Cette image dit quelque chose que nous n’avons pas encore pris le temps d’entendre.
Une diaspora debout, des mains tendues, et un Président qui avance au milieu des siens. Trahison ? Compromission ? Ou autre chose ? Le combat, toujours le combat… mais pour quel combat ?
Il y a des combats qui libèrent, et d’autres qui, à force d’être portés sans être interrogés, finissent par nous enfermer dans ce qu’ils prétendaient nous faire dépasser. C’est sur cette ligne que se joue, aujourd’hui, la possibilité d’une réconciliation nationale en Mauritanie.
Depuis des décennies, notre pays vit dans ses combats. Il les porte, il les revendique, il s’y reconnaît parfois comme on se reconnaît dans une identité. Mais il les interroge rarement. Aujourd’hui, une question s’impose à tous. Pour quel combat continuons-nous à nous battre, et ce combat nous rapproche-t-il, ou nous éloigne-t-il les uns des autres ?
La visite du Président Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani à Paris n’a pas seulement été un moment diplomatique. Elle a été un révélateur. Car loin des salons officiels, une autre scène s’est jouée, celle de la diaspora. Une diaspora souvent blessée, longtemps tenue à distance du récit national, et qui ce jour-là était pourtant là. Présente, visible, debout. Et, pour une part d’entre elle, accueillante. Beaucoup y ont lu une trahison, une compromission, un abandon. Je n’y lis pas cela. J’y lis un signal, et les signaux, en politique, sont rarement anodins, surtout lorsqu’ils viennent de ceux-là mêmes qui auraient eu toutes les raisons de rester à distance.
Accueillir ne veut pas dire oublier. Accueillir ne veut pas dire absoudre. Accueillir, parfois, c’est refuser que le lien se rompe définitivement, et c’est dire, en creux, qu’une nation peut être plus grande que les colères qu’elle a fait naître, à condition qu’elle accepte d’entendre ces colères pour ce qu’elles sont.
Les injustices ont eu lieu. Des silences ont couvert ce qui aurait dû être nommé. Des blessures restent ouvertes, et elles le resteront tant qu’elles n’auront pas été reconnues dans leur vérité, dites dans leur ampleur, réparées dans ce qui peut encore l’être. Le passif humanitaire n’est pas un dossier refermé. Il est un chantier que la nation n’a pas encore eu le courage politique de conduire jusqu’au bout. Ceux qui continuent de l’exiger ne sont pas dans la nostalgie d’une souffrance. Ils sont dans la fidélité à une justice qui n’a pas été rendue. Et il n’y aura pas de réconciliation tant que cette justice restera en souffrance. C’est précisément parce que cette exigence est légitime qu’elle mérite d’être portée avec toute sa force, sans être diluée par les réflexes de camp ni confisquée par ceux qui en feraient un instrument. La question n’est pas de savoir s’il faut continuer à porter ces blessures, il le faut, mais de savoir comment les porter pour qu’elles ouvrent, un jour, sur autre chose que leur propre répétition. Le combat pour la justice et la dignité est inachevé. Ce qu’il attend de nous, aujourd’hui, c’est peut-être moins un choix entre mémoire et réconciliation qu’une manière de tenir les deux ensemble, sans que l’une serve d’alibi contre l’autre.
Car c’est bien là que se joue la réconciliation nationale. Non dans l’oubli, qui serait une seconde injustice. Non dans la seule mémoire, qui risquerait de figer le pays dans ses fractures. Mais dans ce geste exigeant, patient, difficile, qui consiste à reconnaître la blessure et à refuser qu’elle devienne le seul horizon commun.
La Mauritanie est un pays complexe, traversé de lignes de faille que personne de sérieux ne songe à nier. Elle porte aussi la possibilité de devenir une nation réconciliée avec elle-même, non par l’oubli, mais par un travail patient de reconnaissance et de réparation. Cette réconciliation ne se décrète pas. Elle se construit, par des gestes, des paroles, des reconnaissances, des réparations, et parfois par des silences qui en disent davantage que des discours. Ce qui s’est joué à Paris n’est pas une fin, c’est une ouverture. Un geste, rien de plus, rien de moins. Et dans l’histoire des peuples, ce sont souvent ces gestes qui décident du chemin.
La diaspora a fait un pas. Il appartient maintenant aux autorités, aux élites, à chacun de nous, d’en faire un autre, puis un autre encore, car la réconciliation n’est jamais un événement, elle est un processus. Sortir de la défiance installée. Sortir des réflexes de suspicion devenus des automatismes. Accepter enfin qu’une nation ne se construit pas contre une part d’elle-même, quelle qu’elle soit, et que nul ne peut prétendre en être pleinement membre s’il accepte que d’autres en soient exclus. Oui, le combat doit continuer. Mais pas n’importe lequel. Pas un combat contre les Mauritaniens, un combat pour eux, et avec eux. Pour l’égalité réelle. Pour une justice assumée, y compris dans ce qu’elle exige encore de nous. Pour une dignité partagée, qui ne soit plus négociable. Et pour une réconciliation qui ne soit pas un mot d’ordre venu d’en haut, mais une œuvre collective. Au fond, la vraie question n’est peut-être plus de savoir qui a raison.
Elle est de savoir si nous voulons, vraiment, faire nation. Ensemble.
Mansour LY
Le 16 Avril 2026
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