La guerre au Moyen-Orient a déclenché une onde de choc énergétique mondiale qui frappe de plein fouet les pays importateurs d’hydrocarbures. La Mauritanie en offre l’illustration la plus saisissante : à l’effet de protéger les consommateurs, l’Etat se trouve dans l’obligation de revoir ses finances et consacrer jusqu’à 13 % du budget pour défendre les prix à la pompe. Nonobstant ces mesures, les citadins subissent des désagréments tels que délestages prolongés à Nouakchott, retour au bois et au charbon dans les ménages, restriction de circulation nocturne.
Derrière l’urgence, une vérité s’impose : ce pays, parmi les plus ensoleillés et les plus ventés du monde, dépense chaque année des centaines de millions de dollars pour importer l’énergie fossile, alors que son sol est riche en énergie propre et gratuite. Un basculement significatif et rapide vers les énergies renouvelables est non seulement possible, apportant ainsi une réponse structurelle à la crise, mais aussi et surtout un tel investissement serait probablement le plus rentable que la Mauritanie puisse consentir.
Ce que coûte la dépendance fossile.
La facture énergétique mauritanienne repose essentiellement sur trois piliers importés : le pétrole raffiné (gasoil, essence), le fioul lourd utilisé notamment par les centrales thermiques de la SOMELEC, et le gaz butane subventionné pour les besoins domestiques. En dehors de la part hydroélectrique fournie par l’OMVS (et d’une production solaire/éolienne certes en croissance mais encore timide), l’électricité produite et la mobilité dépendent de ces combustibles étrangers.
Les importations de pétrole et de produits raffinés coûteraient annuellement entre USD 700 et USD 800 millions. Avec la guerre au Moyen Orient, l’Etat sera contraint de consacrer une part importante du budget 2026 aux subventions sur le carburant ; celles-ci pourraient grimper jusqu’à USD 220 à USD 260 millions, sans qu’on ne sache véritablement combien cela va coûter tant les prix à la pompe oscillent. Si en moyenne l’Etat a consacré jusqu’à 2,1% du PIB en 2020, soit environ USD 200 millions comme subventions énergétiques, les coûts de l’énergie constituent un fardeau d’autant plus lourd que les mauritaniens n’ont aucune maîtrise des fluctuations mondiales. Hier le COVID, aujourd’hui le Détroit d’Ormuz.
Au total, les experts estiment que les coûts liés à la subvention et à l’importation des énergies fossiles sont indicateurs de la grande vulnérabilité énergétique de la Mauritanie. Une saignée chronique qui finance la dépendance (et la pollution), plutôt que le développement durable.
Un changement de trajectoire s’impose pour réduire cette dépendance, tout en valorisant les gisements nationaux. Il s’agit de transformer ces défis en opportunités. Cela relève désormais moins d’une stratégie technicienne que d’une décision politique forte, pour la stabilité économique du pays, pour sa souveraineté et pour sa prospérité.
Les énergies propres coûteraient cinq fois moins chères.
La combinaison du solaire photovoltaïque et de l’éolien côtier constitue une bonne réponse structurelle au problème mauritanien. Sur la côte atlantique, selon des chiffres publiés par l’agence internationale pour l’énergie renouvelable (IRENA) en 2021, le vent souffle en moyenne à 8–9 m/s toute l’année tandis que le soleil dispense, dans ce milieu désertique, 8 heures d’ensoleillement quotidien. Ces deux ressources sont complémentaires dans leur cycle journalier et saisonnier : lorsque le soleil faiblit (nuit, nuages occasionnels), le vent compense. Cette complémentarité réduit structurellement l’intermittence et limite le recours au stockage coûteux. Concentrant une large proportion de la population (urbaine) et des activités industrielles, la zone côtière est certainement une zone prioritaire. Toutefois, les potentiels de conservation et de transformation des produits de l’élevage, de l’agriculture et de la pêche continentale sont tout aussi essentiels. Le milieu rural nécessite des investissements spécifiques: exhaure de l’eau, irrigation, start up et PME de chaines de froid et de transformation.
