La rupture est consommée entre « MBS » et « MBZ ». La guerre au Yémen, lancée en février 2015 contre les rebelles houthistes alliés à l’Iran, avait scellé l’alliance étroite entre le jeune prince saoudien, Mohammed Ben Salman, et son ancien mentor, le président émirati Mohammed Ben Zayed. Le même dossier yéménite a précipité, en décembre 2025, le divorce entre les deux souverains du Golfe. Après une décennie à façonner, main dans la main, la politique au Moyen-Orient, « MBS » et « MBZ » affichent aujourd’hui des visions diamétralement opposées, qui exacerbent les tensions en mer Rouge et dans la Corne de l’Afrique.
« Le clivage est philosophique, non tactique. L’Arabie saoudite privilégie la désescalade et la transformation intérieure, considérant la stabilité régionale comme un enjeu à gérer et à contenir. Les Emirats arabes unis, quant à eux, perçoivent l’ordre régional comme fragile et estiment qu’une intervention préventive est nécessaire pour le remodeler avant qu’il ne s’effondre. L’un craint l’excès d’ambition ; l’autre, l’inaction », analyse Hisham Hellyer, chercheur associé au Royal United Services Institute de Londres.
Du Yémen à la Somalie et au Soudan, Riyad accuse Abou Dhabi de poursuivre une stratégie de fragmentation, en soutenant la formation de groupes paramilitaires qui minent l’unité des Etats et la stabilité régionale. Les Emirats parrainent le mouvement séparatiste dans le sud du Yémen, la force paramilitaire du général Mohammed Hamdan Daglo, dit « Hemetti », au Soudan ou encore le territoire séparatiste du Somaliland. « Les ambitions de MBZ pour la région sont parfois préjudiciables au leadership saoudien, car il est très ambitieux. Il s’agit d’une lutte pour le leadership régional et de visions différentes, en particulier concernant le rôle d’Israël », analyse Cinzia Bianco, chercheuse associée à l’European Council on Foreign Relations (ECFR).
Si les deux poids lourds du Golfe ont toujours rivalisé dans leur projection d’influence et dans leur course à la diversification économique, leur alliance, bien qu’imparfaite, pour stabiliser le Moyen-Orient avait tenu, malgré leurs divergences. Dans le sillage des « printemps arabes » de 2011, « MBS » et « MBZ » ont cherché à imposer, de façon offensive d’abord, puis par une diplomatie d’apaisement, un nouvel ordre régional, « une paix des autocrates » calquée sur leur hostilité commune à l’égard de l’Iran et de l’islam politique incarné par les Frères musulmans. La guerre dévastatrice menée par Israël dans la bande de Gaza contre le Hamas et ses répercussions régionales ont maintenu leur front uni, malgré la proximité d’Abou Dhabi avec l’Etat hébreu depuis la normalisation de leurs relations diplomatiques en 2020. Mais l’affaiblissement de l’Iran et de ses affidés régionaux a de nouveau attisé les ambitions émiraties.
Animosité personnelle
La rivalité entre l’Arabie saoudite et les Emirats est amplifiée par une animosité personnelle entre « MBS » et « MBZ ». Le premier, désireux de tenir son rôle de leader du monde arabe et musulman, ne veut plus jouer le rôle de junior face au chef d’un plus petit pays. Jadis homme le plus puissant du Moyen-Orient, le second veut conserver son autonomie stratégique. « “MBS” considérait “MBZ” comme son mentor et un soutien précieux. Mais, fort de son influence internationale retrouvée après l’affaire Khashoggi [l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi dans les locaux du consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, en octobre 2018], et avec Donald Trump à la Maison Blanche, qu’il juge très proche, il estime ne plus avoir besoin de “MBZ” », commente Cinzia Bianco.
Leur rivalité désormais étalée au grand jour, « MBS » s’efforce de rallier derrière lui les pays de la région qui partagent une même stratégie d’endiguement, de préservation de l’Etat et de désescalade. Riyad est en discussion avec la Somalie et l’Egypte pour former une coalition militaire autour de la mer Rouge. La Turquie est intéressée par la perspective de rejoindre le pacte de défense mutuelle signé en septembre 2025 entre le royaume saoudien et le Pakistan. Certains y voient la formation d’un nouvel axe régional face aux Emirats, dont la stratégie interventionniste s’accorde avec Israël, seul véritable allié des Etats-Unis.
« Il est très peu probable que nous assistions à une politique de coalition régionale. Les acteurs ne sont pas prêts à s’aliéner l’un ou l’autre camp. La Turquie, par exemple, depuis la rupture entre les Emirats arabes unis et l’Arabie saoudite, a renforcé sa coordination avec les Emirats », note Cinzia Bianco. Il est aussi peu probable que l’Arabie saoudite prenne des mesures punitives contre les Emirats, à l’image du blocus que les deux puissances avaient vainement imposé au Qatar de 2017 à 2021. « Lorsque les Emirats arabes unis retirent leur soutien, par exemple à l’Etat somalien, les Saoudiens sont obligés d’intervenir. Cela a un prix. S’ils le font dans toute la région, ce sera extrêmement coûteux », souligne la spécialiste de l’ECFR.
« On assistera plus vraisemblablement à une rivalité maîtrisée : une concurrence sur des théâtres d’opérations spécifiques, des déclarations parfois acerbes, mais un effort pour éviter une rupture diplomatique totale », estime Hicham Hellyer. Chacun cherche à s’attirer le soutien de Washington, qui préfère se tenir à distance de la querelle entre ses deux proches alliés du Golfe, qui ont promis chacun des milliards de dollars d’investissements à Donald Trump. « Les Etats-Unis se comportent davantage comme un acteur permissif que comme un arbitre, permettant les deux approches sans pour autant résoudre les tensions qui les opposent, conclut l’expert en géopolitique et études de sécurité au Moyen-Orient. Le danger serait de croire que ces approches peuvent facilement coexister. »
Source : Le Monde
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