Mobilisation du 17 octobre : entre pillages, selfies et verres en terrasse, une nouvelle soirée surréaliste de violence à Paris

Après la manifestation qui a dégénéré en scènes de chaos samedi, les rues de la capitale restaient marquées, dans la nuit de dimanche à lundi, par des dégradations côtoyant l’insouciance d’un week-end ordinaire.

– C’est comme si deux mondes s’entremêlaient en une soirée surréaliste. Un peu partout, au cœur de Paris, des cafés sont ouverts où l’on boit bières et spritz, dimanche 18 octobre au soir, mais il arrive que, sur le même trottoir, de petits groupes s’engouffrent dans des magasins aux devantures brisées et en ressortent les bras chargés de bouteilles, de lunettes de soleil ou d’appareils électroménagers… Il y a des bandes qui courent pour semer les forces de l’ordre, des badauds qui se filment devant des cars de policiers. Une jeune femme blonde, drapeau français sur les épaules, fait des selfies devant un amoncellement de vélos brûlés pour son compte Instagram ; comme si la violence de ces derniers jours était le dernier avatar de la société du spectacle.

Au BHV, à deux pas de l’Hôtel de ville, le vigile paraît désemparé. Tout à l’heure, une dizaine de personnes, baskets aux pieds et visage masqué, ont cassé l’une des vitrines, couru à travers les étals et raflé en un instant montres et bijoux. Les CRS, depuis, paraissent monter la garde sur le trottoir, devant des touristes inquiets face à une station de métro soudain condamnée.

A moins de cinquante mètres de là, au coin de la rue des Archives, on danse pourtant au Cox, un bar gay dont la petite foule de garçons déborde sur le trottoir. Louis et Paul se sont pacsés la semaine dernière. Ils n’ignorent rien des manifestations qui, la veille, ont eu lieu dans toute la France. Le premier enseigne dans une école élémentaire classée REP+, à Bobigny, et il vit tous les jours cette éducation nationale déshéritée où tout manque. Les enfants en grande difficulté, les familles défaillantes, les classes dont les enseignants nettoient eux-mêmes les tables faute de personnel de ménage. « Mais voilà, le monde continue, ma chérie ! »

« Ils n’ont même pas de message politique »

Une heure auparavant, dans le quartier plus populaire de Belleville, on a eu cette même impression de passer en quelques mètres d’une ambiance à l’autre. Sur le boulevard, le rideau de fer de l’enseigne Darty avait été soulevé par une petite bande de pilleurs. Des hommes de tous âges en ressortaient, l’un avec un four à micro-ondes, l’autre une trottinette électrique encore emballée, pendant qu’au kebab d’à côté une petite file d’affamés attendait sagement son dîner.

Ont-ils seulement écouté le président de la République, Emmanuel Macron, qui parlait à 20 heures ? Beaucoup en ont perçu des bribes sur les réseaux sociaux. Mais ce n’est manifestement pas le plus important. Rue du Faubourg-du-Temple, où un petit groupe vide consciencieusement un Franprix dont la porte a été défoncée, Emma Kunstlich, une jeune apprentie comédienne de 24 ans, tente pourtant de raisonner ceux qui pillent. « Ils n’ont même pas de message politique, se désole-t-elle. Ils cassent, ils volent sans comprendre les conséquences de ce qu’ils font. Et si le RN [Rassemblement national] arrive au pouvoir, on sera tous dans la merde ! »

La police a reçu des renforts, cependant, et au cœur du quartier des Halles, en fin de soirée, des brigades casquées et bottées se sont mises à courir derrière de petits groupes, arrêtant et menottant des jeunes gens qui fuyaient dans un nuage de fumées lacrymogènes. Les SDF qui dormaient le long de l’église Saint-Martin ne savent plus où se réfugier. Vers minuit et demi, à deux pas du boulevard de Sébastopol, une équipe de secours essaie de ranimer, en vain, un homme inerte, étendu sur la chaussée, sans que l’on sache ce qui a pu lui arriver. Avant d’étendre des bâches sur le corps sans vie qui signe la vraie tragédie de cette soirée.

 

 

 

 

 

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