A travers le monde, les coûts d’installation des centrales solaires ont drastiquement baissé (jusqu’à 80%) au cours des dix dernières années. En Mauritanie, IRENA et AIE (agence internationale de l’énergie) estiment que le coût actualisé de l’énergie solaire est de 15 à 38 USD/MWh, tandis que l’éolien reviendrait à USD 20-45/MWh, l’hybride (solaire/éolien) coûterait jusqu’à USD 50/MWh. Les mini-réseaux reviendraient à un maximum de USD 60 /MWh (Alliance Sahel, AFD).
Toujours selon l’AIE, le diesel de la Société Mauritanienne d’Electricité (SOMELEC) produirait une énergie revenant jusqu’à USD 80-110 /MWh (ajusté au coût du pétrole de mars 2026).
Il en ressort que produire 1 MWh d’électricité renouvelable en Mauritanie coûterait 2 à 5 fois moins cher que le diesel et que chaque MWh solaire ou éolien installé libère jusqu’à 70 USD de devises aujourd’hui exportées vers les marchés pétroliers.
Ainsi, plus on construit des centrales solaires, plus on libère des ressources publiques pour construire des écoles, produire de la nourriture ou soigner les pauvres.
Que coûterait un programme national de 1 000 MW renouvelables ?
A travers le Pacte National de l’Énergie (Mission300, supporté par la Banque Mondiale et la BAD, 2025), la Mauritanie chiffre les besoins de financement totaux à 2.4 milliards USD sur 2024–2030 pour multiplier la capacité installée par 1,66 et atteindre 70 % de renouvelables dans le mix. Cet investissement représente ≈ 340 millions USD par an — montant proche de ce que l’État dépense actuellement en subventions fossiles.
Autrement dit, la transition se finance largement par redirection des subventions, sans coût supplémentaire net pour les finances publiques, sans même prendre en considération bien d’autres avantages de l’énergie propre sur la santé humaine (pollution évitée), la préservation des écosystèmes fragiles ou encore l’action climatique.
L’inaction climatique n’est pas permise
Le retour au bois et au charbon de bois consécutif aux délestages n’est pas une anecdote sociale : c’est un signal d’alarme écologique. La Mauritanie consomme déjà au moins 50 000 tonnes de charbon de bois par an, et la demande nationale de bois est estimée à 2,5 fois la capacité de régénération des forêts existantes (FAO).
Chaque arbre coupé pour la cuisson laisse un terrain nu livré à l’ensablement, accélérant la désertification, dégradant les terres agricoles et aggravant les événements climatiques extrêmes. L’énergie renouvelable brise ce cercle vicieux en substituant le soleil et le vent au bois.
Les gains sectoriels concrets : pêche, agriculture, élevage
L’une des caractéristiques structurelles de l’économie mauritanienne tient au fait que près d’un quart du PIB dépend du Secteur Primaire, qui lui-même est fortement tributaire de précipitations de plus en plus erratiques, et de sols qui se dégradent à une vitesse alarmante. La démographie vient comme troisième paramètre de pression, avec une demande de plus en plus élevée, alors que s’affaisse l’offre en ressources naturelles. L’exploitation de nouveaux gisements miniers est confrontée, tout comme l’Agriculture, l’Elevage et la Pêche, à une forte pauvreté énergétique.
Pêcheurs, agriculteurs et éleveurs mauritaniens produisent péniblement, juste pour perdre jusqu’à 40% de leurs revenus, faute de chaînes de froid. Poissons, viande, lait, fruits et légumes sont particulièrement vulnérables. Ainsi, la Mauritanie importe jusqu’à 65% des denrées, alors qu’elle dispose de 120 000 km² de terres fertiles; elle importe des milliers de tonnes de lait, alors qu’elle dispose d’un impressionnant cheptel; elle perd (post-capture) un demi million de tonnes de poissons, faute de conservation. Difficile de savoir quel est le tonnage exact de poissons exportés, le débarquement étant rendu impraticable par le manque de moyens de conservation et de stockage.
Investir dans l’énergie renouvelable, c’est changer le visage économique du pays. Créer des chambres froides solaires, réduire les pertes après-récolte, répondre aux besoins croissants des populations sans créer une tension supplémentaire sur les ressources halieutiques, agricoles et pastorales. Le renouvelable permet de créer des unités décentralisées de pasteurisation et des abattoirs solaires. Enfin, il peut réduire considérablement les coûts d’exploitation de l’activité minière, renforçant ainsi sa compétitivité dans un monde devenu affolé par les minéraux critiques.
