– Quand elle était petite, Mirrianne Mahn a été bercée par le ressac de l’Atlantique sur la plage de son village, près de Buéa, au pied du mont Cameroun, dans la partie anglophone du pays. De sorte qu’elle a longtemps cherché l’océan dans le froid et la grisaille de Woppenroth, une localité du massif montagneux du Hunsrück, en Rhénanie-Palatinat, dans l’ouest de l’Allemagne, où elle est arrivée au début des années 2000, avec sa mère, son frère et son père adoptif, un hippie allemand. Deux cents habitants qui n’avaient jamais vu de personnes non blanches.
Dans son premier roman, Issa, on voit les villageois, pendant leur promenade du dimanche, après le Kaffee und Kuchen (« café et gâteaux », l’équivalent de notre goûter), ne jamais manquer de s’arrêter devant la ferme où vit la famille d’Issa, guettant l’apparition des « Noirs ». Mais Mirrianne Mahn insiste : l’histoire de cette Allemande noire qui retourne dans la maison natale, au Cameroun, afin d’effectuer des rituels pour protéger le bébé qu’elle attend, est une fiction.
La mère d’Issa, par exemple – une femme parfois violente, qui n’hésite pas à frapper sa fille pour lui apprendre à se défendre à l’école –, n’est pas sa mère. « Les seuls éléments autobiographiques sont les agressions racistes, explique l’écrivaine, de passage à Paris, au “Monde des livres”. Parce que, en Allemagne, on vous dira toujours : “Ce n’est pas vrai, ça n’a pas pu arriver.” Donc, je me suis gardée d’inventer afin de ne pas leur donner du grain à moudre. » Assise dans un bureau chez son éditeur français, Stock, l’autrice, militante et ancienne élue du parti Die Grünen (Les Verts) à Francfort (Hesse) relate l’aventure d’Issa.
Depuis sa parution, en 2024, en Allemagne, Mirrianne Mahn se réjouit d’avoir conquis un large lectorat – le roman s’est vendu à ce jour à 25 000 exemplaires. Des femmes et des hommes, des jeunes et des vieux, toutes origines et classes confondues, lui confient combien ils ont appris sur eux-mêmes et sur leur pays en la lisant. Parfois, dans une région reculée, des adolescentes noires ou maghrébines font une heure de bus pour rencontrer celle qui, par la force d’un roman, les a extraites d’un lourd sentiment de solitude.
Avec un tel sujet, Mirrianne Mahn craignait pourtant de rencontrer des résistances, auxquelles son parcours militant l’a habituée. « Du genre “oh non, je ne suis pas raciste !”, ou alors “oh, tout ça s’est passé il y a si longtemps, si loin de chez nous, ça ne me concerne pas !” », imite-t-elle, gestes et ton à l’appui. L’histoire de la colonisation de l’Afrique en général, et du protectorat allemand du Kamerun (1884-1916) en particulier, est peu enseignée à l’école.
La lutte contre un double effacement
« Pourtant, qui a invité tout le monde à partager le continent ? Où se sont-ils réunis ? », poursuit Mirrianne Mahn, hilare, en référence à la conférence de Berlin, en 1884-1885, lors de laquelle le chancelier allemand, Otto von Bismarck, convia plusieurs pays d’Europe, ainsi que l’Empire ottoman et les Etats-Unis, pour s’organiser et collaborer en vue du partage de l’Afrique.
La romancière détaille ce qui apparaît comme le combat de sa vie : la lutte contre un double effacement. « On a effacé l’histoire des Noirs en Allemagne et l’histoire des Allemands en Afrique [actuels Cameroun, Burundi, Namibie, Rwanda, Tanzanie et Togo], explique-t-elle. Or, on ne peut pas comprendre la Shoah sans comprendre le génocide perpétré par les Allemands sur les Herero et les Nama en Namibie [1904-1908]. » Depuis quinze ans, elle fouille les archives nationales et celles des missions chrétiennes pour documenter des projets théâtraux sur les discriminations – notamment Illegal, sa première pièce, adaptée d’un roman de Max Annas – et des articles. Ses découvertes ont inspiré les destins des aïeules d’Issa, en particulier le viol dans un contexte de domination coloniale et l’exil qu’elles doivent affronter.
