« Ne pas pouvoir me recueillir sur leur tombe me chagrine d’avance » : le dilemme des familles issues de l’immigration sur le rapatriement funéraire

Etre enterré dans leur pays d’origine est le souhait de nombreux immigrés, même quand ils ont construit leur vie en France. Maintenir les attaches familiales, s’assurer du respect des rites religieux… les raisons de ce retour posthume sont plurielles. Mais elles peuvent aussi être une source de tension dans les familles.

Le Monde – Etre enterrés en Turquie était une évidence pour les membres de la famille Kaya (le nom a été changé). Des grands-parents qui ont immigré en France dans les années 1970 aux six enfants et petits-enfants nés en France, tous cotisent à une association en vue d’une inhumation dans la province de Sivas, dans le centre de la Turquie. C’est là que se trouve le caveau de la famille élargie.

En mars 2020, l’une des petites-filles de la famille meurt des suites d’une maladie rare, à l’âge de 12 ans. L’inhumer dans le Sivas ne va plus de soi pour sa mère, Özlem (le prénom a été changé), 48 ans : « Ma fille n’avait aucun lien avec la Turquie. L’y enterrer revenait à l’abandonner à plus de 3 000 kilomètres. Alors, je me suis dit qu’elle devait être inhumée là où je vis, là où sont ses grands-parents », et donc en France. « Par chance », estime-t-elle, un cimetière public musulman a ouvert huit ans plus tôt à Strasbourg, où elles habitent. Elle y enterre sa fille dans le respect des rites funéraires prescrits par l’islam. Özlem renonce à poursuivre sa cotisation annuelle au fonds d’obsèques turc et se réserve une place dans le caveau où sa fille est enterrée. Désormais, elle essaie de convaincre le reste de la famille de faire le même choix.

Ses sœurs n’y voient pas d’inconvénient. Ses parents comprennent ses arguments, mais ils sont catégoriques : « Ils veulent être enterrés en Turquie près de leur famille, où ils ont beaucoup d’attaches et de souvenirs, dit Özlem. Ne pas pouvoir me recueillir sur leur tombe aussi souvent que je le souhaite me chagrine d’avance. On va en Turquie seulement tous les deux ou trois ans. » Mais elle respecte leur choix. Ils seront rapatriés en Turquie avec l’aide du Ditib, l’émanation en France du ministère turc des affaires religieuses, doté d’un fonds d’obsèques pour faciliter les rapatriements funéraires de la diaspora. Plus de 207 000 Turcs de France adhèrent à ce fonds, selon ce comité qui fédère environ 250 associations en France.

Au sein des familles immigrées, quelle que soit leur origine, « le choix du lieu de sépulture est complexe, puisqu’il détermine l’emplacement de la tombe des autres membres », rapporte Valérie Cuzol, docteure en sociologie rattachée au Centre Max-Weber, à Lyon, dont les travaux portent sur les parcours migratoires. « Une partie de la famille est toujours privée d’un lieu de recueillement, créant parfois des tensions au sein des fratries », ajoute-t-elle.

Jusque devant les tribunaux

Eve (le prénom a été changé), 43 ans, en sait quelque chose. Sa mère, née en Centrafrique, s’est installée en France à la trentaine, avec ses sept enfants. Elle souhaitait retourner dans son pays d’origine pour ses vieux jours. « Elle était très attachée à son pays natal. Mais, à sa retraite, une maladie neurodégénérative s’est déclarée. Soignée en France, elle ne pouvait passer que trois mois de l’année en Centrafrique », rapporte Eve. Quand elle était à Paris, sa mère « réclamait toujours son retour et répétait que, quoi qu’il arrive, elle devait être enterrée à côté de son père », c’est-à-dire dans le caveau situé dans le domaine familial, à 20 kilomètres de Bangui – « un très bel endroit, entouré par la forêt équatoriale, où passe la rivière Oubangui ». Problème : sa mère n’a jamais exprimé par écrit ce désir et, à sa mort, dans un hôpital parisien, début juin 2025, ses sept enfants se déchirent. Quatre d’entre eux affirment défendre le vœu de leur mère d’être enterrée en Centrafrique. Les trois autres estiment que c’est en France qu’elle a vécu un peu plus de la moitié de sa vie et que c’est là qu’elle doit être enterrée, d’autant que ses enfants et petits-enfants ne vont que très rarement en Centrafrique.

La justice tranche, en première instance et en appel à la mi-juillet 2025, puis en cassation fin août. Les photos, les témoignages des proches, les passeports avec les tampons attestant des entrées et sorties de territoire ont convaincu les jurés de l’attachement de la défunte à son pays natal, croit Eve. Le corps de sa mère est rapatrié en Centrafrique deux mois après son décès. Quelque « 200 personnes » y ont assisté aux funérailles catholiques. Mais de sa fratrie de sept, ils n’étaient que quatre.

