Mauritanie – «Le débat autour du dédouanement des téléphones dépasse désormais la simple question technique»

Le marché des smartphones, qui s’est développé pendant des années dans une quasi-anarchie économique, constitue aujourd’hui un espace où se croisent économie informelle , diaspora, mondialisation technologique et intérêts sociaux.

Des milliers de téléphones entrent chaque année dans le pays sans véritable contrôle douanier : certains transitent par Dubaï dans les bagages des voyageurs, d’autres arrivent depuis les États-Unis par l’intermédiaire de la diaspora mauritanienne. Une part importante de ces appareils est composée de téléphones reconditionnés ou de modèles verrouillés pour des opérateurs américains, notamment T-Mobile US, qui ne peuvent fonctionner en Mauritanie qu’en mode Wi-Fi, mais qui sont pourtant écoulés sur les marchés locaux à des prix très bas. Ce commerce, devenu une véritable économie parallèle, emploie des milliers de jeunes et alimente un secteur informel particulièrement dynamique.

Face à cette situation, l’État a introduit dans la loi de finances 2026 une réforme visant à réguler l’importation et l’utilisation des téléphones mobiles. La mesure prévoit des droits de douane à 30 % pour les smartphones, mais surtout l’instauration d’un système numérique de contrôle basé sur l’identification des appareils par leur code IMEI, avec la possibilité de suspendre une ligne si l’appareil n’est pas régularisé.

L’objectif officiel est de formaliser un secteur longtemps resté en dehors de l’économie fiscale, de lutter contre l’évasion douanière et de moderniser l’administration grâce à une plateforme numérique permettant de vérifier et de régulariser les téléphones à distance.

Cependant, dans un pays où le taux de pénétration mobile atteint environ 120 %, le téléphone constitue l’infrastructure principale d’accès à l’internet, aux transferts d’argent et à de nombreux services essentiels. Toute réforme touchant à cet objet touche donc directement la vie quotidienne de millions de citoyens. C’est pourquoi la possibilité de suspendre les lignes a suscité une réaction immédiate dans l’opinion publique et parmi les commerçants du secteur, qui craignent que ces nouvelles règles n’affectent l’activité de milliers de jeunes vivant du commerce de téléphones.

Mais au-delà du débat économique, c’est la dimension politique de la séquence qui intrigue. Le gouvernement, par la voix du Premier ministre, du porte parole a défendu fermement la réforme, le ministre du numérique considéré comme proche du Premier ministre a dépêché des experts et des responsables techniques du pôle de l’innovation de l’agence du numérique de l’Etat pour expliquer publiquement la mesure sur les plateaux de télévision et dans les médias.

Pourtant, dans un geste inhabituel, le parti au pouvoir, El Insaf, a publié un communiqué dont le ton se révèle plus nuancé que celui du gouvernement . Tout en affirmant son soutien au principe de la réforme et à la nécessité de lutter contre l’évasion fiscale, le parti insiste fortement sur la protection des citoyens, la préservation des emplois dans le secteur et l’importance de poursuivre le dialogue avec les commerçants.

Cette posture a alimenté les interrogations dans les milieux politiques. Dans les systèmes politiques où le parti majoritaire soutient traditionnellement sans réserve l’action gouvernementale, un tel décalage apparaît comme un signal. Certains y voient la volonté du parti de calmer une rue devenue nerveuse face à une réforme jugée impopulaire. D’autres y lisent un épisode de la rivalité qui traverse les cercles du pouvoir, où le Premier ministre — figure centrale de l’exécutif mais aussi cible de critiques récurrentes — semble entouré d’adversaires politiques prêts à exploiter la moindre controverse pour fragiliser sa position. Dans ce jeu d’équilibres, le ministre du numérique apparaît comme un acteur secondaire mais stratégique : jeune , peu exposé médiatiquement, il opère souvent dans l’ombre et demeure étroitement lié au Premier ministre, dont il dépend politiquement et dont il accompagne les orientations.

