Le Quotidien de Nouakchott – La réunion présidée le 1er novembre par le ministre de l’Intérieur ouvre explicitement la voie à un remplacement d’Arma. Mais le réquisitoire contre le prestataire révèle aussi les défaillances de son donneur d’ordre. Avant de changer une nouvelle fois d’entreprise, l’État doit rendre des comptes, organiser la collecte au plus près des ménages et instaurer une véritable police de salubrité.
À Nouakchott, les déchets s’accumulent et les réunions se succèdent. Celle du dimanche 1er novembre 2026 marque cependant une étape : le ministre de l’Intérieur, Moctar Ahmed Bouceif, a demandé de préparer des solutions de remplacement sans attendre la fin du délai accordé à Arma, fixé à décembre. Le compte rendu officiel reconnaît également un retard dans la contractualisation du contrôle des prestations. Le prestataire est mis en cause ; l’administration livre, au passage, un aveu sur ses propres insuffisances.
La capitale n’a pourtant pas besoin d’un nouveau cérémonial de fermeté. Elle a besoin d’un service qui fonctionne entre deux visites ministérielles, dans les quartiers périphériques autant que sur les axes empruntés par les cortèges.
Arma sur la sellette : contrôler ou préparer la sortie ?
La préparation d’alternatives, associée à la mise à disposition des équipements d’Arma auprès des trois walis à compter du 2 novembre, peut nourrir une lecture : celle d’une sortie progressivement organisée du prestataire. Mais les éléments publics ne permettent pas d’affirmer qu’une éviction serait déjà décidée, encore moins d’établir une manœuvre au bénéfice d’un concurrent. Le compte rendu rapporte aussi l’hypothèse, avancée par les walis, que l’entreprise pourrait elle-même ne pas souhaiter poursuivre après décembre.
Cette ambiguïté doit être levée. S’agit-il d’obtenir l’exécution du contrat, d’organiser une séparation négociée ou de préparer une résiliation pour manquements ? Les conséquences financières et opérationnelles diffèrent considérablement.
Arma doit répondre de ses obligations. Mais un ministre ne peut se satisfaire d’une appréciation générale sur des résultats décevants. Il faut publier les prestations attendues, les manquements constatés, les mises en demeure, les éventuelles pénalités et la réponse de l’entreprise. Le contradictoire ne protège pas seulement le prestataire : il protège aussi le contribuable contre une décision mal étayée.
Même exigence concernant les camions placés à la disposition des walis : qui décide des tournées, fournit le carburant, assume la maintenance et certifie le service ? quid des Mairies qui sont normalement les premières concernées. Une coordination utile peut devenir une dilution des responsabilités si plusieurs autorités commandent sans qu’aucune ne réponde du résultat.
Le donneur d’ordre doit aussi rendre des comptes
En février 2026, le ministère faisait état de progrès, annonçait quelque 620 conteneurs distribués, 400 supplémentaires prêts à être installés et un projet de neuf dépôts temporaires couverts. Ces annonces constituent aujourd’hui des engagements vérifiables : où ces équipements ont-ils été implantés, lesquels fonctionnent et à quelle fréquence sont-ils vidés ?
La réunion de novembre appelle désormais à activer les sites provisoires disponibles, dont un seul serait exploité, et à examiner l’état du centre d’enfouissement de Tiverit. Ces difficultés concernent l’organisation de toute la chaîne, pas uniquement le passage d’un camion.
Il faut donc auditer ensemble le prestataire et le dispositif public : disponibilité des sites, accessibilité des points de dépôt, délais de paiement, contrôle des tournées, articulation avec les communes et traitement des réclamations.
À défaut, le risque est prévisible : attribuer au seul opérateur l’échec d’un système que personne n’a correctement organisé, puis reproduire les mêmes erreurs avec son successeur.
Pizzorno : une rupture peut laisser une lourde facture
Le précédent Pizzorno mérite ici un rappel précis. En juin 2014, le groupe annonçait avoir suspendu ses activités à Nouakchott, invoquant plus de dix millions d’euros de retards de paiement. Cette présentation était celle de l’entreprise, dans un différend contractuel avec les autorités.
Selon le protocole transactionnel du 29 janvier 2015, le règlement du litige s’est traduit par un versement de 2 267 260 608 anciennes ouguiyas, au profit de Dragui Transport, filiale du groupe.
Les conséquences sociales ont, elles aussi, persisté : en 2021, d’anciens salariés réclamaient encore leurs droits.
La leçon est simple : rompre un contrat n’efface ni ses obligations ni ses conséquences. Avant toute séparation avec Arma, l’État doit établir les responsabilités, chiffrer les risques, protéger les travailleurs et garantir la continuité du ramassage. La fermeté affichée devient une mauvaise opération si le pays paie le départ d’une entreprise tout en conservant ses ordures.
La collecte primaire, première condition d’une ville propre
Le débat reste trop souvent centré sur les gros camions. Or le premier problème se situe entre la porte du ménage et le point accessible à ces camions.
C’est le rôle de la collecte primaire, ou précollecte : récupérer les déchets dans les rues et ruelles, puis les acheminer vers des points de regroupement organisés. Quand ce premier trajet échoue, les ordures finissent sur un terrain vacant, dans un caniveau ou au prochain carrefour.
Cette question n’est d’ailleurs plus ignorée officiellement. Une réunion tenue à Nouakchott-Ouest a récemment abordé l’intégration des charrettes et des tricycles dans le dispositif, avec obligation d’acheminer les déchets vers les emplacements autorisés. Il faut maintenant transformer cette intention en service financé et contrôlé.