A force de recherches, Mirrianne Mahn aurait eu la matière pour écrire un « énième essai sur la colonisation allemande ». A la place, elle a décidé de croire en la fiction. « Quand l’art vous touche, vous ne pouvez plus oublier ce que vous avez vu ou lu. Alors qu’on peut sauter un chapitre dans un essai, c’est impossible avec une fiction. » Mieux, elle a changé de méthode, abandonnant « le bruit et la colère » de son activité de militante, pour créer une narratrice qui attrape le lecteur par la main, l’« appelant à se joindre à elle » et à se défaire de ses préjugés pour s’immerger dans ses souvenirs d’enfance ou son périple sur la terre des origines, au Cameroun. « Je n’ai pas utilisé les mots “sexisme”, “racisme”, “féminisme”, “colonialisme”, énumère-t-elle. Je ne voulais pas faciliter le travail de mes détracteurs. »
Il lui fallait de nouveaux mots. Tel ce terme, sankofa, qui signifie « revenir et obtenir » en langue twi du Ghana. Il symbolise la connaissance du passé, la sagesse et la recherche du patrimoine culturel pour construire un avenir meilleur. Une voie à suivre pour les personnes issues des diasporas, qu’elle encourage à se pencher sur les traditions et les expériences de leurs ancêtres. « Et je pense que cela vaut pour tous, ajoute-t-elle. Que les Allemands doivent regarder le passé afin de comprendre ce que leurs ancêtres ont fait et leur ont fait. »
Entrée en politique
Ce travail l’occupe depuis son départ du Hunsrück pour Francfort, bac en poche. Etudiante en littérature et civilisation anglaise et américaine, Mirrianne Mahn a milité au sein de groupes anticapitalistes et environnementaux, avant de découvrir les œuvres de l’écrivaine Toni Morrison (1931-2019) et de la poète Audre Lorde (1934-1992), qui ont notamment contribué à forger sa conscience féministe. Elle lit aussi beaucoup sur les persécutions des juifs et sur la Shoah. A 20 ans, elle comprend que les luttes contre l’antisémitisme et le racisme sont liées. Puis, elle s’engouffre dans l’espace de liberté qu’offre le théâtre, avant de devenir membre de l’Initiative Schwarze Menschen in Deutschland, une association fondée en 1986 par des femmes allemandes noires.
Les attentats de Hanau, près de Francfort, en 2020, lors desquels un Allemand attaque deux bars à chicha, faisant neuf morts et six blessés, tous issus de l’immigration, précipitent son entrée en politique, au sein de Die Grünen. « Je voulais faire de la culture, mais on m’a dirigée vers la lutte contre le racisme et les discriminations », ironise-t-elle. Durant son mandat d’élue de la majorité au conseil municipal de Francfort-sur-le Main (2021-2026), Mirrianne Mahn s’est fait remarquer pour avoir appelé à la démission le directeur de la célèbre Foire du livre de Francfort, accusé d’y accueillir des éditeurs d’extrême droite, malgré les appels répétés des conseillers municipaux de gauche à les exclure de la participation. « Francfort a un passé juif très ancien, explique-t-elle. Durant le IIIe Reich, le site de la Foire du livre a été le lieu de rassemblement des juifs avant leur déportation. Je pense qu’accueillir des éditeurs néonazis dans ce lieu, c’est comme leur cracher dessus. »
En 2027, Mirrianne Mahn sera commissaire de « Belonging the Cool » (« appartenir au cool ») au Humboldt Forum, une exposition de pop culture qui interrogera l’appropriation culturelle à l’aune du désir. Ce nouveau musée berlinois croise art, histoire, ethnologie et archéologie. Une place idéale pour celle dont le parcours témoigne de son ambition d’explorer le passé, afin de construire une « nouvelle réunification de l’Allemagne », incluant toutes les minorités.
Parcours
1989 Mirrianne Mahn naît à Buéa (Cameroun).
2001 Sa famille s’installe en Allemagne, à Woppenroth (Rhénanie-Palatinat).
2018 Sa première pièce, Illegal, coécrite avec Hannah Schassner d’après un roman de Max Annas, est créée à Francfort.
2020 Elle adhère au parti Die Grünen (Les Verts).
2021 Elle est élue au conseil municipal de Francfort (Hesse).
Critique
Zone de turbulences
« Issa », de Mirrianne Mahn, traduit de l’allemand par Rose Labourie, Stock, « La cosmopolite », 352 p., 23,90 €, numérique 17 €.
Issa, le premier roman de Mirrianne Mahn, débute et s’achève dans un avion reliant Francfort, en Allemagne, à Douala, et retour. A bord se trouve Issa, une narratrice trentenaire et nauséeuse, née au Cameroun, dont la famille a déménagé dans un village du Hunsrück, massif montagneux de l’ouest de l’Allemagne. Son séjour doit lui permettre d’effectuer des rituels, essentiels selon son excentrique de mère, pour protéger le bébé qu’elle attend.
Dès l’abord, nous entrons dans une zone de turbulences – cet espace entre deux pays et deux histoires que l’autrice saisit avec gravité et humour. La trajectoire d’Issa est découpée en chapitres relatant de manière sensorielle son expérience au Cameroun, où elle visite les quartiers, salons de coiffure et marchés de Buéa, et en Allemagne, où elle revient sur son enfance et le couple caduc qu’elle forme avec un Allemand jamais nommé. Ces chapitres, situés en 2006, alternent avec les parcours des femmes de sa famille : Enanga, qui vit en 1903 dans le protectorat allemand du Kamerun ; sa fille, Marijoh, à la peau claire, qu’elle doit élever loin du village d’origine ; Namondo, sa grand-mère ; enfin, Ayudele, sa mère, qui part vivre dans le Hunsrück avec un Allemand.
Ce maillage permet d’éclairer le racisme sévissant en Allemagne aujourd’hui à la lumière de l’histoire coloniale – avec son lot de guerres, de violences et de viols. A travers la geste des héroïnes, l’écrivaine montre comment les traumatismes, en même temps que la force, passent d’une génération à l’autre.
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