Cette réforme n’a manifestement pas connu le départ serein que requiert habituellement une transformation d’une telle portée. Elle est née dans une certaine précipitation administrative, sans que toutes les implications sociales et économiques aient été suffisamment anticipées ni que les acteurs du secteur aient été pleinement associés à son élaboration. Cette gestation hâtive explique en grande partie la confusion initiale et la montée rapide de la contestation dans l’opinion publique.

Cependant, malgré ces imperfections de départ, la situation a désormais atteint un point où un retour en arrière pur et simple devient politiquement et institutionnellement difficile. L’État s’est engagé trop loin dans ce processus pour pouvoir l’abandonner sans conséquences. Des investissements considérables ont déjà été mobilisés pour la mise en place de l’infrastructure technique : développement de la plateforme numérique, intégration des systèmes de détection des IMEI, coordination avec les opérateurs télécoms et déploiement du mécanisme d’envoi massif de messages SMS aux utilisateurs afin de les inviter à régulariser leurs appareils. Tout cela représente des millions de ressources publiques engagées dans un dispositif dont l’objectif affiché est de moderniser la régulation du marché des téléphones portables.

Plus encore, la réforme a déjà commencé à produire ses effets. De nombreux utilisateurs se sont acquittés de la taxe exigée afin de régulariser leurs appareils, convaincus que le système serait appliqué. Revenir aujourd’hui sur la mesure créerait une situation délicate : non seulement l’État apparaîtrait comme incapable d’assumer ses propres décisions, mais il devrait aussi justifier auprès de ceux qui ont déjà payé pourquoi ils ont respecté une règle que d’autres pourraient finalement contourner.

Dans ce contexte, la question dépasse désormais la simple pertinence technique de la réforme. Elle touche à la crédibilité même de l’autorité publique. Un État qui annonce une mesure, mobilise des ressources importantes pour la mettre en œuvre, puis recule brusquement sous la pression, envoie un signal négatif quant à la stabilité de ses politiques publiques.

C’est pourquoi certains observateurs estiment que si la réforme devait être profondément révisée ou abandonnée, la logique politique classique exigerait l’apparition d’un responsable clairement identifié. Dans de telles situations, les systèmes politiques cherchent souvent un bouc émissaire capable d’absorber le coût symbolique de l’échec.

La question se pose alors inévitablement : qui porterait cette responsabilité ?

 

Dans l’architecture actuelle du gouvernement, deux figures apparaissent directement liées à cette réforme : le Premier ministre, qui en a défendu le principe au niveau politique, et le ministre du numérique, chargé de sa mise en œuvre technique et de son explication publique. Or ce dernier appartient à une génération plus jeune de responsables et reste étroitement associé à la ligne politique du chef du gouvernement.

Le ministre du numérique a, jusqu’à présent, fait preuve d’une loyauté manifeste envers son Premier ministre. Il a assumé la défense de la réforme, mobilisé les experts de l’agence du numérique pour en expliquer les mécanismes et s’est placé au premier plan du dispositif technique. Fait notable, lors du dernier remaniement gouvernemental, il n’a pas été écarté, ce qui a été interprété par certains comme un signe de confiance du Premier ministre à son égard.

Mais dans les moments de turbulence politique, les fidélités personnelles sont parfois mises à rude épreuve par les exigences de survie institutionnelle. Si la réforme devait s’effondrer sous la pression de la rue ou être retirée pour des raisons politiques, une interrogation se poserait inévitablement : le Premier ministre choisirait-il de protéger son jeune ministre resté loyal, ou serait-il contraint de sacrifier ce dernier pour préserver l’équilibre plus large du gouvernement ?

Ainsi, ce débat autour du dédouanement des téléphones dépasse désormais la simple question technique. Il est devenu un test de crédibilité pour l’État, mais aussi une épreuve politique pour ceux qui ont porté cette réforme. Et dans l’histoire politique, lorsque les réformes mal engagées rencontrent la pression de la rue, il arrive souvent que la véritable bataille ne se joue plus seulement sur le contenu de la mesure, mais sur la question de savoir qui en assumera finalement le prix politique.

 

 

 

Mohamed Ould Echriv Echriv

 

 

 

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