Dans l’imaginaire collectif musulman, l’imam occupe une place précise et noble. Il guide la prière, éclaire les consciences, apaise les cœurs et répond aux interrogations spirituelles des fidèles. Sa parole est censée rapprocher les hommes de Dieu, non les précipiter dans les querelles partisanes. Son autorité repose sur la sagesse, la mesure et la connaissance religieuse. Pourtant, en Mauritanie, cette figure connaît depuis plusieurs années une étrange métamorphose.
L’imam d’aujourd’hui ne se contente plus toujours du minbar. Il veut parfois gouverner depuis la mosquée. À sa barbe imposante et à son bâton symbolique, viennent désormais s’ajouter des compétences inattendues : analyste politique, procureur de la République, économiste, sociologue, juge suprême et parfois même stratège électoral. À l’entendre, on croirait qu’il sort tout droit d’une académie politique de Torcy, qu’il enseigne la macroéconomie à Bucarest ou qu’il siège à la tête d’une haute cour imaginaire habilitée à condamner gouvernants et institutions.
Chaque vendredi devient alors un procès public. Le président de la République, le Premier ministre, les ministres, les institutions et parfois même des catégories entières de citoyens sont mis en accusation avec une assurance déconcertante. Le plus inquiétant n’est pas tant la critique — car la critique reste légitime dans toute société vivante — mais la manière dont elle est prononcée : sans nuance, sans contradicteur, dans un espace sacralisé où la parole de l’imam bénéficie d’une autorité morale considérable.
Et beaucoup de fidèles, par respect religieux ou par manque d’esprit critique, prennent ces paroles pour des vérités absolues. Là, réside dans le pays le danger. Car lorsque le discours religieux devient un instrument d’agitation politique permanente, la mosquée cesse progressivement d’être un lieu de rassemblement spirituel pour devenir une tribune idéologique.
Cela ne signifie nullement que les imams doivent être réduits au silence ou coupés des réalités sociales. La religion ne vit pas hors du monde. Les difficultés économiques, le chômage, la pauvreté ou les injustices concernent naturellement les prédicateurs comme tous les citoyens. La Mauritanie traverse effectivement une conjoncture difficile, marquée par des tensions sociales et des attentes immenses. Mais l’honnêteté intellectuelle impose aussi de reconnaître que le pouvoir actuel n’est pas resté inactif. Des infrastructures ont été réalisées, des réformes engagées, des programmes sociaux lancés et plusieurs secteurs modernisés, malgré des limites évidentes et des insuffisances réelles.
Le problème apparaît lorsque certains imams transforment leurs sermons en campagnes permanentes de discrédit politique, sans maîtrise des dossiers qu’ils abordent et sans conscience des conséquences de leurs propos sur une population parfois vulnérable à la manipulation émotionnelle. Une parole religieuse irresponsable peut fracturer davantage une société déjà fragile.
Il devient donc urgent d’ouvrir un débat serein mais sérieux sur le rôle de l’imam dans l’espace public mauritanien. Non pour museler la religion, encore moins pour marginaliser les savants, mais pour clarifier les responsabilités. Toute fonction dans un État moderne possède une description de poste, des limites et un cadre éthique. Pourquoi l’imamat, qui influence profondément les consciences collectives, devrait-il échapper à cette exigence ?
L’imam est-il un guide spirituel ou un acteur politique ? Est-il chargé d’enseigner la foi ou de distribuer des condamnations publiques ? Peut-il utiliser le prestige religieux pour imposer des orientations politiques personnelles ? Où commence la liberté d’expression et où finit la manipulation des fidèles ?
Ces questions ne peuvent plus être évitées.
Une société mature protège ses mosquées des excès politiciens autant qu’elle protège la politique des dérives théocratiques. Car lorsque chacun abandonne son rôle, la confusion devient la règle : le politicien se prend pour théologien et le théologien pour chef d’État.
Or une nation ne se construit ni dans l’anathème permanent ni dans les sermons transformés en meetings. Elle se construit dans la responsabilité, la compétence et la vérité.
Ahmed Ould Bettar
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