Le choix d’une inhumation dans le pays d’origine est une décision courante parmi les personnes nées à l’étranger ou dans les départements et régions d’outre-mer et collectivités d’outre-mer (DROM-COM). Selon une enquête de l’Institut national d’études démographiques (INED) réalisée entre 2019 et 2020, 34 % d’entre elles y aspirent. Ce souhait est plus marqué chez les personnes nées au Sahel (52 %), en Turquie, au Proche-Orient, dans les DROM-COM, ou encore en Algérie, au Maroc et en Tunisie (de 43 % à 49 %).

« Manque de carrés confessionnels »

Chez les musulmans, le rapatriement funéraire est très majoritaire, pour ceux qui ont immigré comme pour leurs enfants nés en France. « On estime que 70 % à 80 % des musulmans, toutes générations confondues, sont rapatriés », précise Valérie Cuzol. Elle estime que « la France n’a pas fait d’effort pour une égalité de droit dans la sépulture. En témoigne le manque de carrés confessionnels ». L’organisation des cimetières étant une compétence communale, les territoires ne sont pas également dotés. Pierre Louer-Saingeorgie, doctorant en géographie à la Sorbonne, observe qu’il est « parfois plus simple de rapatrier que de trouver un carré musulman ». Le ministère de l’intérieur ne dispose pas de chiffres sur le nombre de ces carrés confessionnels, mais affirme qu’un état des lieux est en cours.

Linda Haapajärvi, chercheuse à I’Institut Convergences Migrations/CNRS, et Marine Haddad, chercheuse à l’INED, observent que « quelques rares travaux montrent que le rapatriement peut constituer une réponse aux discriminations religieuses subies en migration ». C’est ce qu’avance Özlem lorsqu’elle évoque ses propres hésitations : « Avons-nous [les musulmans] notre place en France ? Qu’est-ce qui pourrait arriver à nos tombes ? », se demande-t-elle, alors que les actes antimusulmans enregistrés entre janvier et mai 2025 ont augmenté de 75 % par rapport à 2024, selon le ministère de l’intérieur.

Valérie Cuzol évoque également une dimension de transmission dans ces choix. « Le lieu de sépulture est une décision à destination de ceux qui restent : on pense aux enfants, aux petits-enfants », dit-elle. Pour maintenir un lien avec les terres d’origine, au-delà de sa propre vie.

C’est le cas du père de Luis Almeida, 65 ans. « Mon père est né au Portugal. Il est arrivé en France à 33 ans, dans les années 1970, dans le but de gagner suffisamment d’argent pour construire une maison au Portugal et repartir. C’était provisoire, mais, avec le temps, il a commencé à se sentir bien ici, à rencontrer des gens. Cela devenait difficile de repartir, même s’il avait un attachement profond envers son pays natal », rapporte Luis. Son père effectue de fréquents voyages au Portugal avec sa femme et ses cinq enfants. A sa retraite, il s’y installe même la moitié de l’année.

Quand le père de Luis tombe malade d’un cancer, il exprime son désir d’être enterré dans sa ville natale, Gouveia. Alors, à son décès, en octobre 2020, sa famille organise une cérémonie dans une église lyonnaise, puis un rapatriement funéraire. « Ce sera pareil pour ma mère, qui a déjà son emplacement à côté de mon père », affirme Luis. En ce qui le concerne, Luis, lui aussi né au Portugal, hésite : « Je me pose souvent la question, mais je n’ai pas encore tranché. Je vais plusieurs fois par an au Portugal, donc si j’y décède, je veux y être enterré. Mais si je meurs en France, je ne sais pas. »

Transmission et réconciliation

Un récit de transmission intergénérationnelle qui résonne avec celui de Jasmin Arinal Issop, 36 ans. Son père, né à La Réunion, avait à cœur de l’ouvrir à toutes ses cultures : indienne, réunionnaise et musulmane. Ensemble, ils se rendaient parfois sur l’île, au départ de l’Hexagone. Lorsque Jasmin entame sa transition de genre, il est en rupture avec toute sa famille et ne retourne pas à La Réunion pendant quatorze ans. Quand il apprend que son père est atteint d’une maladie neurodégénérative, il renoue progressivement le contact avec lui. « J’étais quand même son seul fils. » Sur son lit d’hôpital, « il [lui] répétait qu’il voulait aller à La Réunion, que c’est là qu’il voulait mourir et être enterré », se remémore Jasmin. Qui lui fait alors la promesse qu’il l’y emmènera.

Le corps de son père est rapatrié à La Réunion à l’hiver 2024. La cérémonie d’inhumation se déroule dans un cimetière de Saint-Denis. Jasmin décrit un lieu où la nature domine : les tombes sont recouvertes d’herbes et de fleurs, faisant presque disparaître certaines stèles. Enterrer son père ici marque pour Jasmin une réconciliation avec son histoire réunionnaise et sa famille. Il perçoit cette promesse tenue comme une « reconstruction » et une continuité. « Je me sens plus lié à La Réunion, je me suis rapproché de ma famille. Mon père serait content de savoir que ces liens se sont reformés », dit-il dans un sourire.

 

 

Source : Le Monde – (Le 21 mars 2026)

 

 

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