Chaque commune devrait disposer d’une carte publique des secteurs de précollecte, précisant l’équipe responsable, les jours de passage et le point de livraison. Des microentreprises, coopératives ou opérateurs locaux pourraient intervenir avec des tricycles motorisés, de petits véhicules ou des équipements adaptés à l’accessibilité réelle des quartiers.
Leur intégration exige des contrats simples, des équipements de protection et une rémunération régulière. Leur paiement devrait dépendre du service vérifié : secteurs desservis, passages effectués, déchets livrés aux sites autorisés et réclamations résolues. Une rémunération fondée uniquement sur le tonnage risquerait d’encourager le transport de sable ou de gravats plutôt que la desserte des ménages.
Le financement doit aussi couvrir les quartiers modestes. Abandonner entièrement ce premier maillon au paiement direct des familles reviendrait à réserver la propreté aux ménages solvables.
Des points de transfert, pas des décharges permanentes
Un dépôt provisoire qui déborde durablement devient une nuisance de quartier. Les points de regroupement doivent être aménagés, accessibles, surveillés et assortis d’une fréquence d’évacuation compatible avec les volumes reçus.
La règle opérationnelle doit être claire : aucun secteur de précollecte ne fonctionne sans débouché identifié, aucun point de transfert ne reçoit davantage de déchets que le transport secondaire ne peut en évacuer.
Les tournées doivent ensuite être organisées selon la production réelle : passages rapprochés pour les marchés et zones denses, horaires adaptés aux quartiers résidentiels, évacuation programmée des encombrants. Des horaires de dépôt ne peuvent être imposés sérieusement que si les habitants connaissent les passages et disposent d’une solution accessible.
Les commerces, restaurants, marchés et chantiers doivent bénéficier de circuits adaptés, assortis d’obligations spécifiques. Un chantier ne devrait pas pouvoir abandonner ses gravats dans la rue puis laisser la collectivité payer leur évacuation. La création d’un bordereau de livraison sur un site autorisé permettrait de vérifier la destination des déblais.
Une police de salubrité, avec des règles et des moyens
Nouakchott a besoin d’une police de salubrité capable de constater les dépôts sauvages, les déversements illicites, les abandons de gravats et les brûlages interdits. Mais annoncer des sanctions ne suffit pas : il faut des agents habilités, des procédures et des décisions contestables selon des voies clairement expliquées.
Le dispositif proposé devrait couvrir les neuf communes, avec coordination à l’échelle de la capitale. Ses agents seraient identifiables, formés et, lorsque le cadre applicable le prévoit, assermentés. Chaque verbalisation devrait préciser les faits, le lieu, la preuve, le fondement de la sanction et les modalités de recours.
Un barème progressif doit être adopté par les autorités compétentes, sur une base juridique vérifiée. À titre de proposition à soumettre au débat, il pourrait prévoir 1 000 MRU pour un dépôt sauvage individuel établi, 2 000 MRU en récidive et une fourchette de 5 000 à 10 000 MRU pour certains dépôts commerciaux ou de chantier, selon leur gravité. Ces montants ne constituent pas ici le rappel d’amendes actuellement en vigueur.
Pour les dépôts importants, l’amende devrait s’accompagner de la remise en état aux frais du responsable, dans les conditions prévues par les textes. Sans cela, certains producteurs pourraient trouver moins coûteux de payer une sanction occasionnelle que d’organiser leur évacuation.
Les paiements doivent être traçables, avec quittance et sans négociation informelle dans la rue. Le bilan des contrôles doit être publié pour éviter une police sévère avec les petits ménages et accommodante avec les gros déposants.
La sanction doit enfin tenir compte du service disponible. Un habitant qui contourne un dispositif fonctionnel doit répondre de son comportement. Une administration qui laisse un quartier sans collecte ne peut traiter toute la crise comme une somme d’incivilités.
Un calendrier de résultats, pas une campagne supplémentaire
Un plan crédible pourrait commencer immédiatement : recenser les dépôts et les équipements réellement disponibles, publier les circuits, ouvrir un canal de réclamation accessible par téléphone et fixer un responsable par secteur.
Dans les trois mois, des dispositifs pilotes de collecte primaire devraient fonctionner dans des quartiers aux contraintes différentes. Leur évaluation porterait sur la régularité, la disparition des dépôts récurrents, le coût et la satisfaction des habitants. Leur extension dépendrait des résultats.
Un tableau de bord mensuel devrait rendre publics les passages prévus et réalisés, la disponibilité des véhicules, les réclamations en attente, les prestations certifiées et les pénalités effectivement appliquées. Le tonnage seul ne mesure pas la propreté : un axe central régulièrement nettoyé ne compense pas un quartier durablement oublié.
Arma doit être jugée sur des obligations vérifiables. L’État doit l’être sur sa capacité à définir, financer et contrôler le service. Si l’entreprise manque à ses engagements, les conséquences doivent suivre. Si l’administration a retardé les infrastructures ou le contrôle, ses responsables doivent aussi répondre de leurs décisions.
Nouakchott ne sera pas propre parce qu’un ministre aura annoncé une alternative. Elle le deviendra lorsque chaque ménage disposera d’un ramassage régulier, chaque déchet d’une destination contrôlée et chaque responsable d’une obligation de résultat.
Source : Le Quotidien de Nouakchott
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