Transformer localement, c’est créer des emplois locaux, surtout en milieu rural; valoriser l’élevage et l’agriculture et les rendre plus attractifs aux jeunes; réduire le chômage, l’immigration forcée et l’éxode rural.
Accélérer la transition ou rester à la gare
Plus qu’une simple transition, la Mauritanie devrait envisager une véritable rupture avec son passé énergétique, et agir sur plusieurs fronts, pour accélérer son passage vers les énergies renouvelables.
C’est ici qu’avoir un faible taux de pénétration énergétique devient soudainement un atout: avec si peu de centrales thermiques installées, il n’y a pas beaucoup d’actifs immobilisés (stranded assets). Il s’agit d’investissements d’acquisition, pour réduire la facture énergétique actuelle, mais aussi et surtout pour répondre aux exigences des croissances économique et démographique.
Ainsi, pour rompre avec la dépendance, et investir sur la souveraineté énergétique et la prospérité du pays, il serait judicieux de rediriger progressivement les subventions aux carburants fossiles vers un Fonds National de Transition Énergétique, dédié prioritairement aux mini-réseaux et à l’électrification rurale.
La mobilisation des financements exige parfois de mettre en place une ingénierie financière. L’Etat pourrait ainsi émettre des obligations vertes souveraines (Green Bonds) sur les marchés internationaux, garanties par les dépenses futures évitées, sur les importations d’hydrocarbures.
Tout en saluant l’inclusion de la Mauritanie dans le cadre du Pacte Mission300, il s’agit désormais de mobiliser les fonds pour atteindre les objectifs, y compris une ambition de relever le mix énergétique à 70% en faveur des renouvelables.
A plus long terme, plus que l’atteinte d’un simple mix énergétique (relativement à un faible niveau d’électrification), l’ambition devrait être de doubler voire tripler le taux d’accès à l’énergie; d’irriguer le pays tout entier grâce à des mini-réseaux éclatés. Dans un pays aussi vaste que la Mauritanie, le réseau filaire est un frein majeur à l’électrification rurale. Une telle ambition devrait inclure le déploiement de mini-réseaux hybrides solaire+éolien dans les villes moyennes et les gros villages non suffisamment connectées au réseau national.
Outre la mobilisation de financements, l’Etat devrait adopter des politiques incitatives, pour les ménages et pour les banques (et micro-crédits). De telles mesures, levant le voile sur des opportunités non-exploitées, ont déjà donné des résultats probants dans certains pays africains. Pour les ménages ruraux en dessous du seuil de pauvreté, des mécanismes appropriés de subvention pourraient être développés pour accélérer l’acquisition de kits solaires.
L’Etat pourrait exiger un pourcentage minimum d’emplois de cadres mauritaniens et un contenu local obligatoire de 35 % dans tous les marchés de centrales renouvelables et de 100 % pour les mini-réseaux de moins de 500 kW, réservés aux PME mauritaniennes. Un préalable cependant à une telle mesure serait d’assurer la formation de qualité de cadres nationaux.
Une crise qui ne devrait jamais se répéter
La crise de 2026 n’a pas créé la fragilité énergétique de la Mauritanie ; elle l’a révélée avec une brutalité qui rend l’inaction désormais intenable politiquement et économiquement. Les chiffres sont sans appel : aujourd’hui, le renouvelable coûte deux à cinq fois moins cher que le diesel, le potentiel solaire et éolien côtier suffit à couvrir plusieurs fois la demande nationale, et le montant annuel des subventions fossiles finance à lui seul la transition. Ce que la Mauritanie importe aujourd’hui sous forme de pétrole, elle peut le produire demain sous forme d’électricité et de richesse locale. Le choix n’est plus ni technique ni financier ; il est politique.
Ibrahim Thiaw
(Reçu à Kassataya.com le 06 avril 2026)
Les opinions exprimées dans cette rubrique n’engagent que leurs auteurs. Elles ne reflètent en aucune manière la position de www.kassataya.com
Diffusion partielle ou totale interdite sans la mention : Source www.kassataya.com
