– Récit – De la doctrine Monroe de 1823 à l’offensive au Venezuela, Washington a dominé le continent américain par la force et l’économie. Face à l’influence croissante de la Chine, Donald Trump ressuscite des ambitions hégémoniques.
Dans la longue histoire des interventions des Etats-Unis, directes ou indirectes, en Amérique latine – au moins 70 ont été comptabilisées par les historiens –, le président actuel, Donald Trump, a réussi une opération inédite : pour la première fois, le pays a attaqué militairement un Etat d’Amérique du Sud, le Venezuela.
Par le passé, des invasions avaient visé le voisinage proche : le Mexique, l’Amérique centrale et les Caraïbes – la plus récente, au Panama, en 1989, marquée par l’enlèvement du général au pouvoir, Manuel Noriega. Quelques militaires avaient aussi été envoyés, au XIXe siècle, dans des pays plus éloignés, surtout pour protéger des citoyens états-uniens.
Cette fois, avec l’enlèvement, dans la nuit du 2 au 3 janvier, du président vénézuélien, Nicolas Maduro, et de son épouse, Cilia Flores, « un seuil a été franchi, et les conséquences sont imprévisibles », alerte Jorge Heine, ancien ministre et diplomate chilien, dans le Responsible Statecraft, publication du Quincy Institute, un think tank établi à Washington. Selon lui, la justification officielle de l’opération – le fentanyl que le Venezuela exporterait en masse vers les Etats-Unis – s’apparente au prétexte qu’avaient constitué « les armes de destruction massive inexistantes, lors de l’invasion de l’Irak en 2003 ».
L’histoire des interventions états-uniennes en Amérique latine au XXe siècle se déroule en quatre actes majeurs : la « diplomatie du Big Stick » (« gros bâton »), de Theodore Roosevelt (1901-1909), qui brandit le gourdin à tout-va ; la « politique de bon voisinage » de Franklin Delano Roosevelt (1933-1945), qui se caractérise par des retraits spectaculaires. Puis vient la guerre froide, rythmée de coups d’Etat orchestrés dans l’ombre et d’interventions directes. A partir de la fin des années 1980, les Etats-Unis détournent leur attention du continent pour se porter vers d’autres théâtres, avant de revenir en force, aujourd’hui, au Venezuela.
L’annexion du Texas
Pour de nombreux observateurs, cette dernière intervention s’inscrit dans la continuité de la doctrine Monroe de 1823. Donald Trump lui-même assume cet héritage dans sa stratégie de sécurité nationale, publiée le 5 décembre 2025 : « Nous affirmerons et appliquerons un “corollaire Trump” à la doctrine Monroe. » Pourtant, la doctrine énoncée le 2 décembre 1823 par James Monroe, alors président des Etats-Unis, n’était pas offensive, mais bien défensive, condamnant toute ingérence européenne en Amérique à une époque où le continent est menacé.
L’Empire russe lorgne alors le sud du continent, de l’Alaska qu’il occupe depuis la fin du XVIIIe siècle. La Sainte-Alliance (Russie, Autriche, Prusse, France) envisage de soutenir l’Espagne dans la reconquête de ses colonies devenues indépendantes. Quant à la monarchie française, elle poursuit son projet de revenir à Saint-Domingue, l’actuel Haïti.
La politique expansionniste des Etats-Unis ne commence donc pas avec la doctrine Monroe, mais plus de vingt ans plus tard, avec la guerre qui les oppose au Mexique, entre 1846 et 1848, au terme de laquelle ce dernier est amputé de la moitié de son territoire. Dès 1845, le journaliste new-yorkais John O’Sullivan publie, dans The United States Magazine and Democratic Review, un éditorial célébrant l’annexion du Texas aux Etats-Unis et fustigeant les nations qui voudraient « limiter [la] grandeur du pays » et « empêcher l’accomplissement de [sa] destinée manifeste, qui est de s’étendre sur le continent alloué par la providence ».
« Destinée manifeste » : les mots sont lâchés. Washington se voit alors investi d’une mission divine : coloniser le reste du continent. « L’idée était que, puisque les populations autochtones et les Mexicains n’avaient pas su valoriser ces terres, il revenait aux Etats-Unis de s’en charger », résume Jean-Jacques Kourliandsky, directeur de l’Observatoire de l’Amérique latine et des Caraïbes à la Fondation Jean Jaurès. Cette même logique « civilisatrice » a été brandie par le Royaume-Uni et la France pour coloniser l’Afrique.
Entre octobre 1889 et avril 1890, les Etats-Unis organisent à Washington le premier congrès panaméricain, qui inaugure ce qui deviendra, en 1948, l’Organisation des Etats américains. Presque tous les pays de la région y envoient des délégués, auxquels Washington vante les mérites d’une vaste zone de libre-échange. « Ils sont emmenés dans une grande tournée à travers le pays pour leur faire voir ce qu’est la modernité états-unienne : les premiers gratte-ciel de Chicago, la splendeur industrielle des Appalaches, retrace l’historien Olivier Compagnon, professeur à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine. On leur montre que la modernité, elle est là, et non plus en Europe. » Mais certains ne se laissent pas séduire, à commencer par le Cubain José Marti, qui y voit déjà un projet expansionniste. « De la tyrannie d’Espagne, l’Amérique espagnole a pu se sauver. (…) L’heure est arrivée pour l’Amérique espagnole de déclarer sa seconde indépendance », écrit alors le poète engagé.
