franco-marocain, maître de conférences en littératures francophones à l’Université de Chicago
