Mauritanie : le calvaire silencieux des enfants talibés

Initiatives News – Nouakchott – Il est à peine neuf heures du matin. Au carrefour BMD, l’un des points les plus fréquentés de la capitale mauritanienne, les automobilistes ralentissent sous le feu rouge. Entre les véhicules, de petits garçons circulent discrètement. Certains n’ont pas plus de cinq ou six ans.

Une boîte de conserve ayant contenu de la pâte de tomate à la main leur sert de sebile. Ils tendent le bras vers les conducteurs, espérant recueillir quelques pièces.

Sous une chaleur déjà écrasante, ces enfants répètent chaque jour les mêmes gestes. Pour beaucoup de passants, leur présence est devenue un élément ordinaire du paysage urbain. Pourtant, derrière ces regards fatigués et ces vêtements usés se cache une réalité beaucoup plus sombre : celle des enfants talibés contraints à la mendicité, exposés aux violences et parfois réduits à une forme de travail forcé.

« Si je ne rapporte pas l’argent, je suis battu ». Assis à l’ombre d’un panneau publicitaire, Moussa, 11 ans, accepte de raconter son quotidien. Sa voix est faible, son regard constamment tourné vers la route.

« Chaque matin, on nous demande d’aller chercher de l’argent. Je dois rapporter 60 MRU avant le soir. Si je reviens sans cette somme, je suis puni », confie-t-il.Interrogé sur la nature des sanctions, l’enfant baisse les yeux.

« Le maître me frappe avec un câble ou un bâton. Quand je n’ai pas assez d’argent, je préfère parfois rester dehors jusqu’à la nuit. »

Son témoignage rejoint ceux recueillis auprès d’autres anciens talibés. Plusieurs évoquent des châtiments corporels, des humiliations, des privations de nourriture ou encore des corvées imposées aux enfants qui ne remplissent pas les objectifs fixés.

« Certains étaient obligés de transporter de l’eau toute la journée ou de faire toutes les tâches ménagères », raconte un jeune homme de 19 ans qui a lui-même vécu plusieurs années dans une mahadra. «Quand un enfant tentait de s’enfuir, les sanctions devenaient souvent plus sévères. »

Une journée entre la rue et les corvées

Au marché Capitale, en plein centre de Nouakchott, plusieurs enfants transportent des sacs pour des commerçants ou des clients.

D’autres proposent de nettoyer des ustensiles ou de surveiller des marchandises.Derrière la quête de quelques pièces se cache souvent une obligation quotidienne.

Selon des acteurs de la protection de l’enfance, nombre de talibés passent davantage de temps à chercher de l’argent ou de la nourriture qu’à étudier.

Certains parcourent plusieurs kilomètres à pied avant de retourner dans leur lieu d’apprentissage.Dans plusieurs villes de l’intérieur du pays, des scènes similaires sont observées.

À Kaédi, Rosso, Kiffa ou encore Sélibaby, des enfants sillonnent les marchés, les gares routières et les quartiers commerçants pour satisfaire les exigences qui leur sont imposées.

Le rêve brisé d’une mère

À Kaédi, Sadio garde encore les stigmates d’une décision qu’elle croyait pourtant salutaire.

« J’ai confié mon fils à une mahadra alors qu’il n’avait que quatre ans », raconte-t-elle, la voix nouée par l’émotion.

« Son père nous avait abandonnés et je voulais simplement lui offrir une éducation religieuse. »

Rapidement, elle découvre une autre réalité. « Mon fils mendiait au marché. Il portait des bagages pour gagner quelques pièces. Parfois, il volait pour éviter les punitions. »

Les années passent et le jeune garçon s’éloigne progressivement de sa famille.« Quand j’ai voulu le reprendre, il avait changé. Il passait son temps dans la rue avec d’autres enfants. Ils lui avaient fait découvrir des produits pour oublier leurs souffrances. « Aujourd’hui encore, je souffre de cette situation » , confie-t-elle en essuyant ses larmes.

Comme elle, de nombreuses familles vulnérables voient dans certaines mahadras une solution éducative et sociale. Mais pour certains enfants, cette expérience débouche sur une rupture familiale durable.

Des droits fondamentaux compromis

La Mauritanie a ratifié la Convention relative aux droits de l’enfant en 1991. Celle-ci garantit notamment l’accès à l’éducation, à la santé, à la protection contre les violences et à un environnement sûr.

Pourtant, les spécialistes de la protection de l’enfance estiment que ces droits demeurent fragilisés pour une partie des enfants talibés.

Les enquêtes nationales et internationales montrent par ailleurs que le travail des enfants reste une réalité préoccupante dans le pays. Plusieurs secteurs sont concernés : élevage, commerce informel, travail domestique, vente ambulante et mendicité.

Pour les organisations engagées dans la défense des droits de l’enfant, la mendicité imposée constitue une forme d’exploitation qui peut être assimilée aux pires formes de travail des mineurs.

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Reportage d’Ousmane Hamed Doukoure

 

 

Source : Initiatives News (Mauritanie) – Le 31 mai 2026

 

 

 

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