Monsieur le Président,
Votre appel à l’unité nationale et à placer la citoyenneté au-dessus de toute autre considération est, sur le fond, un message que peu de Mauritaniens peuvent rejeter. À Kaédi, vous avez rappelé que notre pays possède de belles pages d’histoire, mais aussi des moments douloureux, et que nous devons reconnaître toute cette histoire pour mieux vivre ensemble.
Mais il faut aussi dire les choses simplement : l’unité ne se proclame pas dans un discours, elle se construit dans la réalité quotidienne. Elle se voit dans les décisions prises, dans la justice rendue, dans la manière dont chaque citoyen se sent traité par son propre pays.
Reconnaître toute l’histoire, oui, mais cela doit être concret. Quand on dit que chaque composante a souffert ou a pu faire souffrir une autre, certains y voient un appel à la lucidité. D’autres craignent qu’en mettant tout sur le même plan, on finisse par effacer les responsabilités et brouiller la recherche de vérité et de réparation.
Reconnaître toute l’histoire, cela suppose donc d’établir clairement les faits, de nommer ce qui s’est passé sans détour, et surtout de garantir que ces drames ne se reproduiront plus. Sinon, demander de tourner la page donne l’impression qu’on veut avancer sans avoir réellement réglé ce qui fait encore mal.
Avancer ne veut pas dire oublier, mais réparer. Si certaines blessures restent présentes, ce n’est pas parce que les gens veulent vivre dans le passé, mais parce que certaines injustices continuent d’avoir des effets aujourd’hui. Ce que les citoyens demandent n’est pas une unité de façade ou seulement émotionnelle, mais une unité fondée sur des règles justes pour tous : l’égalité devant la loi, un accès équitable aux opportunités, une administration impartiale et une justice crédible quand il y a abus.
Vous avez insisté sur la citoyenneté au-dessus des appartenances, et c’est une idée forte. Mais pour qu’elle ne reste pas un slogan, il faut qu’elle se traduise par des changements visibles : plus de transparence, une lutte réelle contre les discriminations, un développement équilibré entre les régions et des institutions capables de contrôler et corriger les dérives.
Le dialogue national, souvent évoqué, doit lui aussi produire des résultats concrets. Trop souvent, chez nous comme ailleurs, ces dialogues se terminent par de belles déclarations sans suite. Les citoyens veulent savoir quelles décisions seront prises, qui va les appliquer, dans quels délais et avec quels moyens. Sans cela, le dialogue ressemble à un apaisement temporaire, alors que le pays a besoin de solutions durables.
Au fond, beaucoup de Mauritaniens sont prêts à avancer et à construire un avenir commun. Mais ils attendent que l’État dise clairement « plus jamais » face aux injustices du passé, et surtout qu’il le prouve dans les faits.
L’unité nationale deviendra solide le jour où chaque citoyen pourra se dire qu’il est protégé par la loi, qu’il compte autant que les autres, qu’il peut espérer réussir sans appui ni piston, et qu’il peut dénoncer une injustice sans craindre de représailles.
C’est à ce moment-là que la citoyenneté passera réellement au-dessus de toute autre considération, non pas dans les discours, mais dans la vie quotidienne des Mauritaniens.
Souleymane Hountou Djigo
Journaliste, blogueur
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