Les années suivantes voient les Etats-Unis intervenir à répétition dans ce qu’ils nomment l’« hémisphère occidental ». Ils mènent une guerre contre l’Espagne en 1898, en soutien des indépendantistes cubains, mais Washington en profite largement : les Philippines, Porto Rico et Guam passent sous son contrôle. Et l’île de Cuba est placée sous sa tutelle. En 1903, le Panama est arraché à la Colombie avec l’appui des troupes états-uniennes, prélude au percement du canal.
Le gendarme du continent
Cette accélération est théorisée, en décembre 1904, par le président Theodore Roosevelt devant le Congrès. Si une nation compromet l’ordre, entraînant un « relâchement général des règles de la société civilisée, prévient-il, l’adhésion des Etats-Unis à la doctrine Monroe peut forcer [ces derniers], à contrecœur cependant, à exercer un pouvoir de police international » dans l’hémisphère occidental.
C’est ce que l’on appellera le « corollaire Roosevelt » : la doctrine Monroe devient une arme résolument offensive, légitimant trente ans d’interventions de Washington dans la région. Cette « diplomatie du Big Stick » érige les Etats-Unis en gendarme du continent. Le Nicaragua est occupé de 1912 à 1933, afin de sécuriser un second canal interocéanique – qui ne verra jamais le jour. Haïti subit le même sort, de 1915 à 1934, pour protéger les intérêts économiques américains, tandis que Cuba est le théâtre de multiples interventions et que le port de Veracruz, au Mexique, est envahi en 1914, en pleine révolution mexicaine (1910-1920).
C’est un autre Roosevelt, Franklin Delano, qui clôt ce chapitre interventionniste par la mise en œuvre d’une « politique de bon voisinage ». Le krach de 1929 a laissé des traces : la crise économique sévit, tandis que fascisme et nazisme gagnent du terrain en Europe. Déjà, en 1933, les Etats-Unis retirent leurs troupes du Nicaragua. L’année suivante, ils abandonnent le protectorat sur Cuba – alors en pleine tourmente, secoué par le coup d’Etat de Fulgencio Batista – et mettent fin à l’occupation d’Haïti. En 1936, Carlos Saavedra Lamas, ministre des affaires étrangères argentin – qui obtiendra le prix Nobel de la paix pour ses efforts –, persuade Roosevelt de signer un traité de non-agression et de non-ingérence, en échange de la garantie d’un ordre régional. S’ouvre une ère de trente ans sans intervention.
Mais celle-ci n’est qu’apparente, comme le souligne Olivier Compagnon. « En fait, les répertoires d’actions déployés sont différents pour des raisons pragmatiques, liées aux impératifs de la crise économique, mais il ne s’agit pas du tout d’un renoncement des Etats-Unis à leur arrière-cour latino-américaine, loin de là, considère-t-il. La politique d’influence passe alors par d’autres leviers : échanges culturels intenses, propagande, diffusion de produits états-uniens en Amérique latine et inversement. L’idée est que la valorisation des liens culturels est une manière de favoriser les échanges économiques et que, dans cette américanité partagée, les Etats-Unis sont un phare. » Du gourdin militaire à la séduction culturelle, l’emprise perdure.
La guerre froide bouleverse la donne. A Washington, la traque anticommuniste s’intensifie. C’est dans ce climat que Juan Jacobo Arbenz Guzman est élu président du Guatemala, en 1950. Réformateur agraire ambitieux, il nationalise les terres incultes pour les redistribuer aux petits paysans, abolit le travail forcé des indigènes – une main-d’œuvre quasi esclavagisée – et s’attaque à la corruption. Mais la moitié du territoire appartient à l’United Fruit Company (UFC), firme américaine qui n’en exploite qu’une fraction et dont deux actionnaires de poids sont John Foster Dulles, secrétaire d’Etat américain, et son frère, Allen Dulles, patron de la CIA. Une campagne de propagande massive s’efforce alors de dépeindre le président guatémaltèque comme un dangereux communiste.
Le piège se referme en 1954. Avec l’aide très active de la CIA, 400 soldats entraînés aux Etats-Unis mènent un coup d’Etat qui renverse Arbenz. « Washington n’intervient pas directement, mais de façon détournée, souligne Isabelle Vagnoux, professeure à Aix-Marseille Université et spécialiste des relations entre les Etats-Unis et l’Amérique latine. A partir de là, la promesse de non-intervention en Amérique latine est rompue. » Les opérations suivantes suivront le même schéma : « Légitimées par la diabolisation d’un gouvernement qui pouvait être qualifié de communiste, mais dont la politique était surtout contraire aux intérêts des Etats-Unis », note Jean-Jacques Kourliandsky.
L’intervention au Guatemala marque un tournant majeur, selon Olivier Compagnon. « [Elle] fait basculer beaucoup d’élites des gauches latino-américaines vers des positions radicales, selon l’historien. Elle leur montre que, même dans un cadre démocratique, il sera impossible de mener des réformes permettant de lutter contre la pauvreté, les inégalités, etc. Et que seule la voie révolutionnaire et armée est susceptible de transformer les sociétés latino-américaines. » Le coup d’Etat de 1954 préfigure la radicalisation de la révolution cubaine (1953-1959) et les guérillas des années 1960. « Che Guevara se trouve alors dans la capitale du Guatemala, rappelle Olivier Compagnon. Observer la chute du gouvernement démocratique d’Arbenz constitue un basculement décisif dans sa trajectoire et la militarisation de son combat. »
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